Vraiment fictive la princesse Sherbatoff ?

Vraiment fictive la princesse Sherbatoff ?

 

Que sait-on de ce personnage d’À la recherche du temps perdu ?

 

Elle apparaît dans Sodome et Gomorrhe. Le Héros la rencontre dans le train qui le conduit avec Albertine chez les Verdurin à la Raspelière. A l’en croire, rien ne plaide en sa faveur : sa figure est énorme, elle est laide et vieille, vulgaire et prétentieuse. Pour lui, c’est sûr, il s’agit d’une tenancière de maison close. Seule bizarrerie : elle lit la Revue des Deux Mondes.

Un peu plus tard, il apprend des membres du petit noyau qu’une princesse doit être dans le train. Cottard lui donne des précisions : c’est une grande dame russe, amie de la grande duchesse Eudoxie à Paris, mais discrètement car personne ne la reçoit plus. Elle n’a que deux autres amies : Mme Putbus et Mme Verdurin, pour qui cette recrue est la fidèle type. Brouillée avec sa famille, cette exilée fort riche vit dans une pension et elle est hostile au snobisme. Une précision encore : cette russe roule les r comme des l, prononçant celcle, agléable, esplit…

 

Dans La Prisonnière, le Héros arrivant chez les Verdurin apprend de Saniette la princesse Sherbatoff est morte à six heures et que la « Patronne » n’en éprouve aucune tristesse, l’accablant même d’une réputation aussi honteuse que déshonorante.

 

Dans Le Temps retrouvé, une ultime allusion la concerne avec une révélation du Journal inédit des Goncourt : elle a assassiné l’héritier des trônes d’Autriche, de Hongrie et de Bohême, à Mayerling, en 1889 !

Rodolphe de Habsbourg-Lorraine, fils de l’empereur François-Joseph 1er est retrouvé mort le 30 janvier sur son lit. La version officielle parle d’abord de « crise cardiaque » ou d’« apoplexie ». Seulement, l’archiduc a été retrouvé en compagnie de sa maîtresse, la baronne Marie Vetsera.

Il est question ensuite d’un meurtre suivi d’un suicide de Rodolphe.

D’autres versions circuleront : un double meurtre commis par les services secrets ; un assassinat parce que l’héritier aurait refusé de participer à un complot contre son père. Clemenceau aurait fait partie des conjurés ; ou parce que sa francophilie aurait déplu à Berlin et Bismarck en aurait été l’instigateur ; ou parce qu’il était lié aux radicaux français, ce qui aurait conduit des milieux liés à la hiérarchie catholique à le supprimer. Est encore avancées la thèse d’un crime lié à l’inceste, les deux victimes étant frère et sœur ou un meurtre commis par la femme de Rodolphe lassée de ses adultères.

Rodolphe sur son lit de mort.

 

Jamais, pour autant, il n’est question d’une coupable princesse russe. Proust, à travers Cottard, nous en dit trop ou pas assez !

 

Que peuvent donner des recherches de nos jours ? Au petit bonheur, j’ai trouvé une Olga Sherbatoff, née en 1825 à Saint-Petersbourg, mariée à un capitaine de frégate français, Eugène Gérard de Rayneval et décédée à 33 ans.

Plus intéresssante, une princesse Anna Vladimirovna Shterbatova née Princess Baryatinskaya qui participe au grand bal du Palais d’hiver à Saint-Petersbourg en février 1903.

Tous les participants portaient des costumes inspirés de l’époque du deuxième tsar de la dynastie Romanov, Alexis Mikhaïlovitch (XVIIe siècle). Elle est en femme de boyard.

 

Pour l’anecdote, une Anna Sherbatov a ouvert une académie de hockey sur glace à son nom .à Laval au Québec. Son frère Eliezher Sherbatov, russo-israélien, y est entraîneur, spécialisé en maniement de rondelle.

