Lecture et retraite

Lecture et retraite

 

Lire pour mieux vivre — à tout âge…

Illiers-Combray est une belle terre d’expérimentation. Il se trouve que j’ai fait la lecture d’À la recherche du temps perdu pour des enfants du primaire — les lueurs d’émerveillement dans leurs yeux me restent ; j’ai entraîné les habitants dans une lecture publique le temps d’un week-end — un « narrathon » mémorable.

Depuis près de trois ans, une fois par mois, je me rends dans une des deux maisons de retraite de la commune pour y partager des pages littéraires avec les résidents. J’avais pourtant été reçu avec un scepticisme prononcé quand j’étais venu proposer de leur « lire du Proust » — une réaction dont je commence à avoir l’habitude.

Pendant sept mois, devant une poignée de personnes âgées — pratiquement que des dames, j’ai lu des morceaux choisis de la Recherche. Et leur intérêt n’a jamais plié.

Après Proust je suis passé à d’autres auteurs.

Mes séances sont annoncées…

 

… et je m’honore d’avoir un cercle de fidèles — dont une centenaire. Hier c’était Flaubert avec Bouvard et Pécuchet.

L’établissement où je me rends accueille des retraités de la SNCF ou leurs conjoints.

(Photos PL)

 

Comme l’autre, Les Genêts, Les Gloriettes est un EHPAD, soit un Établissement d’Hébergement de Personnes Âgées Dépendantes.

 

Des retraités, on n’en croise guère chez Proust. Il est vrai que les aristocrates n’en fichent pas une et que les bourgeoises s’occupent à recevoir. Le mot lui-même est un hapax discret dans La Fugitive : « J’avais oublié ce « moi »-là, son arrivée fit éclater mes sanglots, comme, à un enterrement, celle d’un vieux serviteur retraité qui a connu celle qui vient de mourir. »

De même, il n’est question qu’une fois de « demeures d’où ne sortent plus guère les vieillards fatigués » — dans Le Temps retrouvé, le volume de la mort qui approche et de l’œuvre qui va naître.

 

Quant aux retraités nommés, il s’agit du frère du curé de Combray, percepteur, de l’oncle Adolphe, officier, et des Larivière, cafetiers.

 

Le mot de la fin revient à Françoise, dans Le Côté de Guermantes, à propos de ses maîtres : « Qu’est-ce qu’ils attendent pour prendre leur retraite puisqu’ils ne manquent de rien ; d’être morts ? »

 

Moi, j’ai pris la mienne, il y a huit ans, je n’ai jamais été aussi occupé et la lecture me vivifie.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les extraits

*C’était le fils de Mme Sauton qui rentrait du service, la nièce de l’abbé Perdreau qui sortait de couvent, le frère du curé, percepteur à Châteaudun qui venait de prendre sa retraite ou qui était venu passer les fêtes. I

*Autrefois, je ne m’attardais pas dans le bois consacré qui l’entourait, car, avant de monter lire, j’entrais dans le petit cabinet de repos que mon oncle Adolphe, un frère de mon grand-père, ancien militaire qui avait pris sa retraite comme commandant, occupait au rez-de-chaussée, I

*[Françoise :] Ah ! si c’était à moi le château de Guermantes, on ne me verrait pas souvent à Paris. Faut-il tout de même que des maîtres, des personnes qui ont de quoi comme Monsieur et Madame, en aient des idées pour rester dans cette misérable ville plutôt que non pas aller à Combray dès l’instant qu’ils sont libres de le faire et que personne les retient. Qu’est-ce qu’ils attendent pour prendre leur retraite puisqu’ils ne manquent de rien ; d’être morts ? III

*Dans ce livre où il n’y a pas un seul fait qui ne soit fictif, où il n’y a pas un seul personnage « à clefs », où tout a été inventé par moi selon les besoins de ma démonstration, je dois dire à la louange de mon pays, que seuls les parents millionnaires de Françoise ayant quitté leur retraite pour aider leur nièce sans appui, que seuls ceux-là sont des gens réels, qui existent. VII

 

*« Mais si elle n’est pas morte, comment se fait-il qu’on ne la voie plus jamais, ni son mari non plus ? demanda une vieille fille qui aimait faire de l’esprit. – Mais je te dirai, reprit sa mère qui, quoiqu’octogénaire, ne manquait pas une fête, que c’est parce qu’ils sont vieux, et qu’à cet âge-là on ne sort plus. » Il semblait qu’il y eût avant le cimetière toute une cité close des vieillards, aux lampes toujours allumées dans la brume. Mme de Sainte-Euverte trancha le débat en disant que la comtesse d’Arpajon était morte, il y avait un an, d’une longue maladie, mais que la marquise d’Arpajon était morte aussi depuis, très vite, « d’une façon tout à fait insignifiante », mort qui par là ressemblait à toutes ces vies, et par là aussi expliquait qu’elle eût passé inaperçue, excusait ceux qui confondaient. En entendant que Mme d’Arpajon était vraiment morte, la vieille fille jeta sur sa mère un regard alarmé car elle craignait que d’apprendre la mort d’une de ses « contemporaines » ne la « frappât » ; elle croyait entendre d’avance parler de la mort de sa propre mère avec cette explication : « Elle avait été très frappée par la mort de Mme d’Arpajon ». Mais la mère, au contraire, se faisait à elle-même l’effet de l’avoir emporté dans un concours sur des concurrents de marque, chaque fois qu’une personne de son âge «disparaissait». Leur mort était la seule manière dont elle prît encore agréablement conscience de sa propre vie. La vieille fille s’aperçut que sa mère, qui n’avait pas semblé fâchée de dire que Mme d’Arpajon était recluse dans les demeures d’où ne sortent plus guère les vieillards fatigués, l’avait été moins encore d’apprendre que la marquise était entrée dans la cité d’après, celle d’où on ne sort plus. Cette constatation de l’indifférence de sa mère amusa l’esprit caustique de la vieille fille. Et pour faire rire ses amies plus tard, elle fit un récit désopilant de la manière allègre, prétendait-elle, dont sa mère avait dit en se frottant les mains : « Mon Dieu, il est bien vrai que cette pauvre Madame d’Arpajon est morte ». Même pour ceux qui n’avaient pas besoin de cette mort pour se réjouir d’être vivants, elle les rendit heureux. Car toute mort est pour les autres une simplification d’existence, ôte le scrupule de se montrer reconnaissant, l’obligation de faire des visites. Ce n’est pas ainsi que la mort de M. Verdurin avait été accueillie par Elstir. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Lecture et retraite”

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  1. Quel dommage que le titre de l’oeuvre ne soit pas indiqué ! Cela pourrait donner un programme délicieux :

    9 H 45 : éplucher les légumes

    15 h : éplucher les misérables


    (sourire !)

    • Nous avons épluché Bouvard et Pécuchet avec gourmandise et un bel appétit, d’autant que c’était le chapitre sur le jardinage et l’agriculture.

  2. « I got mine, it was eight years ago, I have never been so busy reading and invigorates me. » PL

    And we are the grateful recipients…of your decision to retire to the Pays of Proust, Illiers-Combray!

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