Odette reine des cocottes

Odette reine des cocottes

 

Vingt-cinq des trente-huit occurrences de « cocotte » concernent la Dame en rose, Odette de Crécy, Mme Swann, Mme de Forcheville — bref, toujours la même séductrice.

Sa vie parle pour elle : livrée enfant à un riche Anglais, elle épouse Pierre de Crécy, puis Charles Swann ; veuve, elle se marie avec le baron de Forcheville dont elle a été la maîtresse. Ses amants ne se comptent pas, outre Forcheville : Orsan, Bloch, le duc de Guermantes, dont elle accompagne les vieux jours. Charlus, lui-même compté, en énumère les noms comme on récite la liste des rois de France. Au Bois, un homme se vante d’avoir « couché avec elle le jour de la démission de Mac-Mahon ». Elle est aussi soupçonnée même d’avoir travaillé dans des maisons closes et reçoit des entremetteuses.

 

Dans À la recherche du temps perdu, Odette est la cocotte absolue — les rares autres citées sous ce qualificatif étant Rachel, la princesse de Luxembourg, la princesse de Nassau.

 

Mais, au fait, c’est quoi, c’est qui une cocotte ? On ne trouvera jamais de meilleure définition que cette phrase d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs : « Le point culminant de sa journée est celui non pas où elle s’habille pour le monde, mais où elle se déshabille pour un homme. »

 

Et historiquement ? L’espèce éclot sous le Second Empire et fanera après la Belle Époque. Elle succède aux favorites, aux courtisanes de l’Ancien Régime. Dans l’entourage de Napoléon III, on les appelle d’abord lionnes, biches, puis grandes cocottes, horizontales.

Les mots ne manquent décidément pas pour les nommer : demi-mondaine, prostituée de luxe ou élégante, femme galante, femme entretenue, femme légère (voir ci-dessous)… Pas vraiment du monde — elles sont souvent danseuses de music-hall ou actrices — ces jeunes et belles dames épuisent de riches messieurs et puisent dans leurs portefeuilles. Leurs amants vont du bourgeois au roi — parmi eux, le prince de Galles, Nicolas II de Russie, Léopold II de Belgique, les Rothschild… l’oncle et le père de Proust.

 

La débauche est leur domaine et, en échange de leurs faveurs, les hommes déposent à leurs pieds diamants, hôtels particuliers, voitures, chevaux, colliers de perles. Des duels se disputent pour elles, des amoureux se suicident. Avant Proust avec Odette, Zola s’en est inspiré pour le personnage de Nana.

 

L’une d’elle est sous son vrai nom dans la Recherche : Émilienne d’Alençon (1869-1946). Ses innombrables photos illustrent la fascination qu’elle exerce et le goût de l’écrivain pour cet art.

Parmi ses protecteurs : le jeune duc Jacques d’Uzès et Léopold II de Belgique. Elle entretient aussi une liaison avec La Goulue et la poétesse Renée Vivien.

 

D’autres cocottes célèbres : Emma Élisabeth Crouch dite Cora Pearl (1835-1886)…

Parmi ses soupirants : le prince Napoléon, le duc de Morny, Victor Masséna duc de Rivoli, le prince Achille Murat, Alexandre Duval (celui des « Bouillons » qui s’endette et rate son suicide pour elle).

 

… Margaretha Geertruida « Grietje » Zelle dite Mata-Hari (1876-1917)…

Danseuse et courtisane, elle meurt fusillée comme espionne.

 

… Caroline Otero dite la belle Otero (1868-1965)…

Parmi ses admirateurs : Edouard VII du Royaume-Uni, Léopold II de Belgique, le duc de Westminster, le grand-duc Nicolas de Russie, Gabriele D’Annunzio, Aristide Briand.

 

… Liane de Pougy (1869-1950)…

Parmi ses adorateurs : Charles de Mac-Mahon, Roman Potocki, Maurice de Rotschild, Antonio de la Gandara — mais elles a une liaison avec Émilienne d’Alençon, Valtesse de La Bigne, Natalie Clifford Barney.

 

… Louisa de Mornand (1884-1963)…

Elle a un statut particulier : actrice, elle est la maitresse de Louis-Joseph Suchet, descendant du maréchal d’Empire, familier des théâtres parisiens où il est connu sous le titre de Duc d’Albuféra, de Bertrand de Fénelon, de Robert Gangnat chez qui Proust rencontre Gaston Gallimard. Elle inspire l’écrivain pour le personnage de Rachel.

 

… et, last but not least, Laure Hayman (1851-1932), chère à Marcel.

Laure Hayman par Nadar

Parmi ses amants, le roi de Grèce, le duc d’Orléans, Paul Bourget, qui la prend pour modèle dans une nouvelle sous le nom de Gladys Harvey.

Proust la rencontre en octobre 1888, présenté par son grand-oncle, Louis Weil, dont c’est l’amant. Amoureux, il lui envoie des chrysanthèmes.

En décembre, elle lui donne un exemplaire du livre, relié avec la soie d’un de ses jupons et dédicacé d’une mise en garde : « Ne rencontrez jamais une Gladys Harvey.

Comme elle collectionne les porcelaines, il lui offre un Saxe pour le Jour de l’An 1893. Dès lors, elle appelle le jeune homme « mon petit saxe psychologique »,

Parmi ses autres amants : Adrien Proust (neveu de Louis et père de Marcel), le Grand-Duc (celui qui fournit des cigarettes à la Dame en Rose de l’oncle Adolphe). Adresse parisienne : 4, rue Lapérouse (comme Odette de Crécy).