 

Sherbatoff est classé au 499186e rang des noms de famille en France, selon le site Geneanet.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Sur son site Proust, ses personnages, André Vincens signale que Philippe Julian présenterait la princesse Ouroussoff comme modèle pour la princesse Sherbatoff. Il ajoute : « Je n’ai guère plus d’informations que vous sur ce sujet. Je sais en revanche que la princesse Ouroussoff, épouse de l’ambassadeur de Russie à Paris, était une relation d’Henri de Régnier et d’André Gide (lettre du premier cité au second du 7 mai 1893). Comme Gide et Proust étaient « amis », peut-être ce dernier l’a-t-il rencontrée et s’en est-il inspiré pour créer le personnage de la princesse Sherbatoff. »

 

 

 

Deux extraits

La première occurrence :

*Nous nous hâtâmes pour gagner un wagon vide où je pusse embrasser Albertine tout le long du trajet. N’ayant rien trouvé nous montâmes dans un compartiment où était déjà installée une dame à figure énorme, laide et vieille, à l’expression masculine, très endimanchée, et qui lisait la Revue des Deux Mondes. Malgré sa vulgarité, elle était prétentieuse dans ses gestes, et je m’amusai à me demander à quelle catégorie sociale elle pouvait appartenir; je conclus immédiatement que ce devait être quelque tenancière de grande maison de filles, une maquerelle en voyage. Sa figure, ses manières le criaient. J’avais ignoré seulement jusque-là que ces dames lussent la Revue des Deux Mondes. Albertine me la montra, non sans cligner de l’œil en me souriant. La dame avait l’air extrêmement digne; et comme, de mon côté, je portais en moi la conscience que j’étais invité pour le lendemain, au point terminus de la ligne du petit chemin de fer, chez la célèbre Mme Verdurin, qu’à une station intermédiaire j’étais attendu par Robert de Saint-Loup, et qu’un peu plus loin j’aurais fait grand plaisir à Mme de Cambremer en venant habiter Féterne, mes yeux pétillaient d’ironie en considérant cette dame importante qui semblait croire qu’à cause de sa mise recherchée, des plumes de son chapeau, de sa Revue des Deux Mondes, elle était un personnage plus considérable que moi. J’espérais que la dame ne resterait pas beaucoup plus que M. Nissim Bernard et qu’elle descendrait au moins à Toutainville, mais non. Le train s’arrêta à Égreville, elle resta assise. De même à Montmartin-sur-Mer, à Parville-la-Bingard, à Incarville, de sorte que, de désespoir, quand le train eut quitté Saint-Frichoux, qui était la dernière station avant Doncières, je commençai à enlacer Albertine sans m’occuper de la dame. IV

 

La dernière :

*[Pastiche du Journal inédit des Goncourt :] Il y a là Cottard le docteur, sa femme, le sculpteur polonais Viradobetski, Swann le collectionneur, une grande dame russe, une princesse au nom en of qui m’échappe, et Cottard me souffle à l’oreille que c’est elle qui aurait tiré à bout portant sur l’archiduc Rodolphe et d’après qui j’aurais en Galicie et dans tout le nord de la Pologne une situation absolument exceptionnelle, une jeune fille ne consentant jamais à promettre sa main sans savoir si son fiancé est un admirateur de La Faustin. «Vous ne pouvez pas comprendre cela, vous autres Occidentaux, jette en manière de conclusion la princesse qui me fait l’effet ma foi d’une intelligence tout à fait supérieure, cette pénétration par un écrivain de l’intimité de la femme». VII

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Patrice~
    Interesting…a model for the Princesse Sherbatoff?

    Princess Prascovia Ouroussoff – Praskovya Alexandrovna Urusova (Lisbon) 1852 -1928 is Maria Benardaki Radziwill’s great aunt!
    https://www.geni.com/people/Прасковья-Александровна-Урусова/6000000013716195645

    Maria Benardaki Radziwill’s father, Nikolay Dmitriyevich Benardaki, is the brother of
    Princess Prascovia Ouroussoff’s mother, Alexandra Dmitrievna Abaza (BENARDAKI)

    The model?
    Princess Princess Prascovia Ouroussoff – Praskovya Alexandrovna Urusova (Lisbon) 1852 -1928
    https://www.geni.com/people/Прасковья-Александровна-Урусова/6000000013716195645

    Her mother is Alexandra Dmitrievna Abaza (BENARDAKI) 1838-1856 https://www.geni.com/people/Alexandra-Dmitrievna-Abaza/6000000013716617269

    Her mother’s brother is Nikolay Dmitriyevich Benardaki 1838-1909
    https://www.geni.com/people/Nikolay-Dmitriyevich-Benardaki/6000000022158541124

    Nikolay Dmitriyevich Benardaki is father of…..

    Maria Benardaki Radziwill (Proust’s childhood friend) 1874-1949
    https://www.geni.com/people/Maria-Radziwiłł/6000000002188456755

    https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:Marie_de_Benardaky_GF.jpg

    😉 Well, that was quite a trip into the genealogy weeds!

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