Les orteils de Palamède

Les orteils de Palamède

 

Le baron de Charlus entretient une relation particulière avec l’extrémité de ses membres…

Aux pieds ou aux mains, ses doigts sont l’objet d’une véritable vénération. Mieux : ce Guermantes qualifie ses orteils d’augustes.

Quant à ses doigts, il ne les offre pas tous à serrer. Sa poignée de main est vraiment spéciale, n’engageant que deux doigts, son pouce, son index et son auriculaire étant dispensés d’y participer…

 

… voire le seul annulaire.

 

Ses doigts, Palamède peut les tenir droits dans une argumentation, comme en prière, ou en utilise deux pour saisir le menton du Héros.

 

Ce n’est pas lui qui lancerait « Serre-m’en cinq » ou « Gi’me five » !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

PS : Si vous avez remarqué mon majeur pas tout à fait droit, c’est dû à un accident lors d’un reportage !

 

 

Les extraits

*Je ne retiendrai pas votre nom, mais votre cas, afin que, les jours où je serais tenté de croire que les hommes ont du cœur, de la politesse, ou seulement l’intelligence de ne pas laisser échapper une chance sans seconde, je me rappelle que c’est les situer trop haut. Non, que vous ayez dit que vous me connaissiez quand c’était vrai — car maintenant cela va cesser de l’être — je ne puis trouver cela que naturel et je le tiens pour un hommage, c’est-à-dire pour agréable. Malheureusement, ailleurs et en d’autres circonstances, vous avez tenu des propos fort différents.

— Monsieur, je vous jure que je n’ai rien dit qui pût vous offenser.

— Et qui vous dit que j’en suis offensé ? s’écria-t-il avec fureur en se redressant violemment sur la chaise longue où il était resté jusque-là immobile, cependant que, tandis que se crispaient les blêmes serpents écumeux de sa face, sa voix devenait tour à tour aiguë et grave comme une tempête assourdissante et déchaînée. (La force avec laquelle il parlait d’habitude, et qui faisait se retourner les inconnus dehors, était centuplée, comme l’est un forte, si, au lieu d’être joué au piano, il l’est à l’orchestre, et de plus se change en un fortissimo. M. de Charlus hurlait.) Pensez-vous qu’il soit à votre portée de m’offenser ? Vous ne savez donc pas à qui vous parlez ? Croyez-vous que la salive envenimée de cinq cents petits bonshommes de vos amis, juchés les uns sur les autres, arriverait à baver seulement jusqu’à mes augustes orteils ?

Depuis un moment, au désir de persuader M. de Charlus que je n’avais jamais dit ni entendu dire de mal de lui avait succédé une rage folle, causée par les paroles que lui dictait uniquement, selon moi, son immense orgueil. Peut-être étaient-elles du reste l’effet, pour une partie du moins, de cet orgueil. Presque tout le reste venait d’un sentiment que j’ignorais encore et auquel je ne fus donc pas coupable de ne pas faire sa part. J’aurais pu au moins, à défaut du sentiment inconnu, mêler à l’orgueil, si je m’étais souvenu des paroles de Mme de Guermantes, un peu de folie. Mais à ce moment-là l’idée de folie ne me vint même pas à l’esprit. Il n’y avait en lui, selon moi, que de l’orgueil, en moi il n’y avait que de la fureur. Celle-ci (au moment où M. de Charlus cessait de hurler pour parler de ses augustes orteils, avec une majesté qu’accompagnaient une moue, un vomissement de dégoût à l’égard de ses obscurs blasphémateurs), cette fureur ne se contint plus. D’un mouvement impulsif je voulus frapper quelque chose, et un reste de discernement me faisant respecter un homme tellement plus âgé que moi, et même, à cause de leur dignité artistique, les porcelaines allemandes placées autour de lui, je me précipitai sur le chapeau haut de forme neuf du baron, je le jetai par terre, je le piétinai, je m’acharnai à le disloquer entièrement, j’arrachai la coiffe, déchirai en deux la couronne, sans écouter les vociférations de M. de Charlus qui continuaient et, traversant la pièce pour m’en aller, j’ouvris la porte. Des deux côtés d’elle, à ma grande stupéfaction, se tenaient deux valets de pied qui s’éloignèrent lentement pour avoir l’air de s’être trouvés là seulement en passant pour leur service. (J’ai su depuis leurs noms, l’un s’appelait Burnier et l’autre Charmel.) Je ne fus pas dupe un instant de cette explication que leur démarche nonchalante semblait me proposer. Elle était invraisemblable ; trois autres me le semblèrent moins : l’une que le baron recevait quelquefois des hôtes, contre lesquels pouvant avoir besoin d’aide (mais pourquoi ?), il jugeait nécessaire d’avoir un poste de secours voisin ; l’autre, qu’attirés par la curiosité, ils s’étaient mis aux écoutes, ne pensant pas que je sortirais si vite ; la troisième, que toute la scène que m’avait faite M. de Charlus étant préparée et jouée, il leur avait lui-même demandé d’écouter, par amour du spectacle joint peut-être à un Nunc erudimini dont chacun ferait son profit.