 

Proches des « cocottes », les « poules »… Dans l’œuvre de l’écrivain, six occurrences du mot désignant des filles légères, telles que Lucienne et Germaine, amies de Rachel, qui en fut une aussi, ou les cibles d’un « coureur ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Odette : « presque une cocotte » I

*[Des actrices] mon oncle en connaissait beaucoup, et aussi des cocottes que je ne distinguais pas nettement des actrices. Il les recevait chez lui. I

*[L’amie de mon oncle] J’avais peine à croire que ce fût une cocotte et surtout je n’aurais pas cru que ce fût une cocotte chic si je n’avais pas vu la voiture à deux chevaux, la robe rose, le collier de perles, si je n’avais pas su que mon oncle n’en connaissait que de la plus haute volée. I

*En dehors de la jeune femme du docteur, ils étaient réduits presque uniquement cette année-là (bien que Mme Verdurin fût elle-même vertueuse et d’une respectable famille bourgeoise excessivement riche et entièrement obscure avec laquelle elle avait peu à peu cessé volontairement toute relation) à une personne presque du demi-monde, Mme de Crécy, que Mme Verdurin appelait par son petit nom, Odette, et déclarait être « un amour » et à la tante du pianiste, laquelle devait avoir tiré le cordon ; personnes ignorantes du monde et à la naïveté de qui il avait été si facile de faire accroire que la princesse de Sagan et la duchesse de Guermantes étaient obligées de payer des malheureux pour avoir du monde à leurs dîners, que si on leur avait offert de les faire inviter chez ces deux grandes dames, l’ancienne concierge et la cocotte eussent dédaigneusement refusé. I

*Ce jour-là, elle laissa échapper devant Swann ce qu’elle pensait de son habitation du quai d’Orléans ; comme il avait critiqué que l’amie d’Odette donnât non pas dans le Louis XVI, car, disait-il, bien que cela ne se fasse pas, cela peut être charmant, mais dans le faux ancien : « Tu ne voudrais pas qu’elle vécût comme toi au milieu de meubles cassés et de tapis usés », lui dit-elle, le respect humain de la bourgeoise l’emportant encore chez elle sur le dilettantisme de la cocotte. I

*Mais au lieu de la simplicité, c’est le faste que je mettais au plus haut rang, si, après que j’avais forcé Françoise, qui n’en pouvait plus et disait que les jambes « lui rentraient », à faire les cent pas pendant une heure, je voyais enfin, débouchant de l’allée qui vient de la Porte Dauphine — image pour moi d’un prestige royal, d’une arrivée souveraine telle qu’aucune reine véritable n’a pu m’en donner l’impression dans la suite, parce que j’avais de leur pouvoir une notion moins vague et plus expérimentale — emportée par le vol de deux chevaux ardents, minces et contournés comme on en voit dans les dessins de Constantin Guys, portant établi sur son siège un énorme cocher fourré comme un cosaque, à côté d’un petit groom rappelant le « tigre » de « feu Baudenord », je voyais — ou plutôt je sentais imprimer sa forme dans mon cœur par une nette et épuisante blessure — une incomparable victoria, à dessein un peu haute et laissant passer à travers son luxe « dernier cri » des allusions aux formes anciennes, au fond de laquelle reposait avec abandon Mme Swann, ses cheveux maintenant blonds avec une seule mèche grise ceints d’un mince bandeau de fleurs, le plus souvent des violettes, d’où descendaient de longs voiles, à la main une ombrelle mauve, aux lèvres un sourire ambigu où je ne voyais que la bienveillance d’une Majesté et où il y avait surtout la provocation de la cocotte, et qu’elle inclinait avec douceur sur les personnes qui la saluaient. Ce sourire en réalité disait aux uns : « Je me rappelle très bien, c’était exquis ! » ; à d’autres : « Comme j’aurais aimé ! ç’a été la mauvaise chance ! » ; à d’autres : « Mais si vous voulez ! Je vais suivre encore un moment la file et dès que je pourrai, je couperai. » I

*Peut-être, d’autre part, en artiste, sinon en corrompu, Swann eût-il en tous cas éprouvé une certaine volupté à accoupler à lui, dans un de ces croisements d’espèces comme en pratiquent les mendelistes ou comme en raconte la mythologie, un être de race différente, archiduchesse ou cocotte, à contracter une alliance royale ou à faire une mésalliance. Il n’y avait eu dans le monde qu’une seule personne dont il se fût préoccupé, chaque fois qu’il avait pensé à son mariage possible avec Odette, c’était, et non par snobisme, la duchesse de Guermantes. II

*Dans ce complet désintéressement du faubourg Saint-Germain, Odette continuait à être la cocotte illettrée bien différente des bourgeois ferrés sur les moindres points de généalogie et qui trompent dans la lecture des anciens mémoires la soif des relations aristocratiques que la vie réelle ne leur fournit pas. II

*Il y avait une autre raison que celles données plus haut et pour laquelle les fleurs n’avaient pas qu’un caractère d’ornement dans le salon de Mme Swann et cette raison-là ne tenait pas à l’époque, mais en partie à l’existence qu’avait menée jadis Odette. Une grande cocotte, comme elle avait été, vit beaucoup pour ses amants, c’est-à-dire chez elle, ce qui peut la conduire à vivre pour elle. Les choses que chez une honnête femme on voit et qui certes peuvent lui paraître, à elle aussi, avoir de l’importance, sont celles, en tous cas, qui pour la cocotte en ont le plus. Le point culminant de sa journée est celui non pas où elle s’habille pour le monde, mais où elle se déshabille pour un homme. II

*Dans l’entrebâillement d’une tenture une tête se montrait cérémonieusement déférente, feignant par plaisanterie la peur de déranger : c’était Swann. « Odette, le prince d’Agrigente qui est avec moi dans mon cabinet demande s’il pourrait venir vous présenter ses hommages. Que dois-je aller lui répondre ? » « Mais que je serai enchantée », disait Odette avec satisfaction sans se départir d’un calme qui lui était d’autant plus facile qu’elle avait toujours, même comme cocotte, reçu des hommes élégants. II

*Maintenant c’était plus rarement dans des robes de chambre japonaises qu’Odette recevait ses intimes, mais plutôt dans les soies claires et mousseuses de peignoirs Watteau desquelles elle faisait le geste de caresser sur ses seins l’écume fleurie, et dans lesquelles elle se baignait, se prélassait, s’ébattait avec un tel air de bien-être, de rafraîchissement de la peau, et des respirations si profondes, qu’elle semblait les considérer non pas comme décoratives à la façon d’un cadre, mais comme nécessaires de la même manière que le « tub » et le « footing », pour contenter les exigences de sa physionomie et les raffinements de son hygiène. Elle avait l’habitude de dire qu’elle se passerait plus aisément de pain que d’art et de propreté, et qu’elle eût été plus triste de voir brûler la Joconde que des «foultitudes» de personnes qu’elle connaissait. Théories qui semblaient paradoxales à ses amies, mais la faisaient passer pour une femme supérieure auprès d’elles et lui valaient une fois par semaine la visite du ministre de Belgique, de sorte que dans le petit monde dont elle était le soleil, chacun eût été bien étonné si l’on avait appris qu’ailleurs, chez les Verdurin par exemple, elle passât pour bête. À cause de cette vivacité d’esprit, Mme Swann préférait la société des hommes à celle des femmes. Mais quand elle critiquait celles-ci c’était toujours en cocotte, signalant en elles les défauts qui pouvaient leur nuire auprès des hommes, de grosses attaches, un vilain teint, pas d’orthographe, des poils aux jambes, une odeur pestilentielle, de faux sourcils. Pour telle au contraire qui lui avait jadis montré de l’indulgence et de l’amabilité, elle était plus tendre, surtout si celle-là était malheureuse. Elle la défendait avec adresse et disait : « On est injuste pour elle, car c’est une gentille femme, je vous assure. » II

