Le baragouin et l’esprit chagrin

Le baragouin et l’esprit chagrin

 

Une personnalité d’Illiers-Combray que mon blogue agace m’a reproché publiquement l’autre jour d’y « baragouiner » !

Double erreur : comme le mot évoque une façon de prononcer, il n’est pas pertinent de l’appliquer à une expression écrite ; et puis, mes quatre décennies de radio m’ont appris à parler à haute et intelligible voix. Du coup, je mérite bien des critiques, mais pas celle de balbutier un charabia incompréhensible.

 

« Baragouin » est un des hapax d’À la recherche du temps perdu. Il désigne l’habitude familiale des Guermantes de supprimer des consonnes et de prononcer les noms étrangers à la française — ce qui donne un résultat « aussi difficile à comprendre que le vieux français ou un moderne patois » (dixit Proust).

 

L’origine du mot est discutée. La version la plus courante (mais pas la plus pertinente) est à rechercher du côté des « compatriotes » des Stermaria, « obscure mais très ancienne famille de Bretagne » (id.).

Lisons ce que raconte le site Bretagne.com :

« Pour expliquer l’origine de baragouiner, il y a d’abord la version légendaire, celle que l’on ressert depuis des lustres : le mot baragouiner serait issu du breton, bara  (pain) et gwin (vin). On dit que ces mots étaient les premiers prononcés par les Bretons lorsqu’ils débarquaient à Paris. Une version plus précise évoque les soldats bretons, cherchant réconfort dans les casernes, lors de la Guerre de 1870. Dans les deux cas, les Bretons ne se faisaient pas comprendre et baragouiner devint synonyme de « s’exprimer de façon incompréhensible ».

Tout ça semble coller parfaitement, même si on peut se demander pourquoi les Bretons ne réclamaient pas un coup de cid’ plutôt que du vin, sauf que patatras, certains érudits ont retrouvé une origine potentielle bien plus ancienne.

Un dérivé de baragouiner est ainsi mentionné dès 1391 dans un texte rédigé en français. « Je ne suis point barragouyn » signifiant alors « je ne suis pas barbare ». Gilles Ménage, un spécialiste de la langue française du XVIIIe siècle (qui ne laissait grammairien au hasard), écrivit ainsi dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1750) à l’article baragouin : “J’ai cru autrefois qu’il venait du mot bas-breton bara qui signifie du pain et de celui de guin qui signifie du vin. Mais je ne doute plus que baragouin n’ai été fait de barbaracuinus, diminutif de barbaracus”.

Le terme barbare vient du latin barbarus, lui-même emprunté au grec. Il est formé à partir d’une onomatopée qui évoque… le bredouillement. Il désignait ceux qui ne parlaient pas le grec, l’étranger qui a un langage grossier.

Cela ne manque pas de sens non plus…

Evidemment, ce n’est pas ici que nous allons résoudre ce mystère plus épais qu’une motte de beurre doux, d’autant que d’autres théories ont également cours : hypothèse de bara gwen (pain blanc) formulé par les Bretons débarquent à la capitale, déformation de barguigner (hésiter)…

Mais on se rassurera avec ceci : les Bretons ne sont peut-être pas à l’origine de baragouiner mais ils le sont de « bretonar », verbe occitan signifiant « bégayer, bafouiller ». L’origine de ce verbe provient des migrations bretonnes du début du siècle dernier dans le Sud-Ouest, et de la difficulté qu’avaient ces migrants à s’exprimer. Comme quoi, avec les Bretons, l’histoire finit toujours pas bégayer… »

L’article est signé Julien Perez.

 

Parmi les citations accréditant la dernière thèse :

Montaigne : « livre basty d’un espagnol baragouiné en terminaisons latines ». Les Essais, livre II

Rabelais : « Mon amy, ie n’entens poinct ce barragouin ». Pantagruel, chapitre 9

[Je n’ai pas vérifié moi-même des références.]

 

Qu’en dit l’Académie française ? Rien sur son origine, mais tout sur son sens :

« BARAGOUINER. v. intr. Parler d’une façon incorrecte et inintelligible. Cet homme ne fait que baragouiner.

Il signifie quelquefois, par dénigrement, Parler une langue étrangère devant quelqu’un qui ne la comprend pas. Ces étrangers baragouinent entre eux.

Il s’emploie aussi transitivement. Baragouiner un discours, Le mal articuler, le prononcer d’une manière inintelligible. Baragouiner une langue, La parler mal. Il ne fait que baragouiner le français.

Il est familier dans ces diverses acceptions. »

 

Voilà. Qu’on me pardonne, mais je ne m’estime pas concerné par l’accusation de baragouinage.

Ce blogue a quatre ans et en est à 2 842 chroniques (avec celle-ci) et, n’en déplaise aux esprits chagrins, il entend bien continuer.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

L’extrait

*« Mon Dieu, me dit Mme de Cambremer-Legrandin, je crois que ma belle-mère s’attarde un peu trop, elle oublie que nous avons à dîner mon oncle de Ch’nouville. Et puis Cancan n’aime pas attendre. » Cancan me resta incompréhensible, et je pensai qu’il s’agissait peut-être d’un chien. Mais pour les cousins de Ch’nouville, voilà. Avec l’âge s’était amorti chez la jeune marquise le plaisir qu’elle avait à prononcer leur nom de cette manière. Et cependant c’était pour le goûter qu’elle avait jadis décidé son mariage. Dans d’autres groupes mondains, quand on parlait des Chenouville, l’habitude était (du moins chaque fois que la particule était précédée d’un nom finissant par une voyelle, car dans le cas contraire on était bien obligé de prendre appui sur le de, la langue se refusant à prononcer Madam’ d’ Ch’nonceaux) que ce fût l’e muet de la particule qu’on sacrifiât. On disait : « Monsieur d’Chenouville ». Chez les Cambremer la tradition était inverse, mais aussi impérieuse. C’était l’e muet de Chenouville que, dans tous les cas, on supprimait. Que le nom fût précédé de mon cousin ou de ma cousine, c’était toujours de « Ch’nouville » et jamais de Chenouville. (Pour le père de ces Chenouville on disait notre oncle, car on n’était pas assez gratin à Féterne pour prononcer notre « onk », comme eussent fait les Guermantes, dont le baragouin voulu, supprimant les consonnes et nationalisant les noms étrangers, était aussi difficile à comprendre que le vieux français ou un moderne patois.) IV

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. mais si votre blogue l’agace pourquoi le lit-il? recevez toutes mes amitiés cher Patrice et tous mes remerciements pour de justes et correctes lectures

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