Bonnes ou mauvaises actions ?

Bonnes ou mauvaises actions ?

 

Certains personnages d’À la recherche du temps perdu boursicotent.

 

Odette souhaite acquérir des actions ; Norpois conseille au père du Héros les Consolidés Anglais et le 4% Russe, trouvant à la composition de son portefeuille « un goût très sûr, très délicat, très fin », dont des Compagnie des Eaux ; la duchesse de Parme croule sous les actions du canal de Suez et les Royal Dutch ; un banquier est évoqué pour ses actions d’une mine dont il ne sait si elle s’appelle Ivanhoe, Primerose ou Premier ; Saniette a échoué dans un coup de Bourse ; Mme de Villeparisis détient aussi des Suez ; Bloch père est dans le délit d’initié sur l’Extérieure et la De Beers…

Je suis sûr que cette action aurait séduit Proust !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*[Swann] Et pourtant voici qu’une légère contrariété ou un malaise physique, — en l’incitant à considérer le moment présent comme un moment exceptionnel, en dehors de la règle, où la sagesse même admettrait d’accueillir l’apaisement qu’apporte un plaisir et de donner congé, jusqu’à la reprise utile de l’effort, à la volonté — suspendait l’action de celle-ci qui cessait d’exercer sa compression ; ou, moins que cela, le souvenir d’un renseignement qu’il avait oublié de demander à Odette, si elle avait décidé la couleur dont elle voulait faire repeindre sa voiture, ou pour une certaine valeur de bourse, si c’était des actions ordinaires ou privilégiées qu’elle désirait acquérir (c’était très joli de lui montrer qu’il pouvait rester sans la voir, mais si après ça la peinture était à refaire ou si les actions ne donnaient pas de dividende, il serait bien avancé), voici que comme un caoutchouc tendu qu’on lâche ou comme l’air dans une machine pneumatique qu’on entr’ouvre, l’idée de la revoir, des lointains où elle était maintenue, revenait d’un bond dans le champ du présent et des possibilités immédiates. I

*Mon père, qui devait gérer cette fortune jusqu’à ma majorité, consulta M. de Norpois sur un certain nombre de placements. Il conseilla des titres à faible rendement qu’il jugeait particulièrement solides, notamment les Consolidés Anglais et le 4% Russe. « Avec ces valeurs de tout premier ordre, dit M. de Norpois, si le revenu n’est pas très élevé, vous êtes du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital. » Pour le reste, mon père lui dit en gros ce qu’il avait acheté. M. de Norpois eut un imperceptible sourire de félicitations : comme tous les capitalistes, il estimait la fortune une chose enviable, mais trouvait plus délicat de ne complimenter que par un signe d’intelligence à peine avoué, au sujet de celle qu’on possédait ; d’autre part, comme il était lui-même colossalement riche, il trouvait de bon goût d’avoir l’air de juger considérables les revenus moindres d’autrui, avec pourtant un retour joyeux et confortable sur la supériorité des siens. En revanche il n’hésita pas à féliciter mon père de la « composition » de son portefeuille « d’un goût très sûr, très délicat, très fin ». On n aurait dit qu’il attribuait aux relations des valeurs de bourse entre elles, et même aux valeurs de bourse en elles-mêmes, quelque chose comme un mérite esthétique. D’une, assez nouvelle et ignorée, dont mon père lui parla, M. de Norpois, pareil à ces gens qui ont lu des livres que vous vous croyez seul à connaître, lui dit : « Mais si, je me suis amusé pendant quelque temps à la suivre dans la Cote, elle était intéressante », avec le sourire rétrospectivement captivé d’un abonné qui a lu le dernier roman d’une revue, par tranches, en feuilleton. « Je ne vous déconseillerais pas de souscrire à l’émission qui va être lancée prochainement. Elle est attrayante, car on vous offre les titres à des prix tentants. » Pour certaines valeurs anciennes au contraire, mon père ne se rappelant plus exactement les noms, faciles à confondre avec ceux d’actions similaires, ouvrit un tiroir et montra les titres eux-mêmes, à l’Ambassadeur. Leur vue me charma ; ils étaient enjolivés de flèches de cathédrales et de figures allégoriques comme certaines vieilles publications romantiques que j’avais feuilletées autrefois. Tout ce qui est d’un même temps se ressemble ; les artistes qui illustrent les poèmes d’une époque sont les mêmes que font travailler pour elles les Sociétés financières. Et rien ne fait mieux penser à certaines livraisons de Notre-Dame de Paris et d’œuvres de Gérard de Nerval, telles qu’elles étaient accrochées à la devanture de l’épicerie de Combray, que, dans son encadrement rectangulaire et fleuri que supportaient des divinités fluviales, une action nominative de la Compagnie des Eaux. II

*[La princesse de Parme] Dieu a voulu dans sa bonté que tu possédasses presque toutes les actions du canal de Suez et trois fois autant de Royal Dutch qu’Edmond de Rothschild ; III

*De sorte qu’il se trouvait à la fois le seul homme au monde qui fût prince d’Agrigente et peut-être l’homme au monde qui l’était le moins. Il était d’ailleurs fort heureux de l’être, mais comme un banquier est heureux d’avoir de nombreuses actions d’une mine, sans se soucier d’ailleurs si cette mine répond au joli nom de mine Ivanhoe et de mine Primerose, ou si elle s’appelle seulement la mine Premier. III

