Un département et une province, ce n’est pas pareil !

Un département et une province, ce n’est pas pareil !

 

Non, M. Proust, les deux entités administratives ne sautaient être confondues. D’ailleurs, en France, la division en provinces n’a plus cours depuis la Révolution tandis que le département en est une création.

Or, dans Sodome et Gomorrhe, l’écrivain fait fi de cette distinction en mettant un signe égal entre les deux mots :

*Je savais que Beaumont était quelque chose de très curieux, de très loin, de très haut, je n’avais aucune idée de la direction où cela se trouvait, n’ayant jamais pris le chemin de Beaumont pour aller ailleurs ; on mettait, du reste, beaucoup de temps en voiture pour y arriver. Cela faisait évidemment partie du même département (ou de la même province) que Balbec, mais était situé pour moi dans un autre plan, jouissait d’un privilège spécial d’exterritorialité. IV

 

Voilà qui est dit et Marcel corrigé.

 

Mais croyez vous que le bougre l’ignorait. Bien sûr que non. Alors, pourquoi glisse-t-il cette parenthèse quand on sait qu’il n’écrit jamais gratuitement ?

 

Il est possible que j’aie retrouvé l’origine de cette faute dans une lettre non datée de Marcel Proust à un ami rencontré à Cabourg en 1908 et dont la correspondance connue date d’avant le tome IV de la Recherche. Il s’appelle Max Daireaux.

Cette lettre a été publiée en 1959, dans le Bulletin n° 9 de la Sampac :

 

*Mon Cher Ami,

Votre lettre m’a causé une grande joie par les choses si tendres que vous me dites au début, et m’a bien intéressé, et été utile par toute la suite. C’est beau de penser qu’à votre don d’élégiaque et de poète, à votre verve toute différente d’ironiste et de peintre de caractère, s’ajoute cette pensée scientifique. Homo triplex. Je vous disais que je pouvais m’intéresser davantage à ce que vous écrivez qu’à mon livre. Et vous me prouvez que vous m’avez compris en faisant vous-même ainsi abstraction de vous pour vous occuper de moi. Mon indifférence (relative) à moi-même se manifeste encore en ceci que je ne retiens jamais rien des ridicules des autres, et emmagasine précieusement ce que j’ai observé des miens. Ainsi dans ce livre que vous recevrez, il n’y a (dans le second volume) qu’un seul « mot bête » cité, et il a été dit par moi chez vous. L’autre jour feuilletant un volume sur la petite ville d’où nous venons et où une rue porte le nom de Papa, une celui de mon oncle, où le jardin public est le jardin de mon oncle etc… je lisais les noms dans les plus humbles emplois des Marcel Proust, greffiers ou curés ou baillis di XIVe au XVIIe siècles ; je pensais à ces parents lointains non sans un certain attendrissement quand tout d’un coup un mot magnifique de stupidité, tel qu’un personnage du second volume en aurait eu besoin, me revint pour la première fois à la mémoire. C’était il y a cinq ans chez vos parents qui m’avaient adorablement accueilli à Cabourg. Monsieur votre Père me demanda : « De quelle province êtes-vous originaire ? ». Et je répondis : « D’Eure-et-Loir ». « C’est un département » répondit avec une involontaire cruauté Monsieur votre Père. Ma seul excuse était que cette petite ville, peut-être la seule de France, appartient à la fois un quartier de la Beauce et un autre au Perche. Je restai pétrifié comme le petit garçon qui dans le livre de mon ami dit : « Bonjour Monsieur » à la dame qu’il aimait. Cher ami je bavarde ainsi avec vous pour vous montrer que je peux admirer les autres et me moquer de moi-même. Mais mes forces me trahissent, je vous quitte en vous remerciant, en vous embrassant de tout mon cœur, je me promets une grande joie de votre livre et je vous écrirai dès que je l’aurai lu.

Votre Marcel

 

Non seulement, ce courrier montre bien que Marcel a un souvenir cuisant propre à ne plus lui faire confondre province et département, mais c’est un joli hommage à Illiers, non nommée, qu’il présente comme son origine. J’allais dire son berceau, mais si son père est né dans cette commune entre la Beauce et le Perche, lui a vu le jour à Paris.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Illiers-Combray n’est pas mon berceau (je suis né dans le VIIe arrondissement de Paris) et je ne sais si ce sera mon tombeau, mais j’y vieillis. Le maire me l’a rappelé en m’envoyant une invitation.

 

Ce n’est pas écrit, mais c’est le banquet des anciens — et c’est demain dimanche. Je dois à mon passage à la septantaine d’être ainsi convié. Hé ben, mon vieux !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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