Combien de coups ?

Combien de coups ?

 

Une escapade à Thiron-Gardais m’a révélé l’origine d’une expression me conduisant à cette chronique.

 

La commune est à une vingtaine de kilomètres à l’ouest d’Illiers-Combray, au-delà de Méréglise. Elle est née de l’implantation d’une abbaye fondée au XIIe siècle par Bernard de Pontieu (ou de Tiron). Il en reste l’église abbatiale, entre un parc et le Collège royal et militaire.

 

J’avais déjà visité les lieux en 2014 pour les onze cents ans de l’arrivée des moines.

Cet été, j’y suis revenu avec ma chère et tendre, notre chien sur les talons.

 

Au détour d’une allée des splendides jardins, nous sommes tombés sur ce panneau.

(Photos PL)

 

Cet éclairage des cents coups — être anxieux, angoissé, se faire du souci — (expression absente de la Recherche) m’a fait penser aux trois cents supplémentaires qui intriguent le docteur Cottard dans Sodome et Gomorrhe :

*« Pourquoi : bête comme chou ? Croyez-vous que les choux soient plus bêtes qu’autre chose ? Vous dites : répéter trente-six fois la même chose. Pourquoi particulièrement trente-six ? Pourquoi : dormir comme un pieu ? Pourquoi : Tonnerre de Brest ? Pourquoi : faire les quatre cents coups ? » IV

 

Plus haut, une expression, datant du début du XIXe siècle (que l’on retrouve aussi chez Zola) compte moins de coups mais est parfaitement synonyme.

*Les hommes distingués pensaient que le fait que Mme Swann connût peu de gens du grand monde tenait à ce qu’elle devait être une femme supérieure, probablement une grande musicienne, et que ce serait une espèce de titre extra-mondain, comme pour un duc d’être docteur ès sciences, que d’aller chez elle. Les femmes complètement nulles étaient attirées vers Odette par une raison contraire; apprenant qu’elle allait au concert Colonne et se déclarait wagnérienne, elles en concluaient que ce devait être une « farceuse », et elles étaient fort allumées par l’idée de la connaître. Mais peu assurées dans leur propre situation, elles craignaient de se compromettre en public en ayant l’air liées avec Odette, et, si dans un concert de charité elles apercevaient Mme Swann, elles détournaient la tête, jugeant impossible de saluer, sous les yeux de Mme de Rochechouart, une femme qui était bien capable d’être allée à Bayreuth — ce qui voulait dire faire les cent dix-neuf coups. IV

 

Alors, pour répondre — tardivement — à ce cher Cottard, voici la réponse à son interrogation pour une formule signifiant mener une vie désordonnée, sans respect de la morale et des convenances.

 

En 1621, Louis XIII mène la guerre contre les protestants. Son armée assiège la huguenote Montauban, dans le Quercy. Pour l’obliger à se rendre, le roi décide sur les conseils d’un alchimiste espagnol de provoquer une grande peur chez ses habitants.

Il ordonne à son artillerie de tirer simultanément quatre cents coups de canon sur les murailles de la ville. Mais les Montalbanais, nullement impressionnés, résistent à l’attaque et font même ensuite fuir l’armée royale qui les encercle. La légende raconte qu’ils étaient en train de festoyer lorsque les boulets se sont abattus sur la ville. C’est de là que proviendrait l’expression « faire les quatre cents coups », qui signifie donc « aller contre le sens moral et les convenances ».

Malgré la référence historique, et bien que l’expression provienne bel et bien du siège de Montauban, le récit est qualifié par les historiens de pure légende. D’une part parce que l’artillerie royale n’était composée que de 39 canons et non de 400 et, d’autre part, parce que la religion protestante était jugée trop austère pour que les habitants aient ainsi fait la fête.

Finalement, le roi perd cette bataille et ce n’est que huit ans plus tard que Montauban signe sa reddition sans avoir perdu de siège. Une cathédrale sera érigée par des autorités catholiques revanchardes et les murailles abattues, jamais reconstruites.

Il y a quatre-vingt-quatre occurrences de « coups » dans À la recherche du temps perdu. Certains sont comptés mais à des hauteurs plus raisonnables.

Il y a les « deux coups hésitants de la clochette » du jardin de Combray, les « quatre coups de sonnette formidables » par lesquels tante Léonie appelle Françoise, les « deux coups du clocher de Saint-Hilaire » dans un village aux chemins désertés, les trois coups du théâtre « aussi émouvants que des signaux venus de la planète Mars » et les trois coups frappés sur la cloison de la chambre de Balbec auxquels la grand’mère répond par un nombre identique.

 

Les moines de Thiron-Gardais sont loin !

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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