Nénufar, pas nénuphar

Nénufar, pas nénuphar

 

Chronique d’une bévue…

Pendant deux siècles et demi, la plante aquatique dicotylédone s’est écrite avec un f. Logique : nénufar est d’origine arabo-persan et la consonne est une translittération du fāʾ(ﻑ) arabe et non du phi (φ) grec.

Reprenons : depuis huit décennies, nous nous fourrerions le nénuphar dans l’œil parce que les Immortels ont cru bon de le rapprocher du nymphéa (douze occurrences dans la Recherche).

Botaniquement, ce sont tous deux des nymphéacées, mais les fleurs du premier sont plus petites et d’autres couleurs que celles du second.

Le Larousse écrit pour nénuphar : « Nom usuel de deux nymphéacées des étangs et mares, l’une à fleurs blanches (nymphea), l’autre à fleurs jaunes (nuphar), possédant une souche enracinée au fond et des fleurs et feuilles flottante. » Pour nymphéa, il distingue : « Nom scientifique d’un genre de nénuphars, cultivés sur les pièces d’eau pour la beauté de leur fleurs blanches, rouges, jaunes ou bleues. »

 

Étymologiquement, ils n’ont rien de commun.

 

De la création du Dictionnaire de l’Académie en 1694 jusqu’à 1935, la graphie est nénufar. Dans la 1ère édition, il néglige même l’accent sur le e :

« NENUFAR. s. m. Sorte d’herbe aquatique servant à la Medecine. Du sirop de nenufar. de l’eau de nenufar. »

 

En fait, depuis toujours, les orthographes varient, sans attendre l’institution créée par Richelieu. Je ne déteste pas la critique de l’Académie française, mais elle ne supporte pas seule le fardeau aquatique :

Au XIIIe siècle, on écrit neuphar, neufar, nenur (emprunt au latin médiéval nenufar (source : Wartburg, par emprunt à l’arabe nenufar, nainufar, ninufar, nilufar).

En 1564 (Thierry, rééd. de Robert Estienne) : nenuphar.

En 1606 (Nicot, Thresor de la langue francoyse) : nenuphar.

En 1701, Furetière (pourtant membre de l’Académie) : nénuphar. 

En 1718 (Dictionnaire de l’Académie française, 2e édition) : nenufar.

De 1740 à 1878 (le même, de la 3e à la 7e édition) : nénufar (avec l’accent).

En 1856, Bescherelle : nénuphar.  À la fin de l’article, il précise : « L’Académie écrit nénufar ».

En 1872-1877, le Littré : nénufar ou, d’après l’usage des botanistes, nénuphar.

En 1922, le Larousse universel   : nénuphar, ou suivant l’Académie, nénufar.

Curieusement, le moderne Robert parle « variante graphique » pour nénufar traité de « vieux ».

Globalement, les petits hommes verts ont plaidé pour le f et c’est dans l’entre deux guerres qu’ils sont revenus au rapprochement sémantique avec les nymphes (quinze occurrences chez Proust).

 

Le dernier épisode de la querelle date de 1990 : Un rapport sur les rectifications orthographiques a préconisé cette année-là l’usage du f du fait de l’origine arabo-persane du mot. Une « guerre du nénuf/phar » a alors éclaté, déclenchant des polémiques dont la patrie de Voltaire a le secret. Depuis, les deux graphies coexistent pacifiquement.

 

Les écrivains avaient tranché depuis de longues lurettes : ils ont presque tous écrit la plante préférée des grenouilles nénufar : Balzac dans la Comédie humaine, Chateaubriand dans le Génie du christianisme, Mallarmé avec Le nénufar blanc en 1891, et Proust (deux occurrences) — la première, dans la Pléiade :

 

Les nénufars d’un côté, les nymphes de l’autre et les mots seront bien gardés.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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