Grues et compagnie

Grues et compagnie

 

Celles-là, on les affiche moins… Ce sont les prostituées de bas étage, le tout venant de la débauche tarifée.

Dans la Recherche, elles sont nommées grue, putain, « poutana » (pour Françoise), prostituée (y compris au masculin), péripatéticienne même.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

Grue

*Aussi bien des hommes légers du faubourg Saint-Germain étaient-ils sans pitié quand ils parlaient de la maîtresse de Robert. « Les grues font leur métier, disait-on, elles valent autant que d’autres ; mais celle-là, non ! Nous ne lui pardonnerons pas ! Elle a fait trop de mal à quelqu’un que nous aimons. » II

*Je ne sais pourquoi je me dis dès le premier jour que le nom de Simonet devait être celui d’une des jeunes filles, je ne cessai plus de me demander comment je pourrais connaître la famille Simonet ; et cela par des gens qu’elle jugeât supérieurs à elle-même, ce qui ne devait pas être difficile si ce n’étaient que de petites grues du peuple, pour qu’elle ne pût avoir une idée dédaigneuse de moi. II

*Avant qu’il eût fait la connaissance de sa maîtresse actuelle, il avait en effet tellement vécu dans le monde restreint de la noce que, de toutes les femmes qui dînaient ces soirs-là à Rivebelle et dont beaucoup s’y trouvaient par hasard, étant venues au bord de la mer, certaines pour retrouver leur amant, d’autres pour tâcher d’en trouver un, il n’y en avait guère qu’il ne connût pour avoir passé — lui-même ou tel de ses amis — au moins une nuit avec elles. Il ne les saluait pas si elles étaient avec un homme, et elles, tout en le regardant plus qu’un autre parce que l’indifférence qu’on lui savait pour toute femme qui n’était pas son actrice, lui donnait aux yeux de celles-ci un prestige singulier, elles avaient l’air de ne pas le connaître. Et l’une chuchotait : « C’est le petit Saint-Loup. Il paraît qu’il aime toujours sa grue. C’est la grande amour. II

*Car jamais fanatique d’une grande comédienne qu’il ne connaît pas, allant faire « le pied de grue » devant la sortie des artistes, III

*Je crois pourtant que, précisément ce matin-là, et probablement pour la seule fois, Robert s’évada un instant hors de la femme que, tendresse après tendresse, il avait lentement composée, et aperçut tout d’un coup à quelque distance de lui une autre Rachel, un double d’elle, mais absolument différent et qui figurait une simple petite grue. III

*Robert eut peut-être l’idée alors que cet enfer où il vivait, avec la perspective et la nécessité d’un mariage riche, d’une vente de son nom, pour pouvoir continuer à donner cent mille francs par an à Rachel, il aurait peut-être pu s’en arracher aisément, et avoir les faveurs de sa maîtresse, comme ces calicots celles de leurs grues, pour peu de chose. Mais comment faire ? Elle n’avait démérité en rien. III

*[Le duc de Guermantes sur Robert :] enfin tout de même vous m’avouerez que, quand on s’appelle Saint-Loup, on ne s’amuse pas à prendre le contrepied des idées de tout le monde qui a plus d’esprit que Voltaire et même que mon neveu. Et surtout on ne se livre pas à ce que j’appellerai ces acrobaties de sensibilité, huit jours avant de se présenter au Cercle ! Elle est un peu roide ! Non, c’est probablement sa petite grue qui lui aura monté le bourrichon. Elle lui aura persuadé qu’il se classerait parmi les « intellectuels ». III

*— Je ne veux pas que ma mère me présente à Mme Swann, me dit Saint-Loup. C’est une ancienne grue. Son mari est juif et elle nous le fait au nationalisme. Tiens, voici mon oncle Palamède. III

*[Oriane :] Et avoir avec cela un valet de pied qui est amoureux d’une petite grue et qui fait des têtes si je ne demande pas à cette jeune personne de quitter un instant son fructueux trottoir pour venir prendre le thé avec moi! Oh! la vie est assommante», conclut langoureusement la duchesse. III

