Le lapsus d’Aurélien Bellanger

Le lapsus d’Aurélien Bellanger

 

Vendredi, il y a deux matins, les Matins de France Culture ont diffusé une chronique intitulée La conclusion d’Aurélien Bellanger (8 h 45, du lundi au vendredi).

L’auteur est un écrivain — spécialiste de Houellebecq et (selon sa fiche Wikipédia) « fan inconditionnel du Club des Cinq d’Enyd Blyton » ! Mais il a une autre passion, Marcel Proust, et il en parle fort joliment :

 

*Lire Proust, c’est pour moi l’équivalent d’une psychanalyse : une lente avancée vers un récit des origines, vers le Combray truqué de ma mémoire, dont je resterais à jamais un personnage secondaire. Vendredi confession : à douze ou treize ans je confondais Proust et Freud. Je croyais à l’existence d’un écrivain viennois génial et mystérieux, qui aurait eu quelque chose à voir avec la France, et qui aurait révélé des secrets décisifs sur l’âme humaine. Je venais de lire le Fouché de Stefan Zweig, et Proust c’était à peu près cela : un Zweig pour adulte.

Je me rappelle de l’instant de la révélation : c’était au bord du Lot, près d’un pont, en vacances, et c’était ma sœur, qui était en train de le lire, qui m’avait révélé que Proust était français et que Freud était une personne distincte. Etrange histoire, quand même. Mon cerveau était en général un peu plus précis. Une explication possible tient à la place du “r” et au caractère monosyllabique des deux noms. Ou bien à la nature éminemment intimidante de ces phonèmes, qu’on invoquait toujours d’une voix un peu sérieuse. Une autre tiendrait à leur judéité commune. Et c’est là justement ce qui m’interroge : je ne suis pas sûr que je savais, alors, que Proust était juif — ni même qu’on pouvait être juif, d’ailleurs. Je ne le savais structurellement pas. Ce n’était pas quelque chose qu’on apprenait à l’école. La semaine dernière, l’écrivain new-yorkais Daniel Mendelsohn expliquait à ce micro comment il avait lu Proust en tant qu’auteur juif et homosexuel. Ce sont évidemment deux dimensions majeures de Proust. Lui-même, dans ses premières notes d’intentions, disait qu’il voulait écrire un essai sur les juifs et les homosexuels, et toute une branche de la critique littéraire, celle des études de genre ou des cultural studies, découle presque directement de ce projet. On pourrait même affirmer que Proust aura été deux fois moderne, la première fois jusqu’aux années 80-90, en tant qu’expérimentateur littéraire, inventeur du roman total, créateur d’une grammaire nouvelle et découvreur de sensations inédites. C’est ce Proust là que j’ai lu, le Proust officiel, celui de la Pléiade — un pur produit de synthèse entre le symbolisme de la Belle-Epoque et l’avant-garde de l’entre-deux guerres.

 

Le grand critique Albert Thibaudet opposait deux catégories d’écrivains français : ceux qui avaient été à Henri IV, c’est à dire les provinciaux, car Henri IV avait un internat, et ceux qui étaient à Condorcet, c’est-à-dire les parisiens, plus chics, évidemment, que les premiers, et trop au fait des jeux sociaux pour basculer vraiment dans la métaphysique. Proust, c’est évidemment la caricature de l’écrivain-Condorcet, c’est la chose la plus parisienne qu’on ait jamais vu en France. Le dire comme cela, c’est réaliser soudain l’impact qu’a pu avoir l’affaire Dreyfus sur cette génération : un lycéen de Condorcet, un Jean Santeuil, un Charles Swann, pouvait s’attendre à tout, mais pas à ça. Le second Proust naît probablement comme cela : en devenant, soudain, minoritaire. Le moins politique des écrivains de son temps se laisse depuis ranger, avec une facilité déconcertante, dans des grilles de lecture foucaldiennes. C’est un très joli coup.

 

Le Proust que j’ai lu, que j’ai fini par lire en tant que plus grand écrivain français de tous les temps, appartient peut-être encore à une autre catégorie : ce serait un Proust qui n’existe pas vraiment, un Proust qui aurait fait Henri IV car il aurait été de Combray, un Proust beauceron plutôt que parisien. C’est une fiction proustienne. Elle a pris sur moi de façon étonnamment précise, quand j’ai lu Proust pour la première fois, chez ma grand-mère, à la campagne. C’était l’été, pendant la moisson, et tout était très précis, le clocher de Martinville c’était celui de Louvigné, le côté de Guermantes c’était vers le Château d’Hauterive, le côté de chez Swann c’était vers Montaigu, et oui, les deux chemins finissaient par se rejoindre, par-dessus l’autoroute. J’ai relu toute La Recherche au moins trois fois, et il m’est resté, de ma confusion première, l’idée que c’était pour moi une sorte de psychanalyse : une lente avancée vers un récit des origines, vers le Combray truqué de ma mémoire, dont je resterais à jamais un personnage secondaire. Ça doit être ça, l’explication de mon ancien lapsus : j’ai fini par découvrir que je n’étais pas plus français que Proust, ou pour le dire autrement, qu’il n’existait qu’un seul français authentique, que c’était Marcel Proust, et que le lapsus que nous commettons tous, depuis bientôt un siècle, c’est d’utiliser le terme français là où nous pensons proustien. Nom de pays, le nom : la France. Nom de pays, le pays : Marcel Proust.

 

Impressionnant !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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