Les trois clochers, décorticage

Les trois clochers, décorticage

 

Proust a écrit une Recherche de 1 117 239 mots… Dans À la recherche du temps perdu, Marcel pond 389 mots.

Comment mieux résumer une œuvre majeure de la littérature française ? Une page sur trois mille est censée annoncer une vie d’écrivain que l’on voit se bâtir pendant sept tomes.

Quel auteur le Héros aurait-il été ? Pour le savoir nous ne disposons que de ces 389 mots. Ça mérite d’être décortiqué. Il faut donc commencer par l’objet du délit !

 

Le pitch :

Cahoté dans une carriole, un gamin est inspiré par la ronde de trois clochers.

 

Le résumé :

Deux clochers beaucerons se dressent. Ils sont de Martinville. Un troisième, de Vieuxvicq, vient leur faire face. D’où qu’on les regarde, ils sont ensemble, parfois à deux mais surtout à trois, près ou loin, écartés où serrés, au soleil ou au crépuscule.

Le narrateur est, avec d’autres occupants, dans une voiture dont l’allure varie jusqu’au galop. Le phénomène qu’il observe lui fait penser à des oiseaux, à des pivots d’or, à des fleurs peintes et à des jeunes filles. Il fait nuit quand l’attelage arrive à Combray.

 

Le texte :

« Seuls, s’élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville. Bientôt nous en vîmes trois : venant se placer en face d’eux par une volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers étaient toujours au loin devant nous, comme trois oiseaux posés sur la plaine, immobiles et qu’on distingue au soleil. Puis le clocher de Vieuxvicq s’écarta, prit ses distances, et les clochers de Martinville restèrent seuls, éclairés par la lumière du couchant que même à cette distance, sur leurs pentes, je voyais jouer et sourire. Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d’un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds ; et ils s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivîmes notre route ; nous avions déjà quitté Martinville depuis un peu de temps et le village après nous avoir accompagnés quelques secondes avait disparu, que restés seuls à l’horizon à nous regarder fuir, ses clochers et celui de Vieuxvicq agitaient encore en signe d’adieu leurs cimes ensoleillées. Parfois l’un s’effaçait pour que les deux autres pussent nous apercevoir un instant encore ; mais la route changea de direction, ils virèrent dans la lumière comme trois pivots d’or et disparurent à mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous étions déjà près de Combray, le soleil étant maintenant couché, je les aperçus une dernière fois de très loin qui n’étaient plus que comme trois fleurs peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des champs. Ils me faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d’une légende, abandonnées dans une solitude où tombait déjà l’obscurité ; et tandis que nous nous éloignions au galop, je les vis timidement chercher leur chemin et après quelques gauches trébuchements de leurs nobles silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser l’un derrière l’autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu’une seule forme noire, charmante et résignée, et s’effacer dans la nuit. »

 

Le contexte :

Pour bien comprendre le texte, il faut lire ce qui les pages qui le précèdent. Nous sommes presqu’à la moitié de Du côté de chez Swann et la scène se passe du côté de Guermantes. Une après-midi, le Héros et ses parents rentrent de promenade. Le jour baisse. Il leur reste la moitié du chemin et ils sont fort contents de rencontrer le docteur Percepied. C’est un homme bourru dont la voix et les sourcils sont gros. Il doit connaître tout le monde à Combray — en tous cas les Guermantes puisqu’il a soigné la duchesse avec succès quatre ans auparavant et qu’elle est invitée au mariage de sa fille : c’est au cours de la cérémonie que le Héros la verra pour la première fois.

Le médecin est pressé. Son cheval court au galop parce qu’il est attendu chez un malade à Martinville-le-Sec. Comme c’est sur le chemin de Combray, il embarque les promeneurs qui n’auront qu’à l’attendre à la porte le temps de sa visite. L’enfant monte à côté du cocher. La voiture n’a rien de luxueux (dans Le Côté de Guermantes, le Héros parlera d’elle comme d’une « carriole »).