*mon imagination faisait le jeu de supposer qu’Albertine aurait pu, au lieu d’être la bonne jeune fille qu’elle était, avoir la même immoralité, la même faculté de tromperie qu’une ancienne grue, et je pensais à toutes les souffrances qui m’auraient attendu dans ce cas si j’avais jamais dû l’aimer. IV

*Et c’était en vain que Mme Verdurin leur disait alors, comme l’impératrice romaine, qu’elle était le seul général à qui dût obéir sa légion, comme le Christ ou le Kaiser, que celui qui aimait son père et sa mère autant qu’elle et n’était pas prêt à les quitter pour la suivre n’était pas digne d’elle, qu’au lieu de s’affaiblir au lit ou de se laisser berner par une grue, ils feraient mieux de rester près d’elle, elle, seul remède et seule volupté. IV

*Si les femmes de ce qu’on appelait autrefois les maisons closes, si les cocottes elles-mêmes (à condition que nous sachions qu’elles sont des cocottes) nous attirent si peu, ce n’est pas qu’elles soient moins belles que d’autres, c’est qu’elles sont toutes prêtes ; que ce qu’on veut précisément atteindre, elles nous l’offrent déjà ; c’est qu’elles ne sont pas des conquêtes. L’écart, là, est à son minimum. Une grue nous sourit déjà dans la rue comme elle le fera près de nous. V

*Morel criait à tue-tête, ce qui faisait sortir de lui un accent que je ne lui connaissais pas, paysan, refoulé d’habitude, et extrêmement étrange. Les paroles ne l’étaient pas moins, fautives au point de vue du français, mais il connaissait tout imparfaitement. « Voulez-vous sortir, grand pied de grue, grand pied de grue, grand pied de grue » répétait-il à la pauvre petite qui certainement, au début, n’avait pas compris ce qu’il voulait dire, puis qui, tremblante et fière, restait immobile devant lui. «Je vous ai dit de sortir, grand pied de grue, grand pied de grue ; allez chercher votre oncle pour que je lui dise ce que vous êtes, putain.» Juste à ce moment la voix de Jupien, qui rentrait en causant avec un de ses amis, se fit entendre dans la cour, et comme je savais que Morel était extrêmement poltron, je trouvai inutile de joindre mes forces à celles de Jupien et de son ami, lesquels dans un instant seraient dans la boutique, et je remontai pour éviter Morel qui, bien qu’ayant feint de tant désirer qu’on fît venir Jupien (probablement pour effrayer et dominer la petite par un chantage ne reposant peut-être sur rien), se hâta de sortir dès qu’il l’entendit dans la cour. Les paroles rapportées ne sont rien, elles n’expliqueraient pas le battement de cœur avec lequel je remontai. Ces scènes auxquelles nous assistons dans la vie trouvent un élément de force incalculable dans ce que les militaires appellent, en matière d’offensive, le bénéfice de la surprise, et j’avais beau éprouver tant de calme douceur à savoir qu’Albertine, au lieu de rester au Trocadéro, allait rentrer auprès de moi, je n’en avais pas moins dans l’oreille l’accent de ces mots dix fois répétés : « grand pied de grue, grand pied de grue », qui m’avaient bouleversé. […] Je dis à Albertine, peu en train, m’avait-elle dit, pour m’accompagner chez les Guermantes ou les Cambremer, que je ne savais trop où j’irais, et partis chez les Verdurin. Au moment où la pensée du concert que j’y entendrais me rappela la scène de l’après-midi : « grand pied de grue, grand pied de grue » — scène d’amour déçu, d’amour jaloux peut-être, mais alors aussi bestiale que celle que, à la parole près, peut faire à une femme un ourang-outang qui en est, si l’on peut dire, épris ; […] Malgré tout j’entendais toujours « grand pied de grue » et je craignais une prochaine récurrence à l’état sauvage. V