*M. Bloch entendant son oncle dire « Meschorès » trouvait qu’il laissait trop paraître son côté oriental, de même qu’une cocotte qui invite ses amies avec des gens comme il faut, est irritée si elles font allusion à leur métier de cocotte, ou emploient des mots malsonnants. II

*Je ne songeais pas qu’une certaine toquade de se faire un nom, même quand on n’a pas de talent, que l’estime, rien que l’estime privée, de personnes qui vous imposent, peuvent (ce n’était peut-être du reste pas le cas pour la maîtresse de Saint-Loup) être même pour une petite cocotte des motifs plus déterminants que le plaisir de gagner de l’argent. II

*Cette manière, la première manière d’Elstir était l’extrait de naissance le plus accablant pour Odette, parce qu’il faisait d’elle non pas seulement, comme ses photographies d’alors, une cadette de cocottes connues, mais parce qu’il faisait de son portrait le contemporain d’un des nombreux portraits que Manet ou Whistler ont peints d’après tant de modèles disparus qui appartiennent déjà à l’oubli ou à l’histoire. II

*Quel homme ne sait que, quand une femme qu’il va payer lui dit : « Ne parlons pas d’argent », cette parole doit être comptée, ainsi qu’on dit en musique, comme « une mesure pour rien », et que si plus tard elle lui déclare : « Tu m’as fait trop de peine, tu m’as souvent caché la vérité, je suis à bout », il doit interpréter : « un autre protecteur lui offre davantage » ? Encore n’est-ce là que le langage d’une cocotte assez rapprochée des femmes du monde. III

*[Morel] Le but de sa visite était celui-ci : son père avait, parmi les souvenirs de mon oncle Adolphe, mis de côté certains qu’il avait jugé inconvenant d’envoyer à mes parents, mais qui, pensait-il, étaient de nature à intéresser un jeune homme de mon âge. C’étaient les photographies des actrices célèbres, des grandes cocottes que mon oncle avait connues, les dernières images de cette vie de vieux viveur qu’il séparait, par une cloison étanche, de sa vie de famille. 859

Cependant, de l’autre côté de la cloison de verre, à travers laquelle ces conversations ne passeront pas plus que celles qu’échangent les promeneurs devant un aquarium, le public dit : « Vous ne la connaissez pas ? je vous en félicite, elle a volé, ruiné je ne sais pas combien de gens, il n’y a pas pis que ça comme fille. C’est une pure escroqueuse. Et roublarde ! » Et peut-être le public n’a-t-il pas absolument tort en ce qui concerne cette dernière épithète, car même l’homme sceptique qui n’est pas vraiment amoureux de cette femme et à qui elle plaît seulement dit à ses amis : « Mais non, mon cher, ce n’est pas du tout une cocotte ; je ne dis pas que dans sa vie elle n’ait pas eu deux ou trois caprices, mais ce n’est pas une femme qu’on paye, ou alors ce serait trop cher. Avec elle c’est cinquante mille francs ou rien du tout. » Or, lui, a dépensé cinquante mille francs pour elle, il l’a eue une fois, mais elle, trouvant d’ailleurs pour cela un complice chez lui-même, dans la personne de son amour-propre, elle a su lui persuader qu’il était de ceux qui l’avaient eue pour rien. Telle est la société, où chaque être est double, et où le plus percé à jour, le plus mal famé, ne sera jamais connu par un certain autre qu’au fond et sous la protection d’une coquille, d’un doux cocon, d’une délicieuse curiosité naturelle. Il y avait à Paris deux honnêtes gens que Saint-Loup ne saluait plus et dont il ne parlait pas sans que sa voix tremblât, les appelant exploiteurs de femmes : c’est qu’ils avaient été ruinés par Rachel. III

*N’y avait-il pas un abîme entre Albertine, jeune fille d’assez bonne famille bourgeoise, et Odette, cocotte vendue par sa mère dès son enfance ? La parole de l’une ne pouvait être mise en comparaison avec celle de l’autre. IV

*Morel me sentant sans méchanceté pour lui, sincèrement attaché à M. de Charlus, et d’autre part d’une indifférence physique absolue à l’égard de tous les deux, finit par manifester à mon endroit les mêmes sentiments de chaleureuse sympathie qu’une cocotte qui sait qu’on ne la désire pas et que son amant a en vous un ami sincère qui ne cherchera pas à le brouiller avec elle. Non seulement il me parlait exactement comme autrefois Rachel, la maîtresse de Saint-Loup, mais encore, d’après ce que me répétait M. de Charlus, lui disait de moi, en mon absence, les mêmes choses que Rachel disait de moi à Robert. Enfin M. de Charlus me disait : « Il vous aime beaucoup », comme Robert : « Elle t’aime beaucoup. » Et comme le neveu de la part de sa maîtresse, c’est de la part de Morel que l’oncle me demandait souvent de venir dîner avec eux. Il n’y avait, d’ailleurs, pas moins d’orages entre eux qu’entre Robert et Rachel. IV

*Je pensai plusieurs fois à lui dire, pour l’amuser, que je connaissais Mme Swann qui, comme cocotte, était connue autrefois sous le nom d’Odette de Crécy ; mais, bien que le duc d’Alençon n’eût pu se froisser qu’on parlât avec lui d’Émilienne d’Alençon, je ne me sentis pas assez lié avec M. de Crécy pour conduire avec lui la plaisanterie jusque-là. IV

*Si les femmes de ce qu’on appelait autrefois les maisons closes, si les cocottes elles-mêmes (à condition que nous sachions qu’elles sont des cocottes) nous attirent si peu, ce n’est pas qu’elles soient moins belles que d’autres, c’est qu’elles sont toutes prêtes ; que ce qu’on veut précisément atteindre, elles nous l’offrent déjà ; c’est qu’elles ne sont pas des conquêtes. L’écart, là, est à son minimum. V