*Je n’ai imaginé jusqu’ici les aspects différents que le monde prend pour une même personne qu’en supposant que la même dame qui ne connaissait personne va chez tout le monde, et que telle autre qui avait une position dominante est délaissée, on est tenté d’y voir uniquement de ces hauts et bas, purement personnels, qui de temps à autre amènent dans une même société, à la suite de spéculations de bourse, une ruine retentissante ou un enrichissement inespéré. Or ce n’est pas seulement cela. IV

*Comme à la Bourse, quand un mouvement de hausse se produit, tout un compartiment de valeurs en profitent, un certain nombre d’auteurs dédaignés bénéficiaient de la réaction, soit parce qu’ils ne méritaient pas ce dédain, soit simplement — ce qui permettait de dire une nouveauté en les prônant — parce qu’ils l’avaient encouru. IKV

*Certes il est légitime que l’homme qui rédige des rapports, aligne des chiffres, répond à des lettres d’affaires, suit les cours de la Bourse, éprouve, quand il vous dit en ricanant : « C’est bon pour vous qui n’avez rien à faire », un agréable sentiment de sa supériorité. Mais celle-ci s’affirmerait tout aussi dédaigneuse, davantage même (car dîner en ville, l’homme occupé le fait aussi), si votre divertissement était d’écrire Hamlet ou seulement de le lire. IV

*Cependant le soir où Morel devait être absent était arrivé. La mission de Jupien avait réussi. Lui et le baron devaient venir vers onze heures du soir et on les cacherait. Trois rues avant d’arriver à cette magnifique maison de prostitution (où on venait de tous les environs élégants), M. de Charlus marchait sur la pointe des pieds, dissimulait sa voix, suppliait Jupien de parler moins fort, de peur que, de l’intérieur, Morel les entendît. Or, dès qu’il fut entré à pas de loup dans le vestibule, M. de Charlus, qui avait peu l’habitude de ce genre de lieux, à sa terreur et à sa stupéfaction se trouva dans un endroit plus bruyant que la Bourse ou l’Hôtel des Ventes. IV

*à la soirée Verdurin, quand les maîtres de maison furent seuls, M. Verdurin dit à sa femme : « Tu sais où est allé Cottard ? Il est auprès de Saniette dont le coup de bourse pour se rattraper a échoué. En arrivant chez lui tout à l’heure, après nous avoir quittés, en apprenant qu’il n’avait plus un franc et qu’il avait près d’un million de dettes, Saniette a eu une attaque. — Mais aussi pourquoi a-t-il joué ? C’est idiot, il est l’être le moins fait pour ça. De plus fins que lui y laissent leurs plumes, et lui était destiné à se laisser rouler par tout le monde. — Mais, bien entendu, il y a longtemps que nous savons qu’il est idiot, dit M. Verdurin. Mais enfin le résultat est là. Voilà un homme qui sera mis demain à la porte par son propriétaire, qui va se trouver dans la dernière misère ; V

*[Mme de Villeparisis à M. de Norpois :] Avez-vous donné l’ordre de bourse pour mes Suez ?

— Non, l’attention de la Bourse est retenue en ce moment par les valeurs de pétrole. Mais il n’y a pas lieu de se presser étant donné les excellentes dispositions du marché. VI

*Depuis sa mort je ne m’étais plus occupé des spéculations que j’avais faites afin d’avoir plus d’argent pour elle. Or le temps avait passé ; de grandes sagesses de l’époque précédente étaient démenties par celle-ci, comme il était arrivé autrefois de M. Thiers disant que les chemins de fer ne pourraient jamais réussir. Les titres dont M. de Norpois nous avait dit : « Leur revenu n’est pas très élevé sans doute, mais du moins le capital ne sera jamais déprécié », étaient le plus souvent ceux qui avaient le plus baissé. VI

*la valeur d’un titre de noblesse, aussi bien que de bourse, monte quand on le demande et baisse quand on l’offre. VI

*« Il paraît qu’il est gravement malade, l’Empereur Guillaume », répondit Saint-Loup. Bloch qui, comme tous les gens qui tiennent de près à la Bourse, accueillait avec une facilité particulière les nouvelles sensationnelles, ajouta : « On dit même beaucoup qu’il est mort ». A la Bourse tout souverain malade, que ce soit Édouard VII ou Guillaume II, est mort, toute ville sur le point d’être assiégée est prise. « On ne le cache, ajouta Bloch, que pour ne pas déprimer l’opinion chez les Boches. Mais il est mort dans la nuit d’hier. Mon père le tient d’une source de tout premier ordre ». Les sources de tout premier ordre étaient les seules dont tînt compte M. Bloch le père, alors que, par la chance qu’il avait, grâce à de « hautes relations », d’être en communication avec elles, il en recevait la nouvelle encore secrète que l’Extérieure allait monter ou la de Beers fléchir. D’ailleurs, si à ce moment précis se produisait une hausse sur la de Beers, ou des « offres » sur l’Extérieure, si le marché de la première était « ferme » et « actif », celui de la seconde « hésitant », « faible », et qu’on s’y tînt « sur la réserve », la source de premier ordre n’en restait pas moins une source de premier ordre. VII

*[Après la guerre] les hommes de la Bourse achetaient sans arrêter des diamants non pour leurs femmes mais parce que, ayant perdu toute confiance dans le crédit d’aucun peuple, ils se réfugiaient vers cette richesse palpable, et faisaient ainsi monter la de Beers, de mille francs. VII

 

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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