Une infidélité pour Montaigne

Une infidélité pour Montaigne

 

La toponymie littéraire, ça vous dit quelque chose ?

Au XIIe siècle sont trois églises d’un haut de coteau du Périgord (montàña en occitan), Bonefare, Bracaud et Saint-Michel. Deux siècles plus tard, une mention écrite du lieu évoque Sanctus Michael, arch. De Velhinis (Saint Michel, archiprêtre de Vélines). Les Montaigne y ont leur fief depuis qu’en 1477, un certain Ramon Eyquem, négociant bordelais, acquiert le château y gagnant le titre de seigneur de Montaigne. L’endroit devient Saint Michel de Montaigne. En 1793, la commune fusionne avec celle de Bonnefare sous le nom de Saint-Michel-et-Bonnefare.

En 1936, elle redevient Saint-Michel-de-Montaigne, pour rappeler explicitement le souvenir du seigneur de Montaigne le plus célèbre, l’arrière-petit-fils, l’érudit Michel, né (en 1533) et mort (en 1592) en ce château.

Voilà donc une dénomination administrative renommée pour saluer un écrivain — comme Descartes ou Ferney-Voltaire —, mais Illiers-Combray reste unique par l’adjonction non du nom d’un homme mais d’un lieu fictif tiré d’une œuvre.

 

À l’occasion d’un déplacement à Royan — pour célébrer la rencontre de deux autres écrivains, André Breton et Aimé Césaire —, j’ai fait un détour par le berceau et la dernière demeure de l’auteur des Essais.

 

Le château, victime d’un incendie, a été reconstruit portant, en hommage, la devise de Montaigne sur son fronton…

 

… et un M sur sa façade.

 

De ce qu’a connu Michel de Montaigne, il ne reste rien que sa tour qui abrite sa célèbre bibliothèque de mille livres — appelée alors librairie.

 

Ouvrons donc Les Essais (Livre III, chapitre III) :

*Chez moi, je me détourne un peu plus souvent à ma librairie, d’où tout d’une main je commande à mon ménage. Je suis sur l’entrée et vois sous moi mon jardin, ma basse-cour, ma cour et dans la plupart des membres de ma maison. Là, je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues ; tantôt je rêve, tantôt j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voici.

Elle est au troisième étage d’une tour. Le premier, c’est ma chapelle,

 

le second une chambre et sa suite, où je me couche souvent, pour être seul.

Un coffre de voyage

 

Au-dessus, elle a une grande garde-robe. C’était au temps passé le lieu plus inutile de ma maison. Je passe là et la plupart des jours de ma vie, et la plupart des heures du jour. Je n’y suis jamais la nuit. A sa suite est un cabinet assez poli, capable à recevoir du feu pour l’hiver. […]

Le cabinet d’hiver

 

La figure [de ma librairie] en est ronde et n’a de plat que ce qu’il faut à ma table et à mon siège, et vient m’offrant en se courbant, d’une vue, tous mes livres, rangés à cinq degrés tout à l’environ.

 

Elle a trois vues de riche et libre prospect [perspectives], et seize pas de vide en diamètre.

 

En hiver j’y suis moins continuellement ; car ma maison est juchée sur un tertre, comme dit son nom, et n’a point de pièce plus éventée que celle-ci ; qui me plaît d’être un peu pénible et à l’écart, tant pour le fruit de l’exercice que pour reculer de moi la presse. C’est là mon siège.

[Édition de Claude Pinganaud, Arléa, 1992]

 

Sur les poutres de sa librairie, Montaigne a fait inscrire des pensées en grec et en latin.

 

Il est un (petit) endroit dans l’escalier qui mérite à peine d’être signalé.

 

Les toilettes (modernes) de l’accueil du château de Montaigne ne se privent pas d’une citation extraite du Livre III, chapitre XIII.

 

!

 

Avant d’officier à Bordeaux comme conseiller au Parlement puis comme maire, Michel Eyquem de Montaigne a été conseiller à la Cour des aides de Périgueux.

J’ai donc mis le cap sur le chef-lieu de la Dordogne où, outre un collège, un boulevard et un parking rendent hommage au philosophe.

 

Mes pas m’ont fait fouler un pavé qui célèbre l’écriture.

 

Et comme Proust est partout (alors que Montaigne est absent de la Recherche), j’ai même trouvé à Périgueux un salon de coiffure au nom familier (même avec un seul n).

(Photos PL)

 

Pour une fois que je voulais échapper à Marcel !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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