*Mon amour pour Albertine m’avait fait lever et me préparer pour sortir, mais il m’empêcherait de jouir de ma sortie. Je pensais que par ce dimanche-là, des petites ouvrières, des midinettes, des cocottes, devaient se promener au Bois. Et avec ces mots de midinettes, de petites ouvrières (comme cela m’était souvent arrivé avec un nom propre, un nom de jeune fille lu dans le compte rendu d’un bal), avec l’image d’un corsage blanc, d’une jupe courte, parce que derrière cela je mettais une personne inconnue et qui pourrait m’aimer, je fabriquais tout seul des femmes désirables, et je me disais : « Comme elles doivent être bien ! » Mais à quoi me servirait-il qu’elles le fussent puisque je ne sortirais pas seul ? V

*La princesse de Luxembourg n’a qu’une situation de cocotte pour la femme du Premier Président, ce qui, du reste, est de peu de conséquence ; ce qui en a un peu plus, Odette est une femme difficile pour Swann, d’où il bâtit tout un roman qui ne devient que plus douloureux quand il comprend son erreur ; ce qui en a encore davantage, les Français ne rêvent que la revanche aux yeux des Allemands. Nous n’avons de l’univers que des visions informes, fragmentées et que nous complétons par des associations d’idées arbitraires, créatrices de dangereuses suggestions. Je n’aurais donc pas eu lieu d’être étonné en entendant le nom de Forcheville (et déjà je me demandais si c’était une parente du Forcheville dont j’avais tant entendu parler) si la jeune fille blonde ne m’avait dit aussitôt, désireuse sans doute de prévenir avec tact des questions qui lui eussent été désagréables : « Vous ne vous souvenez pas que vous m’avez beaucoup connue autrefois, … vous veniez à la maison, … votre amie Gilberte. J’ai bien vu que vous ne me reconnaissiez pas. Moi je vous ai bien reconnu tout de suite. » (Elle dit cela comme si elle m’avait reconnu tout de suite dans le salon, mais la vérité est qu’elle m’avait reconnu dans la rue et m’avait dit bonjour, et plus tard Mme de Guermantes me dit qu’elle lui avait raconté comme une chose très drôle et extraordinaire que je l’avais suivie et frôlée, la prenant pour une cocotte.) VI

*— Mais remarque, maman, que c’est beaucoup plus étonnant que tu ne dis. Car les Swann étaient des gens très bien et, avec la situation qu’avait leur fils, sa fille, s’il avait fait un bon mariage, aurait pu en faire un très beau. Mais tout était retombé à pied d’œuvre puisqu’il avait épousé une cocotte. — Oh ! une cocotte, tu sais, on était peut-être méchant, je n’ai jamais tout cru. — Si, une cocotte, je te ferai même des révélations sensationnelles un autre jour. » VI

*[Mme de Marsantes] Avec la même énergie qu’elle avait autrefois protégé Mme Swann, elle avait aidé le mariage de la fille de Jupien et fait celui de son propre fils avec Gilberte, usant ainsi pour elle-même, avec une résignation douloureuse, de cette même sagesse atavique dont elle faisait profiter tout le Faubourg. Et peut-être n’avait-elle à un certain moment bâclé le mariage de Robert avec Gilberte — ce qui lui avait certainement donné moins de mal et coûté moins de pleurs que de le faire rompre avec Rachel — que dans la peur qu’il ne commençât avec une autre cocotte — ou peut-être avec la même, car Robert fut long à oublier Rachel — un nouveau collage qui eût peut-être été son salut. VI

*« D’ailleurs, vous avouerais-je, reprit Jupien, que je n’ai pas un grand scrupule à avoir ce genre de gains. La chose elle-même qu’on fait ici, je ne peux plus vous cacher que je l’aime, qu’elle est le goût de ma vie. Or, est-il défendu de recevoir un salaire pour des choses qu’on ne juge pas coupables ? Vous êtes plus instruit que moi et vous me direz sans doute que Socrate ne croyait pas pouvoir recevoir d’argent pour ses leçons. Mais, de notre temps, les professeurs de philosophie ne pensent pas ainsi, ni les médecins, ni les peintres, ni les dramaturges, ni les directeurs de théâtre. Ne croyez pas que ce métier ne fasse fréquenter que des canailles. Sans doute le directeur d’un établissement de ce genre, comme une grande cocotte, ne reçoit que des hommes, mais il reçoit des hommes marquants dans tous les genres et qui sont généralement, à situation égale, parmi les plus fins, les plus sensibles, les plus aimables de leur profession. Cette maison se transformerait vite je vous l’assure, en un bureau d’esprit et une agence de nouvelles ». VII

*Seule peut-être Mme de Forcheville, que j’aperçus alors, comme injectée d’un liquide, d’une espèce de paraffine qui gonfle la peau, mais l’empêche de se modifier, avait l’air d’une cocotte d’autrefois à jamais « naturalisée ». VII

Une dame sortit, car elle avait d’autres matinées et devait aller goûter avec deux reines. C’était cette grande cocotte du monde que j’avais connue autrefois, la princesse de Nassau. VII

