Longtemps, …

Longtemps, …

 

Elle en a fait couler de l’encre, cette première phrase… En écrivant ça, le proustien amateur pense aussitôt que non, pas tellement !

Je ne suis pas allé vérifier dans les travaux savants. En revanche, la connaissance de l’incipit est universelle : moins on lit À la recherche du temps perdu, plus on cite son début — comme si ces huit mots initiaux dispensaient d’aborder les 1 219 925 suivants.

Pourquoi cette phrase est-elle si célèbre ? Dans sa banalité, donne-t-elle la clé de l’œuvre ?

Pourquoi nous trouble-t-elle ? Est-ce parce que ce commencement détonne par rapport aux romans d’avant qui annonçaient un récit, intriguaient, informaient, installaient le lecteur, l’interpellaient ?

(Votre avis m’intéresse).

 

Dans mes recherches pour élaborer cette chronique, je pense avoir trouvé la réponse à ce qu’elle nous révèle, la raison pour laquelle le Héros s’est couché tôt.

 

Après avoir compté les occurrences de « longtemps » — six cent neuf —, j’ai relevé toutes les phrases commençant comme la première (quatre) :

*Longtemps, je me suis couché de bonne heure. I

*Longtemps après que l’accalmie était venue, un flot inaccoutumé de promeneurs noircissait encore les rues de Combray. I

*Longtemps auparavant, ç’avait été Swann qui n’avait pas voulu croire à ma sincérité, ni que je fusse un bon ami pour Gilberte. II

*Longtemps après l’histoire finie et tombée, Saniette, désolé, restait seul à se sourire à lui-même, comme goûtant en elle et pour soi la délectation qu’il feignait de trouver suffisante et que les autres n’avaient pas éprouvée. IV

*Longtemps il [Bergotte] avait aimé les rêves, même les mauvais rêves, parce que grâce à eux, grâce à la contradiction qu’ils présentent avec la réalité qu’on a devant soi à l’état de veille, ils nous donnent, au plus tard dès le réveil, la sensation profonde que nous avons dormi. V

 

Dans mon élan, j’ai voulu savoir si d’autres phrases contenaient les quatre mots suivants, « je me suis couché ». Eh bien non, elle est unique.

 

Restaient les trois derniers (vingt-neuf occurrences) :

*Longtemps, je me suis couché de bonne heure I

*il commence à ne plus être de bonne heure, disait Françoise I

*mes parents avaient déjeuné de bonne heure I

*Charles le Bègue, prince pieux mais qui, ayant perdu de bonne heure son père, Pépin l’Insensé, mort des suites de sa maladie mentale, exerçait le pouvoir suprême I

*Nous rentrions toujours de bonne heure de nos promenades pour pouvoir faire une visite à ma tante Léonie avant le dîner. I

*Si le docteur Cottard croyait devoir partir en sortant de table pour retourner auprès d’un malade en danger : « Qui sait, lui disait Mme Verdurin, cela lui fera peut-être beaucoup plus de bien que vous n’alliez pas le déranger ce soir ; il passera une bonne nuit sans vous ; demain matin vous irez de bonne heure et vous le trouverez guéri. » I

*le rendez-vous [de Swann] au bois ou à Saint-Cloud était de bonne heure I

*Il [Swann] avait fait venir le coiffeur de bonne heure I

*[Le Héros à Gilberte :] Tâchez de venir demain de bonne heure I

*le régime de grand air et de coucher de bonne heure qui m’avait été prescrit II

*[Norpois sur Gilberte :] elle est allée se coucher de bonne heure II

*je recommençais à veiller, n’ayant plus pour m’obliger à me coucher de bonne heure un soir, II

*ma grand’mère voulait me donner du lait de bonne heure. II

*Mme de Villeparisis faisait atteler de bonne heure, II

*Albertine devait partir le lendemain matin pour aller passer quarante-huit heures chez Mme Bontemps et, obligée de prendre le train de bonne heure, viendrait coucher la veille au Grand-Hôtel II

*[Saint-Loup au Héros :] viens me dire adieu demain matin de bonne heure III

me coucher de bonne heure III

*Le jour tomba de bonne heure III

*[Saint-Loup au Héros :] cela finit toujours de bonne heure chez Oriane. III

*[Le duc et la duchesse de Guermantes] sortis de bonne heure, ils n’étaient pas encore rentrés III