C’est à ce moment qu’il voit la ronde des clochers. À un moment, le docteur fait un arrêt devant l’église de Martinville et ses trois hôtes en profitent pour descendre discuter. Une fois repartis, le gamin lui demande de quoi écrire — crayon et papier (dont on peut supposer qu’il en a sur lui ne serait-ce que pour rédiger ses ordonnances et c’est peut-être sur du papier à en-tête que le petit Marcel rédige son premier texte littéraire). Malgré les cahots il compose un « petit morceau » qu’il retrouve plus tard et qu’il nous offre après avoir subi peu de changements.

Ce passage en suit un autre qui — heureux hasard ! — évoque l’absence de « dispositions pour les lettres » du Héros qui estime devoir renoncer à l’écriture et à la célébrité qu’elle entraîne. Il le regrette mais cesse d’y penser puisqu’il n’a pas de talent. C’est donc hors toute préoccupation littéraire qu’il observe le paysage dont il n’arrive pas à savoir ce qu’il lui cache. Il ne ressent pas moins des impressions qu’il garde pour lui jusqu’à ce fameux jour.

 

*Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il me parut plus affligeant encore qu’auparavant de n’avoir pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre. Les regrets que j’en éprouvais, tandis que je restais seul à rêver un peu à l’écart, me faisaient tant souffrir, que pour ne plus les ressentir, de lui-même par une sorte d’inhibition devant la douleur, mon esprit s’arrêtait entièrement de penser aux vers, aux romans, à un avenir poétique sur lequel mon manque de talent m’interdisait de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces préoccupations littéraires et ne s’y rattachant en rien, tout d’un coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l’odeur d’un chemin me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu’ils me donnaient, et aussi parce qu’ils avaient l’air de cacher au delà de ce que je voyais, quelque chose qu’ils invitaient à venir prendre et que malgré mes efforts je n’arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela se trouvait en eux, je restais là, immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d’aller avec ma pensée au delà de l’image ou de l’odeur. Et s’il me fallait rattraper mon grand-père, poursuivre ma route, je cherchais à les retrouver, en fermant les yeux ; je m’attachais à me rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans que je pusse comprendre pourquoi, m’avaient semblé pleines, prêtes à s’entr’ouvrir, à me livrer ce dont elles n’étaient qu’un couvercle. Certes ce n’était pas des impressions de ce genre qui pouvaient me rendre l’espérance que j’avais perdue de pouvoir être un jour écrivain et poète, car elles étaient toujours liées à un objet particulier dépourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune vérité abstraite. Mais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonné, l’illusion d’une sorte de fécondité et par là me distrayaient de l’ennui, du sentiment de mon impuissance que j’avais éprouvés chaque fois que j’avais cherché un sujet philosophique pour une grande œuvre littéraire. Mais le devoir de conscience était si ardu que m’imposaient ces impressions de forme, de parfum ou de couleur — de tâcher d’apercevoir ce qui se cachait derrière elles, que je ne tardais pas à me chercher à moi-même des excuses qui me permissent de me dérober à ces efforts et de m’épargner cette fatigue. Par bonheur mes parents m’appelaient, je sentais que je n’avais pas présentement la tranquillité nécessaire pour poursuivre utilement ma recherche, et qu’il valait mieux n’y plus penser jusqu’à ce que je fusse rentré, et ne pas me fatiguer d’avance sans résultat. Alors je ne m’occupais plus de cette chose inconnue qui s’enveloppait d’une forme ou d’un parfum, bien tranquille puisque je la ramenais à la maison, protégée par le revêtement d’images sous lesquelles je la trouverais vivante, comme les poissons que les jours où on m’avait laissé aller à la pêche, je rapportais dans mon panier couverts par une couche d’herbe qui préservait leur fraîcheur. Une fois à la maison je songeais à autre chose et ainsi s’entassaient dans mon esprit (comme dans ma chambre les fleurs que j’avais cueillies dans mes promenades ou les objets qu’on m’avait donnés), une pierre où jouait un reflet, un toit, un son de cloche, une odeur de feuilles, bien des images différentes sous lesquelles il y a longtemps qu’est morte la réalité pressentie que je n’ai pas eu assez de volonté pour arriver à découvrir. Une fois pourtant, — où notre promenade s’étant prolongée fort au delà de sa durée habituelle, nous avions été bien heureux de rencontrer à mi-chemin du retour, comme l’après-midi finissait, le docteur Percepied qui passait en voiture à bride abattue, nous avait reconnus et fait monter avec lui, — j’eus une impression de ce genre et ne l’abandonnai pas sans un peu l’approfondir. On m’avait fait monter près du cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait encore avant de rentrer à Combray à s’arrêter à Martinville-le-Sec chez un malade à la porte duquel il avait été convenu que nous l’attendrions. Au tournant d’un chemin j’éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient l’air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé d’eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d’eux.