*[Charlus sur Morel :] Je sais bien que j’exagère facilement, quand il s’agit de lui, comme toutes les vieilles Maman-gâteau du Conservatoire. Comment, mon cher, vous ne le saviez pas ? Mais c’est que vous ne connaissez pas mon côté gobeur. Je fais le pied de grue pendant des heures à la porte des jurys d’examen. Je m’amuse comme une reine. Quant à la prose de Charlie, Bergotte m’avait assuré que c’était vraiment tout à fait très bien.» V

*[Mme Verdurin :] Quant aux femmes du monde qui étaient là et qui ne s’étaient même pas fait présenter, dès qu’elle avait compris leurs hésitations ou leur sans-gêne, elle avait dit : « Ah ! je vois ce que c’est, c’est un genre de vieilles grues qui ne nous convient pas, elles voient ce salon pour la dernière fois. » V

*Et aussitôt je vis qu’elle n’avait pas dit « casser », mais « me faire casser ». Horreur ! c’était cela qu’elle aurait préféré. Double horreur ! car même la dernière des grues, et qui consent à cela, ou le désire, n’emploie pas avec l’homme qui s’y prête cette affreuse expression. V

*[Goncourt :] Nous passons à table et c’est alors un extraordinaire défilé d’assiettes qui sont tout bonnement des chefs-d’œuvre de l’art du porcelainier, celui dont, pendant un repas délicat, l’attention chatouillée d’un amateur, écoute le plus complaisamment le bavardage artiste, – des assiettes de Yung-Tsching à la couleur capucine de leurs rebords, au bleuâtre, à l’effeuillé turgide de leurs iris d’eau, à la traversée vraiment décoratoire, par l’aurore d’un vol de martins-pêcheurs et de grues, aurore ayant tout à fait ces tons matutinaux qu’entreregarde quotidiennement, boulevard Montmorency, mon réveil – des assiettes de Saxe plus mièvres dans le gracieux de leur faire, à l’endormement, à l’anémie de leurs roses tournées au violet, au déchiquetage lie-de-vin d’une tulipe, au rococo d’un œillet ou d’un myosotis, des assiettes de Sèvres engrillagées par le fin guillochis de leurs cannelures blanches, verticillées d’or, ou que noue, sur l’à-plat crémeux de la pâte, le galant relief d’un ruban d’or, enfin toute une argenterie où courent ces myrtes de Luciennes que reconnaîtrait la Dubarry. VII

*Ayant appris que Rachel récitait des vers chez la princesse de Guermantes (ce qui scandalisait fort la Berma, grande artiste pour laquelle Rachel était restée une grue qu’on laissait figurer dans les pièces où elle-même, la Berma, jouait le premier rôle, parce que Saint-Loup lui payait ses toilettes pour la scène VII

*[La Berma] était quant à elle restée fidèle à la tradition qu’elle avait toujours respectée, dont elle était l’incarnation, qui lui faisait juger les choses et les gens comme trente ans auparavant, et par exemple juger Rachel non comme l’actrice à la mode qu’elle était devenue, mais comme la petite grue qu’elle avait connue. VII

*Mais la fille de la Berma savait trop à quel niveau infime sa mère situait Rachel et qu’elle l’eût tuée de désespoir en sollicitant de l’ancienne grue une invitation. VII

 

Putain

*« Voulez-vous sortir, grand pied de grue, grand pied de grue, grand pied de grue » répétait-il à la pauvre petite qui certainement, au début, n’avait pas compris ce qu’il voulait dire, puis qui, tremblante et fière, restait immobile devant lui. « Je vous ai dit de sortir, grand pied de grue, grand pied de grue ; allez chercher votre oncle pour que je lui dise ce que vous êtes, putain.» V

