J’ai provoqué un référendum

J’ai provoqué un référendum

 

Si les aléas de la vie quotidienne d’une petite cité française vous indiffère et si les débats environnementaux ne vous intéressent pas, ne lisez pas cette chronique guère proustienne…

 

Le matin, quand j’ouvre ma porte, voici ce qui s’offre à mon regard :

 

Jeudi dernier, à l’aube, je vois deux agents municipaux venus avec une nacelle poser des plots autour ce ces arbres. Convaincu qu’ils viennent ôter un nid de frelons, comme l’avaient fait récemment les pompiers, je vais les saluer.

Pas du tout ! Ces employés chargés des espaces verts et de leur entretien et que je tiens en haute estime m’exposent leur mission : scier ces arbres, couper les branches, débiter les morceaux, trancher le tronc. Pas tailler, pas élaguer, pas écrêter. Raser ! Abattre. Faire disparaître. Rien ne doit dépasser les brins d’herbe.

 

Mon sang ne fait qu’un tour. J’appelle le maire qui est sur répondeur et lui envoie donc ce SMS :

 

Finalement joint, le maire m’explique qu’il a accédé à la demande d’habitants exprimée lors d’une réunion d’information du quartier. Avec ma fougue coutumière, je m’étonne qu’il suffise que trois personnes expriment un souhait pour qu’il soit exaucé, je dis comprendre qu’il est soumis à des exigences contradictoires, j’ajoute admettre qu’il faille couper des arbres malades ou qui risquent de tomber, mais ce n’est pas le cas, m’assure-t-il, ce sont les risques de glissade sur les aiguilles de pins qui sont craints. Je réitère mon opposition à ce projet tueur d’arbres. Dans ma rue, ces deux-là sont le seuls.

 

Quelques minutes plus tard, le maire m’envoie à son tour un SMS :

 

Sur place, il y a un moment de flottement. Les employés semblent reprendre les sciages déjà commencés dans le plus grand des deux arbres — un pin sylvestre, le plus petit est un pin mugo. Je leur montre l’échange de SMS. Ils m’expliquent que leur chef est venu, qu’il a pris des photos, qu’il les a envoyées au maire qui lui à dit d’achever l’arbre commencé. Finalement, ils suspendent la mission et plient bagage.

 

Dans la journée, je consulte les plus proches voisins. L’une me dit avoir réclamé le sciage (elle redoute une chute sur sa maison, se plaint des aiguilles et ne veut pas voir la bouche d’égout bouchée), une autre n’a rien réclamé mais approuve, une troisième n’est pas d’accord, un quatrième non plus et le dernier penche plutôt pour qu’on abatte puisqu’on a commencé). Pour résumer : 3 pour, 3 contre.

 

Outre les motifs esthétiques et environnementaux qui m’animent, je suis outré que le maire prennent des décisions à la suite d’une réunion d’information, le dernier qui parle ayant raison. Mais à quoi sert le conseil municipal ? Ah, les risques d’exercice solitaire du pouvoir…

 

Le lendemain, un élu croisé m’assure que ça n’a pas été discuté au conseil municipal. Il n’est pas davantage au courant de l’initiative annoncée par le maire dans nos boîtes aux lettres : un référendum !

 

Et en bas de page, un bulletin réponse sur le maintient, OUI ou NON.

 

Mis en cause en termes fallacieux, je rédige une réponse au que je dépose à la mairie et dans les mêmes boites aux lettres.

 

Vive le débat !

 

Dans la foulée, je suis allé voter et j’ai reçu mon reçu.

Photos PL)

 

Résultat du scrutin, mardi 24. Les Catalans n’ont pas le monopole du référendum ! Les conditions d’Illiers-Combray restent floues — faut-il une participation minimum, quid en cas d’égalité ? On vit une époque formidable…

 

Cette histoire, pas vaudevillesque, risque de tourner à Clochemerle si on la pousse au bout : contre les nuisances sonores, coupons le cou des coqs et imposons le silence aux cloches, et contre les feuilles mortes, rasons les avenues arborées. Mieux, abolissons l’automne !

 

En attendant, avec de telles pratiques, je ne ferai pas de vieux os à Illiers-Combray.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Pour que Proust ne soit pas totalement absent de cette navrante chronique, voici les deux occurrences de « pin » dans la Recherche :

*[Bergotte dans ses livres] J’étais déçu quand il reprenait le fil de son récit. Chaque fois qu’il parlait de quelque chose dont la beauté m’était restée jusque-là cachée, des forêts de pins, de la grêle, de Notre-Dame de Paris, d’Athalie ou de Phèdre, il faisait dans une image exploser cette beauté jusqu’à moi. I

*Depuis que Saint-Loup m’avait parlé d’une jeune fille de grande naissance qui allait dans une maison de passe et de la femme de chambre de la baronne Putbus, c’était dans ces deux personnes que, faisant bloc, s’étaient résumés les désirs que m’inspiraient chaque jour tant de beautés de deux classes, d’une part les vulgaires et magnifiques, les majestueuses femmes de chambre de grande maison enflées d’orgueil et qui disent « nous » en parlant des duchesses, d’autre part ces jeunes filles dont il me suffisait parfois, même sans les avoir vues passer en voiture ou à pied, d’avoir lu le nom dans un compte rendu de bal pour que j’en devinsse amoureux et qu’ayant consciencieusement cherché dans l’annuaire des châteaux où elles passaient l’été (bien souvent en me laissant égarer par un nom similaire) je rêvasse tour à tour d’aller habiter les plaines de l’Ouest, les dunes du Nord, les bois de pins du Midi. IV

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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