*La vie de la duchesse ne laissait pas d’ailleurs d’être très malheureuse et pour une raison qui par ailleurs avait pour effet de déclasser parallèlement la société que fréquentait M. de Guermantes. Celui-ci qui, depuis longtemps calmé par son âge avancé, et quoique il fût encore robuste, avait cessé de tromper Mme de Guermantes, s’était épris de Mme de Forcheville sans qu’on sût bien les débuts de cette liaison. Quand on pensait à l’âge que devait avoir maintenant Mme de Forcheville, cela semblait en effet, extraordinaire. Mais peut-être avait-elle commencé la vie de femme galante très jeune. Et puis il y a des femmes qu’à chaque décade on retrouve, en une nouvelle incarnation, ayant de nouvelles amours, parfois alors qu’on les croyait mortes, faisant le désespoir d’une jeune femme, que pour elles abandonne son mari. Mais celle-ci avait pris des proportions telles que le vieillard, imitant dans ce dernier amour, la manière de ceux qu’il avait eus autrefois, séquestrait sa maîtresse au point que si mon amour pour Albertine avait répété avec de grandes variations, l’amour de Swann pour Odette, l’amour de M. de Guermantes rappelait celui que j’avais eu pour Albertine. Il fallait qu’elle déjeunât, qu’elle dînât avec lui, il était toujours chez elle ; elle s’en parait auprès d’amis qui sans elle n’eussent jamais été en relation avec le duc de Guermantes et qui venaient là pour le connaître, un peu comme on va chez une cocotte pour connaître un souverain son amant. Certes, Mme de Forcheville était depuis longtemps devenue une femme du monde. Mais recommençant à être entretenue sur le tard, et par un si orgueilleux vieillard qui était tout de même chez elle le personnage important, elle se diminuait à chercher seulement à avoir les peignoirs qui lui plussent, la cuisine qu’il aimait, à flatter ses amis en leur disant qu’elle lui avait parlé d’eux, comme elle disait à mon grand-oncle qu’elle avait parlé de lui au Grand-Duc qui lui envoyait des cigarettes ; en un mot elle tendait, malgré tout l’acquis de sa situation mondaine, et par la force de circonstances nouvelles à redevenir, telle qu’elle était apparue à mon enfance, la dame en rose. VII

*[Le duc de Guermantes] Par moments, sous le regard des tableaux anciens réunis par Swann dans un arrangement de « collectionneur » qui achevait le caractère démodé de cette scène avec ce duc si « Restauration » et cette cocotte tellement « Second Empire », dans un des peignoirs qu’il aimait, la dame en rose l’interrompait d’une jacasserie ; il s’arrêtait net, plantait sur elle un regard féroce. VII

*[Odette] Or, ayant entendu dire que les écrivains se plaisent auprès des femmes pour se documenter, se faire raconter des histoires d’amour, elle redevenait maintenant avec moi simple cocotte pour m’intéresser : « Tenez, une fois il y avait un homme qui s’était toqué de moi et que j’aimais éperdument aussi. Nous vivions d’une vie divine. Il avait un voyage à faire en Amérique, je devais y aller avec lui. La veille du départ, je trouvai que c’était plus beau de ne pas laisser diminuer un amour qui ne pourrait pas toujours rester à ce point. Nous eûmes une dernière soirée où il était persuadé que je partais, ce fut une nuit folle, j’avais près de lui des joies infinies et le désespoir de sentir que je ne le reverrais pas. Le matin même j’étais allé donner mon billet à un voyageur que je ne connaissais pas. Il voulait au moins l’acheter. Je lui répondis : « Non, vous me rendez un tel service en me le prenant, je ne veux pas d’argent ». Puis c’était une autre histoire. « Un jour j’étais dans les Champs-Élysées, M. de Bréauté, que je n’avais vu qu’une fois, se mit à me regarder avec une telle insistance que je m’arrêtai et lui demandai pourquoi il se permettait de me regarder comme ça. Il me répondit : « Je vous regarde parce que vous avez un chapeau ridicule ». C’était vrai. C’était un petit chapeau avec des pensées, les modes de ce temps-là étaient affreuses. Mais j’étais en fureur, je lui dis : « Je ne vous permets pas de me parler ainsi ». Il se mit à pleuvoir. Je lui dis : « Je ne vous pardonnerais que si vous aviez une voiture. – Hé bien, justement j’en ai une et je vais vous accompagner. – Non, je veux bien de votre voiture, mais pas de vous ». Je montai dans la voiture, il partit sous la pluie. Mais le soir il arriva chez moi. Nous eûmes deux années d’un amour fou ». VII

 

Poule

*Je crois pourtant que, précisément ce matin-là, et probablement pour la seule fois, Robert s’évada un instant hors de la femme que, tendresse après tendresse, il avait lentement composée, et aperçut tout d’un coup à quelque distance de lui une autre Rachel, un double d’elle, mais absolument différent et qui figurait une simple petite grue. Quittant le beau verger, nous allions prendre le train pour rentrer que à Paris quand, à la gare, Rachel, marchant à quelques pas de nous, fut reconnue et interpellée par de vulgaires « poules » comme elle était et qui d’abord, la croyant seule, lui crièrent : « Tiens, Rachel, tu montes avec nous ? Lucienne et Germaine sont dans le wagon et il y a justement encore de la place; viens, on ira ensemble au skating ». Elles s’apprêtaient à lui présenter deux « calicots », leurs amants, qui les accompagnaient, quand, devant l’air légèrement gêné de Rachel, elles levèrent curieusement les yeux un peu plus loin, nous aperçurent et s’excusant lui dirent adieu en recevant d’elle un adieu aussi, un peu embarrassé mais amical. C’étaient deux pauvres petites poules, avec des collets en fausse loutre, ayant à peu près l’aspect qu’avait Rachel quand Saint-Loup l’avait rencontrée la première fois. Il ne les connaissait pas, ni leur nom, et voyant qu’elles avaient l’air très liées avec son amie, eut l’idée que celle-ci avait peut-être eu sa place, l’avait peut-être encore, dans une vie insoupçonnée de lui, fort différente de celle qu’il menait avec elle, une vie où on avait les femmes pour un louis tandis qu’il donnait plus de cent mille francs par an à Rachel. Il ne fit pas qu’entrevoir cette vie, mais aussi au milieu une Rachel tout autre que celle qu’il connaissait, une Rachel pareille à ces deux petites poules, une Rachel à vingt francs. En somme Rachel s’était un instant dédoublée pour lui, il avait aperçu à quelque distance de sa Rachel la Rachel petite poule, la Rachel réelle, à supposer la Rachel poule fût plus réelle que l’autre. III

*Rachel se rapprocha de nous, laissant les deux poules monter dans leur compartiment ; mais, non moins que la fausse loutre de celles-ci et l’air guindé des calicots, les noms de Lucienne et de Germaine maintinrent un instant la Rachel nouvelle. III

*En mettant à la tête de ce petit Sodome diplomatique un ambassadeur aimant au contraire les femmes avec une exagération comique de compère de revue, qui faisait manœuvrer en règle son bataillon de travestis, on semblait avoir obéi à la loi des contrastes. Malgré ce qu’il avait sous les yeux, il ne croyait pas à l’inversion. Il en donna immédiatement la preuve en mariant sa sœur à un chargé d’affaires qu’il croyait bien faussement un coureur de poules. IV

 