Ma colère n’avait pas calmé celle du baron, ma sortie de la chambre parut lui causer une vive douleur, il me rappela, me fit rappeler, et enfin, oubliant qu’un instant auparavant, en parlant de « ses augustes orteils », il avait cru me faire le témoin de sa propre déification, il courut à toutes jambes, me rattrapa dans le vestibule et me barra la porte. « Allons, me dit-il, ne faites pas l’enfant, rentrez une minute ; qui aime bien châtie bien, et si je vous ai bien châtié, c’est que je vous aime bien. » Ma colère était passée, je laissai passer le mot châtier et suivis le baron qui, appelant un valet de pied, fit sans aucun amour-propre emporter les miettes du chapeau détruit qu’on remplaça par un autre. III

 

*— Comment, allez-vous ? Je vous présente mon neveu, le baron de Guermantes, me dit Mme de Villeparisis, pendant que l’inconnu, sans me regarder, grommelant un vague « Charmé », qu’il fit suivre de : « Heue, heue, heue », pour donner à son amabilité quelque chose de forcé, et repliant le petit doigt, l’index et le pouce, me tendait le troisième doigt et l’annulaire, dépourvus de toute bague, que je serrai sous son gant de Suède ; puis sans avoir levé les yeux sur moi il se détourna vers Mme de Villeparisis. II

*J’avais pensé qu’en nous invitant ainsi chez sa tante, que je ne doutais pas qu’il eût prévenue, M. de Charlus eût voulu réparer l’impolitesse qu’il m’avait témoignée pendant la promenade du matin. Mais quand arrivé dans le salon de Mme de Villeparisis, je voulus saluer le neveu de celle-ci, j’eus beau tourner autour de lui qui, d’une voix aiguë, racontait une histoire assez malveillante pour un de ses parents, je ne pus pas attraper son regard ; je me décidai à lui dire bonjour, et assez fort, pour l’avertir de ma présence, mais je compris qu’il l’avait remarquée, car avant même qu’aucun mot ne fût sorti de mes lèvres, au moment où je m’inclinais je vis ses deux doigts tendus pour que je les serrasse, sans qu’il eût tourné les yeux ou interrompu la conversation. II

*Néanmoins il fallait bien que j’allasse dire bonjour à Mme Swann. Mais, comme elle ne savait pas si je connaissais Mme de Marsantes et M. de Charlus, elle fut assez froide, craignant sans doute que je lui demandasse de me présenter. Je m’avançai alors vers M. de Charlus, et aussitôt le regrettai car, devant très bien me voir, il ne le marquait en rien. Au moment où je m’inclinai devant lui, je trouvai, distant de son corps dont il m’empêchait d’approcher de toute la longueur de son bras tendu, un doigt veuf, eût-on dit, d’un anneau épiscopal dont il avait l’air d’offrir, pour qu’on la baisât, la place consacrée, et dus paraître avoir pénétré, à l’insu du baron et par une effraction dont il me laissait la responsabilité, dans la permanence, la dispersion anonyme et vacante de son sourire. Cette froideur ne fut pas pour encourager beaucoup Mme Swann à se départir de la sienne. III

*J’ai souvent pensé, Monsieur, qu’il y avait en moi, du fait non de mes faibles dons, mais de circonstances que vous apprendrez peut-être un jour, un trésor d’expérience, une sorte de dossier secret et inestimable, que je n’ai pas cru devoir utiliser pour moi-même, mais qui serait sans prix pour un jeune homme à qui je livrerais en quelques mois ce que j’ai mis plus de trente ans à acquérir et que je suis peut-être seul à posséder. Je ne parle pas des jouissances intellectuelles que vous auriez à apprendre certains secrets qu’un Guizot de nos jours donnerait des années de sa vie pour connaître et grâce auxquels certains événements prendraient à ses yeux un aspect entièrement différent. Et je ne parle pas seulement des événements accomplis, mais de l’enchaînement de circonstances (c’était une des expressions favorites de M. de Charlus et souvent, quand il la prononçait, il conjoignait ses deux mains comme on fait en priant, mais les doigts raides et comme pour faire comprendre par ce complexus ces circonstances qu’il ne spécifiait pas et leur enchaînement). Je vous donnerais une explication inconnue non seulement du passé, mais de l’avenir. III

*Comment ! vous ne savez pas vous raser, même un soir où vous dînez en ville vous gardez quelques poils, me dit-il en me prenant le menton entre deux doigts pour ainsi dire magnétisés, qui, après avoir résisté un instant, remontèrent jusqu’à mes oreilles comme les doigts d’un coiffeur. III

*[Cottard :] « Un baron ! Où ça, un baron ? Où ça, un baron ? » s’écria-t-il en le cherchant des yeux avec un étonnement qui frisait l’incrédulité. Mme Verdurin, avec l’indifférence affectée d’une maîtresse de maison à qui un domestique vient, devant les invités, de casser un verre de prix, et avec l’intonation artificielle et surélevée d’un premier prix du Conservatoire jouant du Dumas fils, répondit, en désignant avec son éventail le protecteur de Morel : « Mais, le baron de Charlus, à qui je vais vous nommer… Monsieur le professeur Cottard. » Il ne déplaisait d’ailleurs pas à Mme Verdurin d’avoir l’occasion de jouer à la dame. M. de Charlus tendit deux doigts que le professeur serra avec le sourire bénévole d’un « prince de la science ». IV

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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