*[Une jeune épouse] elle doit rentrer de bonne heure IV

*[Les Parisiens de Douville] une humidité qui les faisait rentrer de bonne heure dans les petits chalets IV

*je m’éveillai de bonne heure V

*je m’efforçais de m’éveiller de bonne heure V

*je voulus que notre promenade fût courte et que nous rentrions de bonne heure V

*[Le Héros à Françoise :] Mlle Albertine ; est-ce qu’elle est levée ? — Oui, elle s’est levée de bonne heure. » V

*[Un député client de l’hôtel de Jupien] Il était donc venu le soir, mais tenait à partir de bonne heure à cause de sa femme VII

*la pauvre mère [la Berma], gravement occupée dans son tête-à-tête avec la mort installée en elle, était obligée de se lever de bonne heure VII

*[Le duc de Guermantes] il exigeait que ces personnes se retirassent de bonne heure afin qu’il pût dire bonsoir à Odette le dernier. VII

 

De toutes ces occurrences, six sortent de la bouche (ou de la plume) du Héros pour le concerner lui exclusivement. Deux portent sur sa santé (régime et lait) et deux sur la mise au lit tôt.

Ce sont les deux dernières qui donnent la clé de l’incipit — cinq mots identiques, « me coucher de bonne heure » — d’abord dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, puis dans Le Côté de Guermantes.

Parlant du sommeil, ils doivent être remises dans leur contexte. Dans les deux cas, c’est l’histoire de la vocation d’écrivain — laborieuse — pire même — avortée :

*Si j’avais été moins décidé à me mettre définitivement au travail, j’aurais peut-être fait un effort pour commencer tout de suite. Mais puisque ma résolution était formelle, et qu’avant vingt-quatre heures, dans les cadres vides de la journée du lendemain où tout se plaçait si bien parce que je n’y étais pas encore, mes bonnes dispositions se réaliseraient aisément, il valait mieux ne pas choisir un soir où j’étais mal disposé pour un début auquel les jours suivants, hélas ! ne devaient pas se montrer plus propices. Mais j’étais raisonnable. De la part de qui avait attendu des années, il eût été puéril de ne pas supporter un retard de trois jours. Certain que le surlendemain j’aurais déjà écrit quelques pages, je ne disais plus un seul mot à mes parents de ma décision ; j’aimais mieux patienter quelques heures, et apporter à ma grand’mère consolée et convaincue, de l’ouvrage en train. Malheureusement le lendemain n’était pas cette journée extérieure et vaste que j’avais attendue dans la fièvre. Quand il était fini, ma paresse et ma lutte pénible contre certains obstacles internes avaient simplement duré vingt-quatre heures de plus. Et au bout de quelques jours, mes plans n’ayant pas été réalisés, je n’avais plus le même espoir qu’ils le seraient immédiatement, partant, plus autant de courage pour subordonner tout à cette réalisation : je recommençais à veiller, n’ayant plus pour m’obliger à me coucher de bonne heure un soir, la vision certaine de voir l’œuvre commencée le lendemain matin. Il me fallait avant de reprendre mon élan quelques jours de détente, et la seule fois où ma grand’mère osa d’un ton doux et désenchanté formuler ce reproche : « Hé bien, ce travail, on n’en parle même plus ? » je lui en voulus, persuadé que n’ayant pas su voir que mon parti était irrévocablement pris, elle venait d’en ajourner encore et pour longtemps peut-être, l’exécution, par l’énervement que son déni de justice me causait et sous l’empire duquel je ne voudrais pas commencer mon œuvre. Elle sentit que son scepticisme venait de heurter à l’aveugle une volonté. Elle s’en excusa, me dit en m’embrassant : « Pardon, je ne dirai plus rien. » Et pour que je ne me décourageasse pas, m’assura que du jour où je serais bien portant, le travail viendrait tout seul par surcroît. II

 

