Une vacherie de la paysanne Oriane

Une vacherie de la paysanne Oriane

 

La duchesse de Guermantes en fille de la campagne… Ne sursautez pas ! Oriane est membre de l’aristocratie terrienne et rien ne lui plairait plus qu’on l’imaginât rurale— le Héros rêve bien qu’elle pêche la truite en sa compagnie.

 

À plusieurs reprises dans la Recherche, celle qui régente la vie parisienne, décerne les bons et mauvais points, incarne l’élégance tient à faire savoir qu’elle n’est, au fond, qu’eun paysanne.

 

*— Mais voyons, elle est venue réciter, avec un bouquet de lis dans la main et d’autres lis « su » sa robe. (Mme de Guermantes mettait, comme Mme de Villeparisis, de l’affectation à prononcer certains mots d’une façon très paysanne, quoiqu’elle ne roulât nullement les r comme faisait sa tante.) III

*[Mme d’Heudicourt] est bête comme un (heun) oie, dit d’une voix forte et enrouée Mme de Guermantes, qui, bien plus vieille France encore que le duc quand il n’y tâchait pas, cherchait souvent à l’être, mais d’une manière opposée au genre jabot de dentelles et déliquescent de son mari et en réalité bien plus fine, par une sorte de prononciation presque paysanne qui avait une âpre et délicieuse saveur terrienne. III

*Les mots « trop chers », « dépasser mes moyens », revenaient tout le temps dans la conversation de la duchesse, ainsi que ceux : « je suis trop pauvre », sans qu’on pût bien démêler si elle parlait ainsi parce qu’elle trouvait amusant de dire qu’elle était pauvre, étant si riche, ou parce qu’elle trouvait élégant, étant si aristocratique, tout en affectant d’être une paysanne, de ne pas attacher à la richesse l’importance des gens qui ne sont que riches et qui méprisent les pauvres. V

*[Le Héros à Oriane :] — Mais je ne veux pas du tout aller chez une petite couturière, je sais très bien que ce sera autre chose ; mais cela m’intéresserait de comprendre pourquoi ce sera autre chose. — Mais vous savez bien que je ne sais rien expliquer, moi, je suis eun bête, je parle comme une paysanne. V

*[Oriane au Héros :] « Je n’ai pas besoin de vous dire reprit-elle, que cet intelligent public, qui s’appelle le monde, ne comprenait absolument rien à cela. On protestait, on riait. J’avais beau leur dire : « C’est curieux, c’est intéressant, c’est quelque chose qui n’a encore jamais été fait », on ne me croyait pas, comme on ne m’a jamais cru pour rien. C’est comme la chose qu’elle jouait, c’était une chose de Maeterlinck, maintenant c’est très connu, mais à ce moment-là tout le monde s’en moquait, eh bien moi je trouvais ça admirable. Ça m’étonne même, quand j’y pense, qu’une paysanne comme moi qui n’ai que l’éducation des filles de province, ait aimé du premier coup ces choses-là. Naturellement, je n’aurais pas pu dire pourquoi, mais ça me plaisait, ça me remuait, tenez, Basin, qui n’a rien d’un sensible avait été frappé de l’effet que ça me produisait. Il m’avait dit : « Je ne veux plus que vous entendiez ces absurdités, ça vous rend malade ». Et c’était vrai parce qu’on me prend pour une femme sèche et que je suis au fond un paquet de nerfs ». VII

 

Certains affectent de se hausser socialement, Oriane — dans un de ces contrepieds qui fascinent — ne songe qu’à se déclasser.

 

Qu’on ne s’étonne pas qu’un de ses mots cruels renvoie aux prés et à leurs occupants à quatre pattes. Vacharde (pardon, le mot m’a échappé), la divine duchesse attaque aux banderilles la bovine marquise de Cambremer.

Vaches à Illiers-Combray (Photos PL)

 

*— Mais voyons, Basin, vous savez bien de qui ma tante veut parler, s’écria la duchesse avec indignation, c’est le frère de cette énorme herbivore que vous avez eu l’étrange idée d’envoyer venir me voir l’autre jour. Elle est restée une heure, j’ai pensé que je deviendrais folle. Mais j’ai commencé par croire que c’était elle qui l’était en voyant entrer chez moi une personne que je ne connaissais pas et qui avait l’air d’une vache.

— Écoutez, Oriane, elle m’avait demandé votre jour ; je ne pouvais pourtant pas lui faire une grossièreté, et puis, voyons, vous exagérez, elle n’a pas l’air d’une vache, ajouta-t-il d’un air plaintif, mais non sans jeter à la dérobée un regard souriant sur l’assistance.

Il savait que la verve de sa femme avait besoin d’être stimulée par la contradiction, la contradiction du bon sens qui proteste que, par exemple, on ne peut pas prendre une femme pour une vache (c’est ainsi que Mme de Guermantes, enchérissant sur une première image, était souvent arrivée à produire ses plus jolis mots). Et le duc se présentait naïvement pour l’aider, sans en avoir l’air, à réussir son tour, comme, dans un wagon, le compère inavoué d’un joueur de bonneteau.

— Je reconnais qu’elle n’a pas l’air d’une vache, car elle a l’air de plusieurs, s’écria Mme de Guermantes. Je vous jure que j’étais bien embarrassée voyant ce troupeau de vaches qui entrait en chapeau dans mon salon et qui me demandait comment j’allais. D’un côté j’avais envie de lui répondre : « Mais, troupeau de vaches, tu confonds, tu ne peux pas être en relations avec moi puisque tu es un troupeau de vaches et d’autre part, ayant cherché dans ma mémoire, j’ai fini par croire que votre Cambremer était l’infante Dorothée qui avait dit qu’elle viendrait une fois et qui est assez bovine aussi, de sorte que j’ai failli dire Votre Altesse royale et parler à la troisième personne à un troupeau de vaches. Elle a aussi le genre de gésier de la reine de Suède. Du reste cette attaque de vive force avait été préparée par un tir à distance, selon toutes les règles de l’art. Depuis je ne sais combien de temps j’étais bombardée de ses cartes, j’en trouvais partout, sur tous les meubles, comme des prospectus. J’ignorais le but de cette réclame. On ne voyait chez moi que « Marquis et Marquise de Cambremer » avec une adresse que je ne me rappelle pas et dont je suis d’ailleurs résolue à ne jamais me servir. III

 

Le meuh est l’ennemi du bien !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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