Les deux côtés de la Raspelière

Les deux côtés de la Raspelière

 

Combray n’a pas le monopole du côté ! Tout lecteur de Proust sait qu’il y en a deux au pays de Léonie. Les promenades familiales mènent soit du côté de chez Swann, soit du côté de Guermantes.

De la Beauce à la Normandie, des parents du Héros aux Verdurin, il n’y a pas si loin.

Il n’y a finalement pas à se montrer surpris d’apprendre que le couple de bourgeois cultivés — injustement moqué, selon moi (mais c’est une autre affaire) — entretient aussi ses côtés. Chez Sidonie et Gustave, on parle de « vues ».

Quand ils villégiaturent à la Raspelière, eux et leurs invités peuvent faire l’économie de bien des kilomètres en s’installant sur différents bancs du jardin.

 

Selon l’endroit, on est côté vallée ou côté mer ; on a vue sur Balbec ou Rivebelle ; on s’y plonge dans la lecture ou l’on y déguste des liqueurs.

 

Bref, il y a aussi de bons côtés chez les Verdurin !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

L’extrait :

*Disons, du reste, que le jardin de la Raspelière était en quelque sorte un abrégé de toutes les promenades qu’on pouvait faire à bien des kilomètres alentour. D’abord à cause de sa position dominante, regardant d’un côté la vallée, de l’autre la mer, et puis parce que, même d’un seul côté, celui de la mer par exemple, des percées avaient été faites au milieu des arbres de telle façon que d’ici on embrassait tel horizon, de là tel autre. Il y avait à chacun de ces points de vue un banc ; on venait s’asseoir tour à tour sur celui d’où on découvrait Balbec, ou Parville, ou Douville. Même, dans une seule direction, avait été placé un banc plus ou moins à pic sur la falaise, plus ou moins en retrait. De ces derniers, on avait un premier plan de verdure et un horizon qui semblait déjà le plus vaste possible, mais qui s’agrandissait infiniment si, continuant par un petit sentier, on allait jusqu’à un banc suivant d’où l’on embrassait tout le cirque de la mer. Là on percevait exactement le bruit des vagues, qui ne parvenait pas au contraire dans les parties plus enfoncées du jardin, là où le flot se laissait voir encore, mais non plus entendre. Ces lieux de repos portaient, à la Raspelière, pour les maîtres de maison, le nom de « vues ». Et en effet ils réunissaient autour du château les plus belles « vues » des pays avoisinants, des plages ou des forêts, aperçus fort diminués par l’éloignement, comme Hadrien avait assemblé dans sa villa des réductions des monuments les plus célèbres des diverses contrées. Le nom qui suivait le mot « vue » n’était pas forcément celui d’un lieu de la côte, mais souvent de la rive opposée de la baie et qu’on découvrait, gardant un certain relief malgré l’étendue du panorama. De même qu’on prenait un ouvrage dans la bibliothèque de M. Verdurin pour aller lire une heure à la « vue de Balbec », de même, si le temps était clair, on allait prendre des liqueurs à la « vue de Rivebelle », à condition pourtant qu’il ne fît pas trop de vent, car, malgré les arbres plantés de chaque côté, là l’air était vif. IV

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et