Mon coulissier

Mon coulissier

 

Marcel Proust était un piètre boursicoteur. Son Héros n’est pas plus heureux avec ses sous. Et lui aussi a un conseiller financier, celui qu’il appelle « mon coulissier ». Ce nom désigne un courtier en valeurs mobilières, mal vu des agents de change. Pour cause de monopole de la profession créé en 1805, il n’a pas le droit d’exercer à l’intérieur du Palais Brongniart qui abrite la Bourse.

Le nom vient d’une barrière mobile, à coulisse, sur laquelle ces négociants officieux prennent l’habitude de s’accouder dans un couloir qui y mène.

À la fin du XIXe siècle, 60 % des opérations de la Bourse de Paris sont réalisées par des coulissiers.

 

Dans À la recherche du temps perdu, le mot apparaît cinq fois.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Même les femmes qui prétendent ne juger un homme que sur son physique, voient en ce physique l’émanation d’une vie spéciale. C’est pourquoi elles aiment les militaires, les pompiers ; l’uniforme les rend moins difficiles pour le visage ; elles croient baiser sous la cuirasse un cœur différent, aventureux et doux ; et un jeune souverain, un prince héritier, pour faire les plus flatteuses conquêtes, dans les pays étrangers qu’il visite, n’a pas besoin du profil régulier qui serait peut-être indispensable à un coulissier. I

 

*[Swann à Odette :] — Mais quels bals ?

— Mais les bals qu’on donne à Paris, les bals chics, je veux dire. Tiens, Herbinger, tu sais, celui qui est chez un coulissier ? mais si, tu dois savoir, c’est un des hommes les plus lancés de Paris, ce grand jeune homme blond qui est tellement snob, il a toujours une fleur à la boutonnière, une raie dans le dos, des paletots clairs ; il est avec ce vieux tableau qu’il promène à toutes les premières. I

 

*Sans doute, au même moment où Mme Leroi, selon une expression chère à Mme Swann, « coupait » la marquise, celle-ci pouvait chercher à se consoler en se rappelant qu’un jour la reine Marie-Amélie lui avait dit : « Je vous aime comme une fille Mais de telles amabilités royales, secrètes et ignorées, n’existaient que pour la marquise, poudreuses comme le diplôme d’un ancien premier prix du Conservatoire. Les seuls vrais avantages mondains sont ceux qui créent de la vie, ceux qui peuvent disparaître sans que celui qui en a bénéficié ait à chercher à les retenir ou à les divulguer, parce que dans la même journée cent autres leur succèdent. Se rappelant de telles paroles de la reine, Mme de Villeparisis les eût pourtant volontiers troquées contre le pouvoir permanent d’être invitée que possédait Mme Leroi, comme, dans un restaurant, un grand artiste inconnu, et de qui le génie n’est écrit ni dans les traits de son visage timide, ni dans la coupe désuète de son veston râpé, voudrait bien être même le jeune coulissier du dernier rang de la société mais qui déjeune à une table voisine avec deux actrices, et vers qui, dans une course obséquieuse et incessante, s’empressent patron, maître d’hôtel, garçons, chasseurs et jusqu’aux marmitons qui sortent de la cuisine en défilés pour le saluer comme dans les féeries, tandis que s’avance le sommelier, aussi poussiéreux que ses bouteilles, bancroche et ébloui comme si, venant de la cave, il s’était tordu le pied avant de remonter au jour. III

 

*Parfois, au crépuscule, en rentrant à l’hôtel je sentais que l’Albertine d’autrefois, invisible à moi-même, était pourtant enfermée au fond de moi comme aux plombs d’une Venise intérieure, dont parfois un incident faisait glisser le couvercle durci jusqu’à me donner une ouverture sur ce passé.

Ainsi, par exemple, un soir une lettre de mon coulissier rouvrit un instant pour moi les portes de la prison où Albertine était en moi vivante, mais si loin, si profondément qu’elle me restait inaccessible. Depuis sa mort je ne m’étais plus occupé des spéculations que j’avais faites afin d’avoir plus d’argent pour elle. Or le temps avait passé; de grandes sagesses de l’époque précédente étaient démenties par celle-ci, comme il était arrivé autrefois de M. Thiers disant que les chemins de fer ne pourraient jamais réussir. Les titres dont M. de Norpois nous avait dit : « Leur revenu n’est pas très élevé sans doute, mais du moins le capital ne sera jamais déprécié », étaient le plus souvent ceux qui avaient le plus baissé. Il me fallait payer des différences considérables et d’un coup de tête je me décidai à tout vendre et me trouvai ne plus posséder que le cinquième à peine de ce que j’avais du vivant d’Albertine. On le sut à Combray dans ce qui restait de notre famille et de nos relations, et, comme on savait que je fréquentais le marquis de Saint-Loup et les Guermantes, on se dit : « Voilà où mènent les idées de grandeur. » On y eût été bien étonné d’apprendre que c’était pour une jeune fille de condition aussi modeste qu’Albertine que j’avais fait ces spéculations. D’ailleurs, dans cette vie de Combray où chacun est à jamais classé suivant les revenus qu’on lui connaît, comme dans une caste indienne, on n’eût pu se faire une idée de cette grande liberté qui régnait dans le monde des Guermantes, où on n’attachait aucune importance à la fortune et où la pauvreté était considérée comme aussi désagréable, mais nullement plus diminuante et n’affectant pas plus la situation sociale, qu’une maladie d’estomac. Sans doute se figurait-on au contraire, à Combray que Saint-Loup et M. de Guermantes devaient être des nobles ruinés, aux châteaux hypothéqués, à qui je prêtais de l’argent, tandis que si j’avais été ruiné ils eussent été les premiers à m’offrir vraiment de me venir en aide. Quant à ma ruine relative, j’en étais d’autant plus ennuyé que mes curiosités vénitiennes s’étaient concentrées depuis peu sur une jeune marchande de verrerie, à la carnation de fleur qui fournissait aux yeux ravis toute une gamme de tons orangés et me donnait un tel désir de la revoir chaque jour que, sentant que nous quitterions bientôt Venise, ma mère et moi, j’étais résolu à tâcher de lui faire à Paris une situation quelconque qui me permît de ne pas me séparer d’elle. La beauté de ses dix-sept ans était si noble, si radieuse, que c’était un vrai Titien à acquérir avant de s’en aller. Et le peu qui me restait de fortune suffirait-il à la tenter assez pour qu’elle quittât son pays et vînt vivre à Paris pour moi seul ?

Mais comme je finissais la lettre du coulissier, une phrase où il disait : « Je soignerai vos reports » me rappela une expression presque aussi hypocritement professionnelle que la baigneuse de Balbec avait employée en parlant à Aimé d’Albertine : « C’est moi qui la soignais », avait-elle dit, et ces mots, qui ne m’étaient jamais revenus à l’esprit, firent jouer comme un Sésame les gonds du cachot. VI

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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