*Mais M. de Charlus, sur ce point, s’écartait un peu de la règle habituelle. Admirant tout chez Morel, ses succès féminins ne lui portaient pas ombrage, lui causaient une même joie que ses succès au concert ou à l’écarté. « Mais, mon cher, vous savez, il fait des femmes », disait-il d’un air de révélation, de scandale, peut-être d’envie, surtout d’admiration. « Il est extraordinaire, ajoutait-il. Partout les putains les plus en vue n’ont d’yeux que pour lui. On le remarque partout, aussi bien dans le métro qu’au théâtre. C’en est embêtant ! Je ne peux pas aller avec lui au restaurant sans que le garçon lui apporte les billets doux d’au moins trois femmes. Et toujours des jolies encore. Du reste, ça n’est pas extraordinaire. Je le regardais hier, je le comprends, il est devenu d’une beauté, il a l’air d’une espèce de Bronzino, il est vraiment admirable. » V

 

Poutana

*Je me souviens qu’une fois Albertine, comme Françoise, que nous n’avions pas entendue, entrait au moment où mon amie était toute nue contre moi, dit malgré elle, voulant me prévenir : « Tiens, voilà la belle Françoise ». Françoise, qui n’y voyait pas très clair et ne faisait que traverser la pièce assez loin de nous, ne se fût sans doute aperçue de rien. Mais les mots si anormaux de « belle Françoise » qu’Albertine n’avait jamais prononcés de sa vie, montrèrent d’eux-mêmes leur origine ; elle les sentit cueillis au hasard par l’émotion, n’eut pas besoin de regarder rien pour comprendre tout et s’en alla en murmurant dans son patois le mot de « poutana ». VII

 

Prostituée

*[Les invertis] leur désir serait à jamais inassouvissable si l’argent ne leur livrait de vrais hommes, et si l’imagination ne finissait par leur faire prendre pour de vrais hommes les invertis à qui ils se sont prostitués. IV

*Comme, en dehors de son art, il était d’une incompréhensible paresse, la nécessité de se faire entretenir s’imposait et il aimait mieux que ce fût par la nièce de Jupien que par M. de Charlus, cette combinaison lui offrant plus de liberté, et aussi un grand choix de femmes différentes, tant par les apprenties toujours nouvelles, qu’il chargerait la nièce de Jupien de lui débaucher, que par les belles dames riches auxquelles il la prostituerait. V

*dans mon imagination maintenant, Albertine était libre, elle usait mal de cette liberté, elle se prostituait aux unes, aux autres. VI

*Forcheville, qui, comme le moindre noble, avait puisé dans des conversations de famille la certitude que son nom était plus ancien que celui de La Rochefoucauld, considérait qu’en épousant la veuve d’un juif il avait accompli le même acte de charité qu’un millionnaire qui ramasse une prostituée dans la rue et la tire de la misère et de la fange ; il était prêt à étendre sa bonté jusqu’à la personne de Gilberte dont tant de millions aideraient, mais dont cet absurde nom de Swann gênerait le mariage. VI

 

Péripatéticienne

*Cottard cependant souffrait que Mme Verdurin ignorât qu’ils avaient failli manquer le train. « Allons, voyons, dit Mme Cottard à son mari pour l’encourager, raconte ton odyssée. — En effet, elle sort de l’ordinaire, dit le docteur qui recommença son récit. Quand j’ai vu que le train était en gare, je suis resté médusé. Tout cela par la faute de Ski. Vous êtes plutôt bizarroïde dans vos renseignements, mon cher ! Et Brichot qui nous attendait à la gare ! — Je croyais, dit l’universitaire, en jetant autour de lui ce qui lui restait de regard et en souriant de ses lèvres minces, que si vous vous étiez attardé à Graincourt, c’est que vous aviez rencontré quelque péripatéticienne. — Voulez-vous vous taire ? si ma femme vous entendait ! dit le professeur. La femme à moâ, il est jalouse. — Ah ! ce Brichot, s’écria Ski, en qui l’égrillarde plaisanterie de Brichot éveillait la gaieté de tradition, il est toujours le même » ; bien qu’il ne sût pas, à vrai dire, si l’universitaire avait jamais été polisson. IV

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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