Proust et les lâches journalistes stipendiés

Proust et les lâches journalistes stipendiés

 

On n’est jamais si bien servi que par soi-même… La presse s’amuse ou s’émeut que Marcel Proust ait graissé la patte des journaux pour qu’ils encensent Du côté de chez Swann. La belle affaire !

 

« Comment Proust payait pour avoir de bonnes critiques », titre Libération ; « Marcel Proust payait les journaux pour publier de bonnes critiques », ajoute Le Point ; « Le meilleur attaché de presse de Marcel Proust était Marcel Proust » explique un blogue du Monde :

« Pour faire parler de lui et de son livre, Marcel Proust fait appel à des amis, qui écrivent des critiques élogieuses et essaient de caser les dites critiques dans les pages de journaux, parfois contre un peu d’argent. De temps à autre, Proust lui-même encensait, sous pseudonyme, son livre, qualifiant Du côté de chez Swann de « petit chef-d’œuvre » qui « disperse les vapeurs soporifiques » des autres livres en vente « comme un coup de vent ».

Il les envoyait tapés à la machine à Louis Brun « pour qu’il n’y ait aucune trace de [son] écriture » et afin de ne pas pouvoir être relié« à l’argent qui va changer de main », écrit le Guardian, citant une de ses lettres. Les sommes dont parle le journal anglais vont de 660 francs de l’époque [un peu plus de 300 €] pour un compte rendu avantageux à la « une » du Journal des débats à 300 francs [environ 150 €] pour une apparition dans Le Figaro, auquel Proust contribuait parfois. Dans une autre lettre, il s’en prend au quotidien, qui aurait coupé une phrase qui le décrivait comme « l’éminent Marcel Proust ».

 

Ces informations sortent à l’occasion de la vente prochaine d’un exemplaire rarissime du premier roman de l’écrivain chez Sotheby (voir la chronique Proust et l’orteil de Neymar).

 

Payer pour obtenir des critiques flatteuses, voire les rédiger soi-même, c’est monnaie courante à l’époque. La presse est notoirement stipendiée. Arrêtons-nous sur ce mot : stipendier, c’est payer quelqu’un pour qu’il accomplisse une besogne méprisable. Un stipendié, c’est une personne achetée.

 

Quel journaliste (même d’aujourd’hui) n’a-t-il pas entendu ce cri : « Vendu ! » ? Presse pourrie ? C’est à chacun d’en décider, mais ne faisons pas croire que Proust se singularisait. Les comptes-rendus complaisants qu’il a lui-même signés sur des ouvrages d’amis où de personnes qu’il voulait s’attacher sont légion — qui écrira l’article sur le sujet, répondant peut-être à la question : Proust se faisait-il payer pour rédiger ses compliments ?

 

Le plus drôle, c’est qu’À la recherche du temps perdu évoque ces pratiques. Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, est dénoncée la cabale contre le marquis de Vaugoubert. Ambassadeur auprès du roi Théodose, il est dans le collimateur d’une partie de l’entourage du souverain qui n’apprécie pas son travail de longue date en faveur d’un rapprochement avec la France. C’est le marquis de Norpois qui parle :

*Vaugoubert n’a pas eu à faire face seulement aux intrigues de couloirs mais aux injures de folliculaires à gages qui plus tard, lâches comme l’est tout journaliste stipendié, ont été des premiers à demander l’aman, mais qui en attendant n’ont pas reculé à faire état, contre notre représentant, des ineptes accusations de gens sans aveu. II

 

Malicieux Proust qui sait de quoi il parle !

 

Alors qui est le plus à critiquer ? Le stipendieur ou le stipendié ? Le corrupteur ou le corrompu ? La main qui donne l’argent ou celle, lâche, qui le reçoit ?

La pratique a-t-elle disparu ? Le journaliste que je suis resté aimerait pouvoir le jurer.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Qu’on m’autorise un témoignage vécu. Aujourd’hui, en Afrique de l’Ouest se pratique toujours le « per diem ». Cette « indemnité quotidienne » est une distribution d’enveloppes contenant de l’argent aux journalistes couvrant un événement. Cela se fait très officiellement et mériterait des éclairages pas nécessairement péremptoires.

Installé un temps au Bénin, j’y ai écrit un livre pour lequel j’ai rédigé un dossier de presse que j’ai retrouvé repris mot à mot dans des journaux et si je me suis personnellement refusé à remplir des enveloppes, je ne jurerai pas que mon partenaire pour le lancement de l’ouvrage ne s’y est pas plié.

Ainsi que le cite Wikipédia : « Le journaliste qui touche un per diem se sent souvent obligé d’orienter son article ou son reportage dans un sens favorable au donateur. — (Emmanuel Vidjinnagni Adjovi, « Terrain – Liberté de la presse et “affairisme” médiatique au Bénin », dans Roland Marchal, Justice et réconciliation, 2005) »

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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