Demi-mondaine

*Un jour qu’il était venu nous voir à Paris après dîner en s’excusant d’être en habit, Françoise ayant, après son départ, dit tenir du cocher qu’il avait dîné « chez une princesse », — « Oui, chez une princesse du demi-monde ! » avait répondu ma tante en haussant les épaules sans lever les yeux de sur son tricot, avec une ironie sereine. I

*[Le Héros sur la « dame en rose » :] Et pourtant en pensant à ce que devait être sa vie, l’immoralité m’en troublait peut-être plus que si elle avait été concrétisée devant moi en une apparence spéciale, — d’être ainsi invisible comme le secret de quelque roman, de quelque scandale qui avait fait sortir de chez ses parents bourgeois et voué à tout le monde, qui avait fait épanouir en beauté et haussé jusqu’au demi-monde et à la notoriété celle que ses jeux de physionomie, ses intonations de voix, pareils à tant d’autres que je connaissais déjà, me faisaient malgré moi considérer comme une jeune fille de bonne famille, qui n’était plus d’aucune famille. I

*[Les « fidèles » du sexe féminin] En dehors de la jeune femme du docteur, ils étaient réduits presque uniquement cette année-là (bien que Mme Verdurin fût elle-même vertueuse et d’une respectable famille bourgeoise excessivement riche et entièrement obscure avec laquelle elle avait peu à peu cessé volontairement toute relation) à une personne presque du demi-monde, Mme de Crécy, que Mme Verdurin appelait par son petit nom, Odette, et déclarait être « un amour » et à la tante du pianiste, laquelle devait avoir tiré le cordon ; I

*[Odette] Aussi quand cette année-là, la demi-mondaine raconta à M. Verdurin qu’elle avait fait la connaissance d’un homme charmant, M. Swann, et insinua qu’il serait très heureux d’être reçu chez eux, M. Verdurin transmit-il séance tenante la requête à sa femme. (Il n’avait jamais d’avis qu’après sa femme, dont son rôle particulier était de mettre à exécution les désirs, ainsi que les désirs des fidèles, avec de grandes ressources d’ingéniosité.)

— Voici Mme de Crécy qui a quelque chose à te demander. Elle désirerait te présenter un de ses amis, M. Swann. Qu’en dis-tu ?

— Mais voyons, est-ce qu’on peut refuser quelque chose à une petite perfection comme ça. Taisez-vous, on ne vous demande pas votre avis, je vous dis que vous êtes une perfection. I

*Malheureusement, depuis des années qu’elle [la Berma] avait quitté les grandes scènes et faisait la fortune d’un théâtre de boulevard dont elle était l’étoile, elle ne jouait plus de classique, et j’avais beau consulter les affiches, elles n’annonçaient jamais que des pièces toutes récentes, fabriquées exprès pour elle par des auteurs en vogue; quand un matin, cherchant sur la colonne des théâtres les matinées de la semaine du jour de l’an, j’y vis pour la première fois — en fin de spectacle, après un lever de rideau probablement insignifiant dont le titre me sembla opaque parce qu’il contenait tout le particulier d’une action que j’ignorais — deux actes de Phèdre avec Mme Berma, et aux matinées suivantes le Demi-Monde, les Caprices de Marianne, noms qui, comme celui de Phèdre, étaient pour moi transparents, remplis seulement de clarté, tant l’œuvre m’était connue, illuminés jusqu’au fond d’un sourire d’art. Ils me parurent ajouter de la noblesse à Mme Berma elle-même quand je lus dans les journaux après le programme de ces spectacles que c’était elle qui avait résolu de se montrer de nouveau au public dans quelques-unes de ses anciennes créations. II

*« Cirro ? » Françoise sourit : « Oh ! là je crois qu’en fait de cuisine il y a surtout des dames du monde. (Monde signifiait pour Françoise demi-monde.) Dame, il faut ça pour la jeunesse. » II

*Le restaurant [de Rivebelle] n’était pas fréquenté seulement par des demi-mondaines, mais aussi par des gens du monde le plus élégant, qui y venaient goûter vers cinq heures ou y donnaient de grands dîners. II

*Comme j’avais été très étonné de trouver parmi les photographies que m’envoyait son père une du portrait de miss Sacripant (c’est-à-dire Odette) par Elstir, je dis à Charles Morel, en l’accompagnant jusqu’à la porte cochère : « Je crains que vous ne puissiez me renseigner. Est-ce que mon oncle connaissait beaucoup cette dame ? Je ne vois pas à quelle époque de la vie de mon oncle je puis la situer; et cela m’intéresse à cause de M. Swann… — Justement j’oubliais de vous dire que mon père m’avait recommandé d’attirer votre attention sur cette dame. En effet, cette demi-mondaine déjeunait chez votre oncle le dernier jour que vous l’avez vu. Mon père ne savait pas trop s’il pouvait vous faire entrer. Il paraît que vous aviez plu beaucoup à cette femme légère, et elle espérait vous revoir. Mais justement à ce moment-là il y a eu de la fâche dans la famille, à ce que m’a dit mon père, et vous n’avez jamais revu votre oncle. » Il sourit à ce moment, pour lui dire adieu de loin, à la nièce de Jupien. Elle le regardait et admirait sans doute son visage maigre, d’un dessin régulier, ses cheveux légers, ses yeux gais. Moi, en lui serrant la main, je pensais à Mme Swann, et je me disais avec étonnement, tant elles étaient séparées et différentes dans mon souvenir, que j’aurais désormais à l’identifier avec la « Dame en rose ». III

* Quand, dès le premier jour, M. de Charlus s’était enquis de ce qu’était Morel, certes il avait appris qu’il était d’une humble extraction, mais une demi-mondaine que nous aimons ne perd pas pour nous de son prestige parce qu’elle est la fille de pauvres gens. IV

 

Femme entretenue

Mais j’aimais Bloch, mes parents voulaient me faire plaisir, les problèmes insolubles que je me posais à propos de la beauté dénuée de signification de la fille de Minos et de Pasiphaé me fatiguaient davantage et me rendaient plus souffrant que n’auraient fait de nouvelles conversations avec lui, bien que ma mère les jugeât pernicieuses. Et on l’aurait encore reçu à Combray si, après ce dîner, comme il venait de m’apprendre — nouvelle qui plus tard eut beaucoup d’influence sur ma vie, et la rendit plus heureuse, puis plus malheureuse — que toutes les femmes ne pensaient qu’à l’amour et qu’il n’y en a pas dont on ne pût vaincre les résistances, il ne m’avait assuré avoir entendu dire de la façon la plus certaine que ma grand’tante avait eu une jeunesse orageuse et avait été publiquement entretenue. Je ne pus me tenir de répéter ces propos à mes parents, on le mit à la porte quand il revint, et quand je l’abordai ensuite dans la rue, il fut extrêmement froid pour moi. I