En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais que je n’allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu’ils semblaient contenir et dérober à la fois.

Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions l’air de si peu nous rapprocher d’eux, que je fus étonné quand, quelques instants après, nous nous arrêtâmes devant l’église de Martinville. Je ne savais pas la raison du plaisir que j’avais eu à les apercevoir à l’horizon et l’obligation de chercher à découvrir cette raison me semblait bien pénible ; j’avais envie de garder en réserve dans ma tête ces lignes remuantes au soleil et de n’y plus penser maintenant. Et il est probable que si je l’avais fait, les deux clochers seraient allés à jamais rejoindre tant d’arbres, de toits, de parfums, de sons, que j’avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu’ils m’avaient procuré et que je n’ai jamais approfondi. Je descendis causer avec mes parents en attendant le docteur. Puis nous repartîmes, je repris ma place sur le siège, je tournai la tête pour voir encore les clochers qu’un peu plus tard, j’aperçus une dernière fois au tournant d’un chemin. Le cocher, qui ne semblait pas disposé à causer, ayant à peine répondu à mes propos, force me fut, faute d’autre compagnie, de me rabattre sur celle de moi-même et d’essayer de me rappeler mes clochers. Bientôt leurs lignes et leurs surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d’écorce, se déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en elles m’apparut, j’eus une pensée qui n’existait pas pour moi l’instant avant, qui se formula en mots dans ma tête, et le plaisir que m’avait fait tout à l’heure éprouver leur vue s’en trouva tellement accru que, pris d’une sorte d’ivresse, je ne pus plus penser à autre chose. À ce moment et comme nous étions déjà loin de Martinville en tournant la tête je les aperçus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil était déjà couché. Par moments les tournants du chemin me les dérobaient, puis ils se montrèrent une dernière fois et enfin je ne les vis plus.

Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être quelque chose d’analogue à une jolie phrase, puisque c’était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir, que cela m’était apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je composai malgré les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience et obéir à mon enthousiasme, le petit morceau suivant que j’ai retrouvé depuis et auquel je n’ai eu à faire subir que peu de changements : […]

 

Ce qui suit est aussi intéressant. Le Héros oubliera ce texte. Mais sur le moment, alors qu’il a fini de l’écrire sur un coin de siège, là où le cocher met d’habitude les volailles achetées à Martinville, il est si heureux que, se prenant pour une poule qui a pondu, il chante à tue-tête.

*Je ne repensai jamais à cette page, mais à ce moment-là, quand, au coin du siège où le cocher du docteur plaçait habituellement dans un panier les volailles qu’il avait achetées au marché de Martinville, j’eus fini de l’écrire, je me trouvai si heureux, je sentais qu’elle m’avait si parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu’ils cachaient derrière eux, que, comme si j’avais été moi-même une poule et si je venais de pondre un œuf, je me mis à chanter à tue-tête.

 

Le destin du texte :

Des années plus tard, dans des conditions non précisées, le Héros envoie son texte au Figaro.

 

Demain, le détricotage du texte.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Depuis que j’ai une poule, je comprends mieux l’expression « pondre un texte ». Si le Héros chante à tue-tête, c’est que l’animal se met à caqueter fort dès que l’œuf est sorti.

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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