Combray aux yeux bridés

Combray aux yeux bridés

 

J’en conviens : pour évoquer l’installation d’Asiatiques dans la cité de tante Léonie, le cliché est convenu.

Je le confesse d’autant plus volontiers que les informations qui suivent — certes de deux sources sérieuses — n’ont pas été vérifiées : des Japonais seraient les propriétaires d’une maison proche du Musée Marcel Proust et des Chinois seraient sur les rangs pour acheter un manoir sur une hauteur en sortie d’Illiers-Combray.

 

En réalité, cette chronique n’a pas d’autre objet que de citer deux charmants extraits d’À la recherche du temps perdu qui célèbrent l’art de vivre dans ces contrées lointaines.

 

*Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela que prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. I

 

*— des assiettes de Yung-Tsching à la couleur capucine de leurs rebords, au bleuâtre, à l’effeuillé turgide de leurs iris d’eau, à la traversée vraiment décoratoire, par l’aurore d’un vol de martins-pêcheurs et de grues, aurore ayant tout à fait ces tons matutinaux qu’entreregarde quotidiennement, boulevard Montmorency, mon réveil — VII [Journal inédit des Goncourt]

 

*Même le foie gras n’a aucun rapport avec la fade mousse qu’on sert habituellement sous ce nom, et je ne sais pas beaucoup d’endroits où la simple salade de pommes de terre est faite ainsi de pommes de terre ayant la fermeté de bouton d’ivoire japonais, le patiné de ces petites cuillers d’ivoire avec lesquelles les Chinoises versent l’eau sur le poisson qu’elles viennent de pêcher. [Id.]

 

*voir apporter cette barbue dans un merveilleux plat Tching-Hon traversé par les pourpres rayages d’un coucher de soleil sur une mer où passe la navigation drôlatique d’une bande de langoustes, au pointillis grumeleux, si extraordinairement rendu qu’elles semblent avoir été moulées sur des carapaces vivantes, plat dont le marli est fait de la pêche à la ligne par un petit Chinois d’un poisson qui est un enchantement de nacreuse couleur par l’argentement azuré de son ventre. [Id.]

 

À quand de telles merveilles dans des restaurants japonais ou chinois à Illiers-Combray où l’on servirait (loin du bœuf en gelée aux carottes) miso et sukiyaki, won ton et canard laqué ?

 

Bon appétit, どうぞ召し上がって下さい (en japonais), 享受你的餐 (en chinois) !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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