[Swann] n’allait chez elle que le soir, et il ne savait rien de l’emploi de son temps pendant le jour, pas plus que de son passé, au point qu’il lui manquait même ce petit renseignement initial qui, en nous permettant de nous imaginer ce que nous ne savons pas, nous donne envie de le connaître. Aussi ne se demandait-il pas ce qu’elle pouvait faire, ni quelle avait été sa vie. Il souriait seulement quelquefois en pensant qu’il y a quelques années, quand il ne la connaissait pas, on lui avait parlé d’une femme, qui, s’il se rappelait bien, devait certainement être elle, comme d’une fille, d’une femme entretenue, une de ces femmes auxquelles il attribuait encore, comme il avait peu vécu dans leur société, le caractère entier, foncièrement pervers, dont les dota longtemps l’imagination de certains romanciers. I

Un jour que des réflexions de ce genre le ramenaient encore au souvenir du temps où on lui avait parlé d’Odette comme d’une femme entretenue, et où une fois de plus il s’amusait à opposer cette personnification étrange : la femme entretenue — chatoyant amalgame d’éléments inconnus et diaboliques, serti, comme une apparition de Gustave Moreau, de fleurs vénéneuses entrelacées à des joyaux précieux — et cette Odette sur le visage de qui il avait vu passer les mêmes sentiments de pitié pour un malheureux, de révolte contre une injustice, de gratitude pour un bienfait, qu’il avait vu éprouver autrefois par sa propre mère, par ses amis, cette Odette dont les propos avaient si souvent trait aux choses qu’il connaissait le mieux lui-même, à ses collections, à sa chambre, à son vieux domestique, au banquier chez qui il avait ses titres, il se trouva que cette dernière image du banquier lui rappela qu’il aurait à y prendre de l’argent. En effet, si ce mois-ci il venait moins largement à l’aide d’Odette dans ses difficultés matérielles qu’il n’avait fait le mois dernier où il lui avait donné cinq mille francs, et s’il ne lui offrait pas une rivière de diamants qu’elle désirait, il ne renouvellerait pas en elle cette admiration qu’elle avait pour sa générosité, cette reconnaissance, qui le rendaient si heureux, et même il risquerait de lui faire croire que son amour pour elle, comme elle en verrait les manifestations devenir moins grandes, avait diminué. Alors, tout d’un coup, il se demanda si cela, ce n’était pas précisément l’« entretenir » (comme si, en effet, cette notion d’entretenir pouvait être extraite d’éléments non pas mystérieux ni pervers, mais appartenant au fond quotidien et privé de sa vie, tels que ce billet de mille francs, domestique et familier, déchiré et recollé, que son valet de chambre, après lui avoir payé les comptes du mois et le terme, avait serré dans le tiroir du vieux bureau où Swann l’avait repris pour l’envoyer avec quatre autres à Odette) et si on ne pouvait pas appliquer à Odette, depuis qu’il la connaissait (car il ne soupçonna pas un instant qu’elle eût jamais pu recevoir d’argent de personne avant lui), ce mot qu’il avait cru si inconciliable avec elle, de « femme entretenue ». Il ne put approfondir cette idée, car un accès d’une paresse d’esprit, qui était chez lui congénitale, intermittente et providentielle, vint à ce moment éteindre toute lumière dans son intelligence, aussi brusquement que, plus tard, quand on eut installé partout l’éclairage électrique, on put couper l’électricité dans une maison. Sa pensée tâtonna un instant dans l’obscurité, il retira ses lunettes, en essuya les verres, se passa la main sur les yeux, et ne revit la lumière que quand il se retrouva en présence d’une idée toute différente, à savoir qu’il faudrait tâcher d’envoyer le mois prochain six ou sept mille francs à Odette au lieu de cinq, à cause de la surprise et de la joie que cela lui causerait. I

Souvent sans lui rien dire il la regardait, il songeait ; elle lui disait : « Comme tu as l’air triste ! » Il n’y avait pas bien longtemps encore, de l’idée qu’elle était une créature bonne, analogue aux meilleures qu’il eût connues, il avait passé à l’idée qu’elle était une femme entretenue ; inversement il lui était arrivé depuis de revenir de l’Odette de Crécy, peut-être trop connue des fêtards, des hommes à femmes, à ce visage d’une expression parfois si douce, à cette nature si humaine. Il se disait : « Qu’est-ce que cela veut dire qu’à Nice tout le monde sache qui est Odette de Crécy ? Ces réputations-là, même vraies, sont faites avec les idées des autres » ; il pensait que cette légende — fût-elle authentique — était extérieure à Odette, n’était pas en elle comme une personnalité irréductible et malfaisante ; que la créature qui avait pu être amenée à mal faire, c’était une femme aux bons yeux, au cœur plein de pitié pour la souffrance, au corps docile qu’il avait tenu, qu’il avait serré dans ses bras et manié, une femme qu’il pourrait arriver un jour à posséder toute, s’il réussissait à se rendre indispensable à elle. I

*Robert alla chez sa maîtresse en lui apportant le splendide bijou que, d’après leurs conventions, il n’aurait pas dû lui donner. Mais d’ailleurs cela revint au même car elle n’en voulut pas, et même, dans la suite, il ne réussit jamais à le lui faire accepter. Certains amis de Robert pensaient que ces preuves de désintéressement qu’elle donnait étaient un calcul pour se l’attacher. Pourtant elle ne tenait pas à l’argent, sauf peut-être pour pouvoir le dépenser sans compter. Je lui ai vu faire à tort et à travers, à des gens qu’elle croyait pauvres, des charités insensées. «En ce moment, disaient à Robert ses amis pour faire contrepoids par leurs mauvaises paroles à un acte de désintéressement de Rachel, en ce moment elle doit être au promenoir des Folies-Bergère. Cette Rachel, c’est une énigme, un véritable sphinx.» Au reste combien de femmes intéressées, puisqu’elles sont entretenues, ne voit-on pas, par une délicatesse qui fleurit au milieu de cette existence, poser elles-mêmes mille petites bornes à la générosité de leur amant ! III