*Si, au moins, j’avais pu commencer à écrire ! Mais quelles que fussent les conditions dans lesquelles j’abordasse ce projet (de même, hélas ! que celui de ne plus prendre d’alcool, de me coucher de bonne heure, de dormir, de me bien porter), que ce fût avec emportement, avec méthode, avec plaisir, en me privant d’une promenade, en l’ajournant et en la réservant comme récompense, en profitant d’une heure de bonne santé, en utilisant l’inaction forcée d’un jour de maladie, ce qui finissait toujours par sortir de mes efforts, c’était une page blanche, vierge de toute écriture, inéluctable comme cette carte forcée que dans certains tours on finit fatalement par tirer, de quelque façon qu’on eût préalablement brouillé le jeu. Je n’étais que l’instrument d’habitudes de ne pas travailler, de ne pas me coucher, de ne pas dormir, qui devaient se réaliser coûte que coûte ; si je ne leur résistais pas, si je me contentais du prétexte qu’elles tiraient de la première circonstance venue que leur offrait ce jour-là pour les laisser agir à leur guise, je m’en tirais sans trop de dommage, je reposais quelques heures tout de même, à la fin de la nuit, je lisais un peu, je ne faisais pas trop d’excès ; mais si je voulais les contrarier, si je prétendais entrer tôt dans mon lit, ne boire que de l’eau, travailler, elles s’irritaient, elles avaient recours aux grands moyens, elles me rendaient tout à fait malade, j’étais obligé de doubler la dose d’alcool, je ne me mettais pas au lit de deux jours, je ne pouvais même plus lire, et je me promettais une autre fois d’être plus raisonnable, c’est-à-dire moins sage, comme une victime qui se laisse voler de peur, si elle résiste, d’être assassinée. III

 

Donc, si j’ai bien compris, le Héros s’impose parmi les conditions pour réussir à écrire de ne pas veiller tard. Se coucher tôt est la preuve qu’un auteur est en train de naître. Et si l’accouchement a duré « longtemps », c’est qu’il s’agit de l’œuvre d’une vie.

Sachant que la Recherche raconte cette éclosion — oui ou non, Marcel va-t-il devenir Proust ? —, les premiers mots lèvent le mystère : si l’auteur-narrateur ne se couche plus tôt, c’est qu’il n’en a plus besoin. Le passé indique que l’œuvre a été accomplie. Le Héros a écrit jusqu’au mot fin.

Sans attendre ni atteindre les trois mille pages — le livre est bien là —, la solution est dans l’incipit.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Longtemps, …”

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  1. Jeudi 19 octobre, le hasard fait que j’ai terminé ma enième lecture de la Recherche. D’habitude, comme le font les rabbins quand ils terminent la lecture de la Torah et que leur liturgie leur impose de la reprendre immédiatement à son début, je range ce tome 3 de la Pléiade (édition 63, Clarac) et je reprends le tome 1. Là, j’ai pour des raisons d’organisation personnelle, laissé passé 24 heures et n’ai relu « Longtemps je me suis couché de bonne heure……  » que vendredi 20. Et bien, dans ce court intervalle, j’ai éprouvé comme un sentiment de rupture dans une circularité. Mais il faudrait 3000 pages pour trouver une explication.

  2. Ce n’est pas le « couché de bonne heure » qui m’interpelle le plus : pour moi, il signifie surtout que le narrateur va parler comme l’enfant qu’il était, quand ce n’était pas lui qui fixait l’heure de son coucher, et il inscrit donc dans la continuité l’enfant, le jeune adulte, et l’homme vieillissant, à l’aide du « je ». Le narrateur n’aura pas vraiment d’âge !

    Je veux dire que cette phrase abolit le temps qui nous fait d’habitude considérer un « avant » et un « après ». Ne pas dire « quand j’étais un enfant » mais « je me couchais de bonne heure » fait disparaître la distance qui sépare d’habitude l’adulte de son enfance. Le narrateur sera un « tout » indivisible dans les temps décrits… J’espère être claire !

    Ce que je trouve aussi épatant, c’est ce »longtemps » inaugural qui, à mon sens toujours, contracte magnifiquement le pacte implicite entre le lecteur et l’auteur. Car lire la Recherche, ça prend un sacré bon bout de temps, en fait ! Ce « longtemps » n’est rien d’autre qu’une promesse (qui sera tenue !)

    Et puis, ce « longtemps » me renvoie aussi à Trenet et son triple « longtemps » : « longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues » – il y a, dans cette répétition, un effet « miroir » ou « vache qui rit » qu’il n’y a pas chez Proust, mais il s’agit d’une chanson et non d’un livre.

    En tout cas, longtemps après qu’on a fini la Recherche, la phrase proustienne hante encore notre esprit….

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