L’alcool dans la Recherche : les vins d’Italie

L’alcool dans la Recherche : les vins d’Italie

 

Deux vins d’Italie sont évoqués dans l’œuvre de Marcel Proust.

L’Asti vient d’une ville de la province du même nom dans le Piémont italien. Il est produit en rouge, en blanc et en mousseux, ce dernier nommé Asti Spumante.

 

Le chianti est un vin rouge produit dans la région du même nom en Toscane. Il est facile à reconnaître grâce à sa bouteille typique au col allongé et à la base ventrue entourée d’un panier d’osier, le fiasco.

Qui en boit ?

Le premier est adressé en caisse envoyée par Swann aux tantes du Héros ; le second attend le Héros à Florence, dans ses pensées.

 

Demain le vin français dans la Recherche. Devinette : lequel l’emporte chez Proust du bordeaux ou du bourgogne ? Vous avez 24 h.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*[Les sœurs de la grand’mère] Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann devait venir dîner, et leur avait personnellement envoyé une caisse de vin d’Asti, ma tante, tenant un numéro du Figaro où à côté du nom d’un tableau qui était à une Exposition de Corot, il y avait ces mots : « de la collection de M. Charles Swann », nous dit : « Vous avez vu que Swann a « les honneurs » du Figaro ? I

*— Il n’y a pas que M. Vinteuil qui ait des voisins aimables», s’écria ma tante Céline d’une voix que la timidité rendait forte et la préméditation, factice, tout en jetant sur Swann ce qu’elle appelait un regard significatif. En même temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase était le remerciement de Céline pour le vin d’Asti, regardait également Swann avec un air mêlé de congratulation et d’ironie, soit simplement pour souligner le trait d’esprit de sa sœur, soit qu’elle enviât Swann de l’avoir inspiré, soit qu’elle ne pût s’empêcher de se moquer de lui parce qu’elle le croyait sur la sellette. I

[Swann au grand-père :] « Donc Saint-Simon raconte que Maulévrier avait eu l’audace de tendre la main à ses fils. Vous savez, c’est ce Maulévrier dont il dit : « Jamais je ne vis dans cette épaisse bouteille que de l’humeur, de la grossièreté et des sottises. » — « Épaisses ou non, je connais des bouteilles où il y a tout autre chose », dit vivement Flora, qui tenait à avoir remercié Swann elle aussi, car le présent de vin d’Asti s’adressait aux deux. I

*[Le grand-père :] Hé bien ! vous voyez, vous ne l’avez pas remercié pour l’Asti », ajouta mon grand-père en se tournant vers ses deux belles-sœurs. « Comment, nous ne l’avons pas remercié ? je crois, entre nous, que je lui ai même tourné cela assez délicatement », répondit ma tante Flora. « Oui, tu as très bien arrangé cela : je t’ai admirée », dit ma tante Céline. « Mais toi tu as été très bien aussi. — Oui j’étais assez fière de ma phrase sur les voisins aimables. — Comment, c’est cela que vous appelez remercier ! s’écria mon grand-père. J’ai bien entendu cela, mais du diable si j’ai cru que c’était pour Swann. Vous pouvez être sûres qu’il n’a rien compris. — Mais voyons, Swann n’est pas bête, je suis certaine qu’il a apprécié. Je ne pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le prix du vin ! » I

 

Chianti

*Quand mon père eut décidé, une année, que nous irions passer les vacances de Pâques à Florence et à Venise, n’ayant pas la place de faire entrer dans le nom de Florence les éléments qui composent d’habitude les villes, je fus contraint à faire sortir une cité surnaturelle de la fécondation, par certains parfums printaniers, de ce que je croyais être, en son essence, le génie de Giotto. Tout au plus — et parce qu’on ne peut pas faire tenir dans un nom beaucoup plus de durée que d’espace — comme certains tableaux de Giotto eux-mêmes qui montrent à deux moments différents de l’action un même personnage, ici couché dans son lit, là s’apprêtant à monter à cheval, le nom de Florence était-il divisé en deux compartiments. Dans l’un, sous un dais architectural, je contemplais une fresque à laquelle était partiellement superposé un rideau de soleil matinal, poudreux, oblique et progressif ; dans l’autre (car ne pensant pas aux noms comme à un idéal inaccessible mais comme à une ambiance réelle dans laquelle j’irais me plonger, la vie non vécue encore, la vie intacte et pure que j’y enfermais donnait aux plaisirs les plus matériels, aux scènes les plus simples, cet attrait qu’ils ont dans les œuvres des primitifs), je traversais rapidement — pour trouver plus vite le déjeuner qui m’attendait avec des fruits et du vin de Chianti — le Ponte-Vecchio encombré de jonquilles, de narcisses et d’anémones. Voilà (bien que je fusse à Paris) ce que je voyais et non ce qui était autour de moi. I

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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