Une mine d’or

Une mine d’or

 

Quel trésor ! Il n’était pas enfoui bien profond, mais il semblait fort oublié.

C’est une mine qui ne paie pas de mine. Sobre grand format, écriture sans prétention littéraire, auteur loin de toute célébrité. Et pourtant, chaque page recèle des pépites propres à passionner les Proustien(ne)s.

 

L’auteur, Lucien Goron (1886-1954) est géographe et se présente comme docteur-ès-lettres, chargé de conférence à la faculté des Lettres de Toulouse. Cadet de Proust de quinze ans, il jouit d’une triple légitimité pour parler de son aîné : il est né à Illiers dans ce qui fut l’hôtellerie de l’Oiseau flesché (pas moins), il est parent de Marcel (« l’une de mes arrière-grand’mères, qui s’appelait Estelle Proust, était sœur du grand-père de Marcel Proust ») et son goût est sûr dans sa confrontation des mots de l’écrivain au décor beauceron que tous deux ont sillonnés.

 

Voici donc son récit, qui a connu deux publications (Painter s’en nourrit mais Tadié l’ignore).

 

Le Bulletin de la Société des Amis de Marcel Proust et des Amis Combray en publie une version dans son n° 1 de 1950 (collector). Ce sont des extraits d’une conférence prononcée en 1947 à l’AG inaugurale de la Sampac.

 

Après la mort accidentelle de M. Goron — « Le 18 mars 1954, sa presque dernière phrase dans sa maison a été : “Qu’on n’y touche pas, pour que j’y retravaille en rentrant“. … Il n’est pas rentré… Un instant de distraction d’un ami, qui conduisait, a tout détruit… » —, sa veuve préface cet ouvrage. Il s’agit de l’intégrale d’une conférence prononcée en 1948 dans l’université où il enseigne.

 

Comme on le ferait de pièces d’or dans une main, piochons quelques-unes des trouvailles qui émaillent les 38 pages (plus 41 illustrations).

 

Marcel à Illiers en toutes saisons, pas seulement à Pâques

Lucien Goron s’appuie sur un extrait d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, à la fin de la saison à Balbec :

*En attendant, l’interruption des services du B.C.B. l’obligeait à envoyer chercher les lettres et quelquefois conduire les voyageurs dans une carriole. Je demandais souvent à monter à côté du cocher et cela me fit faire des promenades par tous les temps, comme dans l’hiver que j’avais passé à Combray. II

 

Pas une mais deux barrières blanches

Si celle du Pré Catelan émeut les Proustiens de passage, Lucien Goron fait remarquer que le « vrai château de Tansonville [est] entouré lui aussi d’un parc à barrière blanche ». N’est-ce pas logique sachant que le manoir de Swann est censé être contigu de son parc ? Aujourd’hui, sa barrière est grise.

 

Une trace de Saint-André-des-Champs

Ses deux clochers « n’existent, au vrai, dans l’horizon d’Illiers, que sous la forme de deux arcades du clocher —pignon de la très modeste chapelle de la Maladrerie, assaillie elle aussi par les champs »…

*on apercevait par delà les blés, les deux clochers ciselés et rustiques de Saint-André-des-Champs, eux-mêmes effilés, écailleux, imbriqués d’alvéoles, guillochés, jaunissants et grumeleux, comme deux épis. I

 

Les clochers de Martinville identifiés

« Les deux clochers de Martinville-le-Sec, c’est-à-dire les deux flèches de la cathédrale de Chartres, que je me rappelle avoir vues se déplacer ainsi sur le bord du ciel, autour d’autre clochers, quand il m’arrivait de rouler en carriole sur les routes de Beauce, du côté de Bailleau-le-Pin ».

(Photos PL)

 

À propos de clochers, j’ai un désaccord avec M. Goron. Sur les marches de celui de Saint-Hilaire dont le curé de Combray dit qu’il y en a quatre-vingt dix-sept, il assure que « c’est bien le compte de celles du clocher d’Illiers » — moi j’en ai compté cent quarante !

 

Un vrai texte dans une vraie voiture

LG estimer que c’est « très probablement à Illiers même, au retour d’une promenade en voiture en la compagnie du docteur Barrois, proche voisin de l’oncle de Proust », que Marcel écrit à quinze ans ce « morceau d’une prodigieuse virtuosité inséré dans À la recherche du temps perdu, mais déjà publié auparavant ».

 

Qui dit halage ne dit pas forcément bateaux

Ah, ce chemin de halage planté d’arbres et dont on se demande comment il a pu être fréquenté par des tireurs de bateaux sur un Loir bien peu profond.

