L’erreur de Chenavard

L’erreur de Chenavard

 

Infortuné artiste… Incompris de son vivant, Paul Chenavard est exécuté d’un mot dans la seule occurrence de son nom dans Le Temps retrouvé. Marcel Proust l’accable d’une « erreur » :

*la meilleure partie de la jeunesse, la plus intelligente, la plus intéressée, n’aimait-elle plus que les œuvres ayant une haute portée morale et sociologique, même religieuse. Elle s’imaginait que c’était là le critérium de la valeur d’une œuvre, renouvelant ainsi l’erreur des David, des Chenavard, des Brunetière, etc. VII

 

Foin de « hautes portées » ! Proust rejoint là Gide pour qui « on ne fait pas de bonne littérature avec des bons sentiments » — formule ainsi commentée par le site Fabula  : « constat d’auteur qui fait écho aux déclarations d’un Flaubert ou d’un Baudelaire, et plus largement à l’affirmation réitérée au fil des XIXe et XXe siècles d’une autonomie de la sphère esthétique, la littérature entendant se déployer à l’écart des prétentions au bien et au vrai et laissant ces questions aux savants, aux philosophes et aux religieux. »

 

Peintre lyonnais (1807-1895), le vilipendé Chenavard considère que le but de l’art doit être humanitaire et civilisateur.

Chenavard par Nadar

 

Cela lui vaudra les foudres de Balzac qui raille dans Les Comédiens sans le savoir un peintre de tout premier plan dont, malheureusement, les idées philosophiques ont gâté le talent. Hostile à l’art philosophique, Baudelaire est encore moins tendre qui compare le cerveau de Chenavard à la ville de Lyon : « Il est brumeux, fuligineux, hérissé de pointes comme la ville de clochers et de fourneaux ».

Lui se considère « au milieu de mes cartons comme un philosophe ou plutôt comme un prêtre fondant une nouvelle religion. L’art n’est autre chose pour moi que l’instrument, le moyen qui me sert à rendre aux yeux du peuple toutes les traditions sensibles et équivalentes, à ériger enfin la raison en dogme et l’homme en divinité. Toute religion n’est autre chose, à mon sens, que la plastique des idées. »

En 1848, l’État lui confie la mission de décorer l’intérieur du Panthéon. Pendant trois ans, Chenavard travaille avec acharnement à ce projet pharaonique que Napoléon III annule. Après cet échec, l’artiste décide de délaisser la peinture. Il est alors surnommé « le peintre qui ne peint pas ».

La Palingénésie sociale ou La Philosophie de l’histoire. Carton pour la mosaïque destinée au sol du Panthéon, sous la coupole, huile sur toile

 

Paul Chenavard partage donc son « erreur » avec un autre peintre et un écrivain.

Jacques-Louis David (1748-1825), chef de file du mouvement néo-classique, cherche, lui, à « régénérer les arts en développant une peinture que les classiques grecs et romains auraient sans hésiter pu prendre pour la leur ».

Ferdinand Brunetière (1849-1906), historien de la littérature et membre de l’Académie française en tient pour le classicisme rationaliste du XVIIe siècle. Il s’oppose aux mouvements littéraires de son époque, écrivant contre Flaubert, Zola et son « matérialisme scientifique », ou Baudelaire. Il est convaincu qu’on ne peut dissocier l’art et la morale. Aussi juge-t-il avec beaucoup de sévérité tous les auteurs qui se réclament de la gratuité de l’art.

 

Quant à ceux que cache l’« etc. » de Proust, ils sont laissés à l’appréciation des lecteurs.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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