La Vie de Paris, 1919

 

La Vie de Paris, 1919

 

Pourquoi mon père m’a-t-il offert un jour quelques volumes de cette rubrique annuelle politico-culturelle signée d’un certain Jean-Bernard ? Éditée par la Librairie Alphonse Lemerre, 23-31, passage Choiseul, elle prenait la poussière quand je me suis avisé que parmi les volumes se trouvait l’an 1919.

 

À tout hasard, j’y ai cherché dans l’index le nom de Proust et l’y ai trouvé à la date du 15 décembre avec deux entrées : « Le lauréat du prix Goncourt » et « M. Marcel Proust ».

 

La première réflexion n’est guère amène.

 

Cela ne laisse pas augurer des compliments à suivre. Eh bien, c’est à nuancer. Jugez plutôt. Voyons d’abord qui est l’auteur. Jean-Bernard Passerieu naît à Toulouse en 1857. Avocat, il défend des anarchistes et est partie civile contre des prêtres. Ecrivain, il signe des pièces et des romans. Chroniqueur mondain, il collabore à Gil Blas, au Figaro, à Excelsior, à L’Indépendance belge et au Soir de Bruxelles. Critique littéraire à L’Événement, il a pour pseudonyme « Le Bourgeois de Paris ». J’imagine que ce sont ces textes qu’un éditeur a consciencieusement et régulièrement publiés.

 

Sur Proust, Jean-Bernard écrit plus loin que le lauréat du Goncourt est « fort connu des cénacles ; faut-il confesser que, quoique essayant de me tenir au courant du mouvement littéraire, j’ai entendu le nom de M. Marcel Proust pour la première fois ; je ne dois pas être le seul. Ce n’est pas une raison ; cela prouve seulement que nous sommes nombreux à ignorer le vrai talent. On m’assure qu’à Bruxelles il y a tout un groupe important, composé d’admirateurs de ce romancier, et qui le tient pour l’égal de Stendhal. C’est très possible ; il est souvent arrivé que des lettrés étrangers ont devancé le jugement des parisiens, trop occupés à des futilités pour s’arrêter devant le vrai mérite. »

 

Prêt à se rallier aux thuriféraires, le chroniqueur note tout de même, à propos d’un passage d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs qu’il reproduit, que « c’est un peu mignard tout de même » ! Et il conclut dans une note de bas de page : « Nous avons enfin lu ce livre compact ; nous nous y sommes repris à plusieurs fois ; mais la force nous a manqué pour aller jusqu’au bout : c’est sans conteste nous qui avons tort de ne pas comprendre. »

 

Un siècle plus tard, une telle circonspection n’a pas perdu de sa vigueur.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “La Vie de Paris, 1919”

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  1. Votre moustache est-elle aussi amovible :  » quand je me suis avisée  » ?

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