Explication de Lucien Goron : « le Loir n’[a] guère vu, dans la traversée d’Illiers, d’autres bateaux que les grands cuviers à cidre qu’y faisait tremper le tonnelier, et qui servaient à nos navigations enfantines »

Un vrai-faux pêcheur

Et quid du pêcheur sans identité à cet endroit ? Il ne peut en avoir. Et pour cause ! Notre érudit vend la mèche : « Nous avons connu, il y a plus de 45 ans, ce pêcheur sans identité : c’était une statue de plâtre peint (veston bleu, pantalon blanc), coiffée d’un chapeau d’un jaune cru qui voulait évoquer la paille. Une ligne toujours assujettie à son poignet oscillait au gré du courant, donnant quelque illusion de vie. On peut saisir ici un exemple de l’humour de Proust, s’amusant, à l’insu même du lecteur. »

*Le Pont-Vieux débouchait dans un sentier de halage qui à cet endroit se tapissait l’été du feuillage bleu d’un noisetier sous lequel un pêcheur en chapeau de paille avait pris racine. À Combray où je savais quelle individualité de maréchal ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l’uniforme du suisse ou le surplis de l’enfant de chœur, ce pêcheur est la seule personne dont je n’aie jamais découvert l’identité. Il devait connaître mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous passions ; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe de me taire pour ne pas effrayer le poisson. I

Des soldats de chair et d’os

« Ce jardin de l’arrière de la maison Amiot, le voici avec la frondaison de son marronnier débordant par-dessus la grille, entre la rue Saint-Hilaire (la rue du Saint-Esprit du roman), à gauche — où l’on voit le commencement du café du facteur-cabaretier Percepied qui a prêté son nom au docteur Barrois, et la rue des Trois-Martes, en avant, devenue dans le roman, pour compléter les noms de saints, la rue Sainte-Hildegarde. C’est bien par la rue Saint-Hilaire qu’avaient lieu de nombreux passages des troupes allant de Chartres au camp d’Auvours près du Mans, scènes d’un prodigieux intérêt pour tous les enfants d’Illiers »…

*Quelquefois j’étais tiré de ma lecture, dès le milieu de l’après-midi par la fille du jardinier, qui courait comme une folle, renversant sur son passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant une dent et criant : « Les voilà, les voilà ! » pour que Françoise et moi nous accourions et ne manquions rien du spectacle. C’était les jours où, pour des manœuvres de garnison, la troupe traversait Combray, prenant généralement la rue Sainte-Hildegarde. I

 

Les habitants nommés et domiciliés

« Tous portent des noms que j’ai connus à Illiers : l’armurier d’en face [la chambre de tante Léonie], le pâtissier du coin, l’épicier Camus, Mme Goupil, Mme Galopin, Mme Imbert [« la notairesse de l’époque »], Mme Sauton, Mme Piperaud […]…. la boutique contiguë de l’épicier Magloire Legay, qui a simplement troqué son nom glorieux pour celui moins noble d’un confrère de la place du Marché, celle du pâtissier Thireau, où l’on entrait après la messe commander la brioche du déjeuner dominical, et à gauche, la maison de Mme Goupil, celle de l’armurier Desvaux, celle du docteur Barrois mué en docteur Percepied. […]… la vieille bonne de l’oncle Amiot, Ernestine Gallou, “Madame Ernestine“ comme l’appelait tout le bourg, en raison du rang social de ses maîtres, et de son air important. »

 

La duchesse de Guermantes incarnée

Elle était baronne, châtelaine de Saint-Éman !

« Pour moi, qui, durant mon enfance, l’ai encore vue, un peu vieillie sans doute, passer en voiture chaque dimanche devant l’ancienne hôtellerie de l’Oiseau flesché pour se rendre à l’appel des cloches de Saint-Jacques, il ne fait aucun doute que la première idée, sinon le premier modèle du personnage d’Oriane de Guermantes, ce fut la baronne de Goussencourt, châtelaine de Saint-Éman qui la fournit à Proust. »

 

Quelques illustrations :

L’Hostellerie de l’Oiseau Flesché, avant restauration

La maison Amiot, avant 1914

Plan d’Illiers, par Lucien Goron

 

Deux notations et une question pour conclure.

Lucien Goron remarque que la Beauce est absente de la Recherche. Il n’y en a en effet aucune occurrence : « Sans doute parce qu’elle n’était pour lui que le vestibule du pays des vacances, le côté de l’arrivée, qu’il lui fallait traverser en chemin de fer à partir de Chartres, et vers la morne étendue duquel aucun habitant d’Illiers, et à plus forte raison, aucun petit Parisien en villégiature à Combray n’aurait l’idée de diriger ses promenades ». Consciente ou non, une rosserie sort de sa plume quand il évoque à son propos « le pays sans relief ».

Et puis, au détour d’un paragraphe, notre auteur note : « Le pèlerinage de Combray, auquel se livrent aujourd’hui nombre de touristes — particulièrement des touristes américains »… En 1948 !

 

La question : Que sont devenues les « bornes armoriées qui flanquent aujourd’hui le portillon d’entrée du « Pré Catelan » ? Si elles existent quelque part, qu’on les rende !

 

Il est grand temps de faire briller à nouveau ce filon précieux.

Qui prendra l’initiative de republier ce document unique ? Le nouveau président (ou nouvelle présidente) de la Sampac pour fêter dignement son arrivée ? La municipalité d’Illiers-Combray pour prouver sa volonté d’inscrire au mieux du Proust dans le paysage ? Une fondation mécène ou une société savante ?

 

Au fait, je ne vous ai pas dit comment j’avais découvert ce Combray de Marcel Proust et son horizon. Il m’a été prêté par la très précieuse Gisèle Maini dont je dois vous parler sans trop tarder.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique, Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Une mine d’or”

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  1. Merci à Lucien Goron d’avoir mentionné le docteur Barois, grand-père de Marie-Antoine Monier, qui exerçait au 37, rue de Beauce et d’en avoir fait le modèle du docteur Percepied. Et merci à vous Patrice Louis de faire connaître son ouvrage. Mireille Naturel.

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