*J’aurais voulu voir Albertine immédiatement. À l’horreur de son mensonge, à la jalousie pour l’inconnu, s’ajoutait la douleur qu’elle se fût laissé ainsi faire des cadeaux. Je lui en faisais plus, il est vrai, mais une femme que nous entretenons ne nous semble pas une femme entretenue tant que nous ne savons pas qu’elle l’est par d’autres. VI

*C’est que l’âge avait laissé à Mme Swann (devenue Mme de Forcheville) le goût qu’elle avait toujours eu d’être entretenue, mais, par la désertion des admirateurs, lui en avait retiré les moyens. Elle souhaitait chaque jour un nouveau collier, une nouvelle robe brochée de brillants, une plus luxueuse automobile, mais elle avait peu de fortune, Forcheville ayant presque tout mangé, et — quel ascendant israélite gouvernait en cela Gilberte ? — elle avait une fille adorable, mais affreusement avare, comptant l’argent à son mari et naturellement bien plus à sa mère. Or tout à coup le protecteur, elle l’avait flairé, puis trouvé en Robert. Qu’elle ne fût plus de la première jeunesse était de peu d’importance aux yeux d’un gendre qui n’aimait pas les femmes. VI

Une dame sortit, car elle avait d’autres matinées et devait aller goûter avec deux reines. C’était cette grande cocotte du monde que j’avais connue autrefois, la princesse de Nassau. Mis à part le fait que sa taille avait diminué (ce qui lui donnait l’air par sa tête située à une bien moindre hauteur qu’elle n’était autrefois, d’avoir ce qu’on appelle un pied dans la tombe) on aurait à peine pu dire qu’elle avait vieilli. Elle restait une Marie-Antoinette au nez autrichien, au regard délicieux, conservée, embaumée grâce à mille fards adorablement unis qui lui faisaient une figure lilas. Il flottait sur elle cette expression confuse et tendre d’être obligée de partir, de promettre tendrement de revenir, de s’esquiver discrètement, qui tenait à la foule des réunions d’élite où on l’attendait. Née presque sur les marches d’un trône, mariée trois fois, entretenue longtemps et richement par de grands banquiers, sans compter les mille fantaisies qu’elle s’était offertes, elle portait légèrement comme ses yeux admirables et ronds, comme sa figure fardée et comme sa robe mauve, les souvenirs un peu embrouillés de ce passé innombrable. Comme elle passait devant moi en se sauvant à l’anglaise, je la saluai. Elle me reconnut, elle me serra la main et fixa sur moi ses rondes prunelles mauves de l’air qui voulait dire : «Comme il y a longtemps que nous nous sommes vus! Nous parlerons de cela une autre fois.» Elle me serrait la main avec force, ne se rappelant pas au juste si en voiture, un soir qu’elle me ramenait de chez la duchesse de Guermantes, il y avait eu ou non une passade entre nous. À tout hasard, elle sembla faire allusion à ce qui n’avait pas été, chose qui ne lui était pas difficile puisqu’elle prenait un air de tendresse pour une tarte aux fraises et revêtait, si elle était obligée de partir avant la fin de la musique, l’attitude désespérée d’un abandon qui toutefois ne serait pas définitif. Incertaine d’ailleurs sur la passade avec moi, son serrement furtif ne s’attarda pas et elle ne me dit pas un mot. Elle me regarda seulement, comme j’ai dit, d’une façon qui signifiait « Qu’il y a longtemps ! » et où repassaient ses maris, les hommes qui l’avaient entretenue, deux guerres, et ses yeux stellaires, semblables à une horloge astronomique taillée dans une opale, marquèrent successivement toutes ces heures solennelles d’un passé si lointain qu’elle retrouvait à tout moment quand elle voulait vous dire un bonjour qui était toujours une excuse. Puis m’ayant quitté, elle se mit à trotter vers la porte, pour qu’on ne se dérangeât pas pour elle, pour me montrer que si elle n’avait pas causé avec moi c’est qu’elle était pressée, pour rattraper la minute perdue à me serrer la main afin d’être exacte chez la reine d’Espagne qui devait goûter seule avec elle. Même près de la porte, je crus qu’elle allait prendre le pas de course. Et elle courait en effet à son tombeau. VII

*Certes, Mme de Forcheville était depuis longtemps devenue une femme du monde. Mais recommençant à être entretenue sur le tard, et par un si orgueilleux vieillard qui était tout de même chez elle le personnage important, elle se diminuait à chercher seulement à avoir les peignoirs qui lui plussent, la cuisine qu’il aimait, à flatter ses amis en leur disant qu’elle lui avait parlé d’eux, comme elle disait à mon grand-oncle qu’elle avait parlé de lui au Grand-Duc qui lui envoyait des cigarettes ; en un mot elle tendait, malgré tout l’acquis de sa situation mondaine, et par la force de circonstances nouvelles à redevenir, telle qu’elle était apparue à mon enfance, la dame en rose. VII

 

Femme légère

*Un myope dit d’un autre : « Mais il peut à peine ouvrir les yeux » ; un poitrinaire a des doutes sur l’intégrité pulmonaire du plus solide; un malpropre ne parle que des bains que les autres ne prennent pas; un malodorant prétend qu’on sent mauvais; un mari trompé voit partout des maris trompés ; une femme légère des femmes légères ; le snob des snobs. II

*[Morel sur la « dame en rose » :] Il paraît que vous aviez plu beaucoup à cette femme légère, et elle espérait vous revoir. III

*Certes il y a des amours où, dès le début, une femme légère s’est posée comme une vertu aux yeux de l’homme qui l’aime V

 

Femme galante

*La vie de la duchesse ne laissait pas d’ailleurs d’être très malheureuse et pour une raison qui par ailleurs avait pour effet de déclasser parallèlement la société que fréquentait M. de Guermantes. Celui-ci qui, depuis longtemps calmé par son âge avancé, et quoique il fût encore robuste, avait cessé de tromper Mme de Guermantes, s’était épris de Mme de Forcheville sans qu’on sût bien les débuts de cette liaison. Quand on pensait à l’âge que devait avoir maintenant Mme de Forcheville, cela semblait en effet, extraordinaire. Mais peut-être avait-elle commencé la vie de femme galante très jeune. VII

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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