L’alcool dans la Recherche : les grands crus français

L’alcool dans la Recherche : les grands crus français

 

Entre bordeaux et bourgogne, la réponse proustienne est sans appel : le premier l’emporte par six à zéro !

Six personnages d’À la recherche du temps perdu citent ce vin : le Héros, deux Guermantes, Oriane et Palamède, le directeur du Grand-Hôtel, un Polonais (l’habitude de la boisson ?), Ski, et les Goncourt.

La duchesse parle du vignoble dont un verre plein ressemble à un de ses rubis ; les crus sont dans la bouche des hommes : sauternes et yquem pour le Héros, château-lafite pour l’hôtelier, château-margaux et château-lafite pour Viradobetski, mouton-rothschild et saint-émilion pour le baron de Charlus, léoville pour les Goncourt (dans le pastiche du Journal inédit).

 

*Le troisième soir, un de ses amis auquel je n’avais pas eu l’occasion de parler les deux premières fois, causa très longuement avec moi ; et je l’entendais qui disait à mi-voix à Saint-Loup le plaisir qu’il y trouvait. Et de fait nous causâmes presque toute la soirée ensemble devant nos verres de sauternes que nous ne vidions pas, séparés, protégés des autres par les voiles magnifiques d’une de ces sympathies entre hommes qui, lorsqu’elles n’ont pas d’attrait physique à leur base, sont les seules qui soient tout à fait mystérieuses. III

 

*Ces théories de Saint-Loup me rendaient heureux. Elles me faisaient espérer que peut-être je n’étais pas dupe dans ma vie de Doncières, à l’égard de ces officiers dont j’entendais parler en buvant du sauternes qui projetait sur eux son reflet charmant, de ce même grossissement qui m’avait fait paraître énormes, tant que j’étais à Balbec, le roi et la reine d’Océanie, la petite société des quatre gourmets, le jeune homme joueur, le beau-frère de Legrandin, maintenant diminués à mes yeux jusqu’à me paraître inexistants. III

Sauternes

Château d’Yquem

 

*tout en buvant un des Yquem [un sauterne] que recelaient les caves des Guermantes, je savourais des ortolans accommodés selon les différentes recettes que le duc élaborait et modifiait prudemment. III

 

*— Quels magnifiques rubis !

— Ah ! mon petit Charles, au moins on voit que vous vous y connaissez, vous n’êtes pas comme cette brute de Monserfeuil qui me demandait s’ils étaient vrais. Je dois dire que je n’en ai jamais vu d’aussi beaux. C’est un cadeau de la grande-duchesse. Pour mon goût ils sont un peu gros, un peu verre à bordeaux plein jusqu’aux bords, mais je les ai mis parce que nous verrons ce soir la grande-duchesse chez Marie-Gilbert, ajouta Mme de Guermantes III

 

Seulement, est-ce que vous ne voulez pas pour vous remonter un peu du vin vieux dont j’ai en bas une bourrique (sans doute pour barrique) ? Je ne vous l’apporterai pas sur un plat d’argent comme la tête de Ionathan, et je vous préviens que ce n’est pas du château-lafite, mais c’est à peu près équivoque (pour équivalent). IV

 

*[Viradobetski :] Il faudrait faire déboucher des bouteilles de château-margaux, de château-lafite, de porto. — Je ne peux pas vous dire comme il m’amuse, il ne boit que de l’eau, dit Mme Verdurin pour dissimuler sous l’agrément qu’elle trouvait à cette fantaisie l’effroi que lui causait cette prodigalité. IV

 

 

*Quels documents pour l’histoire future, quand les gaz asphyxiants analogues à ceux qu’émettaient le Vésuve et des écroulements comme ceux qui ensevelirent Pompéï garderont intactes toutes les dernières imprudentes qui n’ont pas fait encore filer pour Bayonne leurs tableaux et leurs statues ! D’ailleurs, n’est-ce pas déjà depuis un an Pompéï par fragments, chaque soir, que ces gens se sauvant dans les caves, non pas pour en rapporter quelque vieille bouteille de mouton rothschild ou de saint-émilion, mais pour cacher avec eux ce qu’ils ont de plus précieux, comme les prêtres d’Herculanum surpris par la mort au moment où ils emportaient les vases sacrés ? C’est toujours l’attachement à l’objet qui amène la mort du possesseur. VII

 

*[Journal inédit des Goncourt] Dans le verre de Venise que j’ai devant moi, une riche bijouterie de rouges est mise par un extraordinaire léoville acheté à la vente de M. Montalivet VII

À consommer avec modération. D’ailleurs, demain nous conclurons avec le classement des buveurs— des ivrognes aux abstinents.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “L’alcool dans la Recherche : les grands crus français”

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  1. Mais quels sont donc ces vins qu’Elstir veut faire servir à la Raspelière – histoire de donner une ambiance « Véronèse » à la soirée, ce qui fait grommeler à M. Verdurin que le repas reviendra « presque aussi cher » qu’un tableau du peintre vénitien ?

    • Pardon mais c’est Ski et il doit penser aux bordeaux qu’il vient de citer dans une conversation où Mme Verdurin évoque Elstir :
      *— Ça me fait de la peine, reprit Mme Verdurin, parce que c’était quelqu’un de doué, il a gâché un joli tempérament de peintre. Ah! s’il était resté ici! Mais il serait devenu le premier paysagiste de notre temps. Et c’est une femme qui l’a conduit si bas! Ça ne m’étonne pas d’ailleurs, car l’homme était agréable, mais vulgaire. Au fond c’était un médiocre. Je vous dirai que je l’ai senti tout de suite. Dans le fond, il ne m’a jamais intéressée. Je l’aimais bien, c’était tout. D’abord, il était d’un sale. Vous aimez beaucoup ça, vous, les gens qui ne se lavent jamais ? — Qu’est-ce que c’est que cette chose si jolie de ton que nous mangeons ? demanda Ski. — Cela s’appelle de la mousse à la fraise, dit Mme Verdurin. — Mais c’est ra-vis-sant. Il faudrait faire déboucher des bouteilles de château-margaux, de château-lafite, de porto. — Je ne peux pas vous dire comme il m’amuse, il ne boit que de l’eau, dit Mme Verdurin pour dissimuler sous l’agrément qu’elle trouvait à cette fantaisie l’effroi que lui causait cette prodigalité. — Mais ce n’est pas pour boire, reprit Ski, vous en remplirez tous nos verres, on apportera de merveilleuses pêches, d’énormes brugnons, là, en face du soleil couché; ça sera luxuriant comme un beau Véronèse. — Ça coûtera presque aussi cher, murmura M. Verdurin. IV

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