Et les autres étages ?

Et les autres étages ?

 

Le monde proustien vit dans un Paris haussmannien mais tous ne logent pas dans des habitations dues au baron constructeur (voir les chroniques d’hier et d’avant-hier).

Cela s’illustre quand on fait le compte des étages cités dans À la recherche du temps perdu. Ils dessinent des décors d’appartements bourgeois, de petits et grands hôtels particuliers.

 

Rez-de chaussée

*[Rue La Pérouse] Laissant à gauche, au rez-de-chaussée surélevé, la chambre à coucher d’Odette qui donnait derrière sur une petite rue parallèle, un escalier droit entre des murs peints de couleur sombre et d’où tombaient des étoffes orientales, des fils de chapelets turcs et une grande lanterne japonaise suspendue à une cordelette de soie (mais qui, pour ne pas priver les visiteurs des derniers conforts de la civilisation occidentale s’éclairait au gaz), montait au salon et au petit salon. I

*S’il arrivait après l’heure où Odette envoyait ses domestiques se coucher, avant de sonner à la porte du petit jardin, il allait d’abord dans la rue, où donnait au rez-de-chaussée, entre les fenêtres toutes pareilles, mais obscures, des hôtels contigus, la fenêtre, seule éclairée, de sa chambre. I

*Dans ce quartier, considéré alors comme éloigné, d’un Paris plus sombre qu’aujourd’hui, et qui, même dans le centre, n’avait pas d’électricité sur la voie publique et bien peu dans les maisons, les lampes d’un salon situé au rez-de-chaussée ou à un entresol très bas (tel qu’était celui de ses appartements où recevait habituellement Mme Swann), suffisaient à illuminer la rue et à faire lever les yeux au passant qui rattachait à leur clarté comme à sa cause apparente et voilée la présence devant la porte de quelques coupés bien attelés. II

*Le cœur battait un peu plus vite à la princesse d’Épinay qui recevait dans son grand salon du rez-de-chaussée, quand elle apercevait de loin, telles les premières lueurs d’un inoffensif incendie ou les « reconnaissances » d’une invasion non espérée, traversant lentement la cour, d’une démarche oblique, la duchesse coiffée d’un ravissant chapeau et inclinant une ombrelle d’où pleuvait une odeur d’été. « Tiens, Oriane », disait-elle III

*[Dans l’hôtel de Guermantes où vit le Héros] La curiosité m’enhardissant peu à peu, je descendis jusqu’à la fenêtre du rez-de-chaussée, ouverte elle aussi, et dont les volets n’étaient qu’à moitié clos. IV

*[Au Cours-la-Reine] à cause de la chaleur de la maison et de l’heure, la dame avait clos hermétiquement les volets dans les vastes salons rectangulaires du rez-de-chaussée où elle recevait. IV

*[Brichot sur les Verdurin :] À l’époque à laquelle vous faites allusion nos amis habitaient, rue Montalivet, un magnifique rez-de-chaussée avec entresol donnant sur un jardin, moins somptueux évidemment, et que pourtant je préfère à l’hôtel des Ambassadeurs de Venise. » V

(Deux autres « rez-de-chaussée » sont évoqués dans Du côté de chez Swann, situés à Combray.)

 

Entresol

*Puis, nous poursuivions notre route jusque devant leur porte cochère où un concierge différent de tout concierge, et pénétré jusque dans les galons de sa livrée du même charme douloureux que j’avais ressenti dans le nom de Gilberte, avait l’air de savoir que j’étais de ceux à qui une indignité originelle interdirait toujours de pénétrer dans la vie mystérieuse qu’il était chargé de garder et sur laquelle les fenêtres de l’entresol paraissaient conscientes d’être refermées, ressemblant beaucoup moins entre la noble retombée de leurs rideaux de mousseline à n’importe quelles autres fenêtres, qu’aux regards de Gilberte. I

*un entresol très bas (tel qu’était celui de ses appartements où recevait habituellement Mme Swann), II

*un magnifique rez-de-chaussée avec entresol donnant sur un jardin V

je comprenais bien que par «salon» Brichot entendait — comme le mot église ne signifie pas seulement l’édifice religieux mais la communauté des fidèles — non pas seulement l’entresol, mais les gens qui le fréquentaient, V

(Un entresol dans un village de banlieue est cité dans Le Côté de Guermantes,)

 

Premier étage

*[Chez Charlus] on distinguait les premiers accords de la troisième partie de la Symphonie pastorale, « la joie après l’orage », exécutés non loin de nous, au premier étage sans doute, par des musiciens. III

*[Quai Conti] j’ai un peu l’illusion d’être au bord du Grand Canal. L’illusion est entretenue par la construction de l’hôtel où du premier étage on ne voit pas le quai et par le dire évocateur du maître de maison affirmant que le nom de la rue du Bac – du diable si j’y avais jamais pensé – viendrait du bac sur lequel des religieuses d’autrefois, les Miramiones, se rendaient aux offices de Notre-Dame. VII

*Tout en me le demandant et en étant résolu aujourd’hui à trouver la réponse, j’entrai dans l’hôtel de Guermantes, parce que nous faisons toujours passer avant la besogne intérieure que nous avons à faire le rôle apparent que nous jouons et qui ce jour là était celui d’un invité. Mais arrivé au premier étage, un maître d’hôtel me demanda d’entrer un instant dans un petit salon-bibliothèque attenant au buffet, jusqu’à ce que le morceau qu’on jouait fût achevé, la princesse ayant défendu qu’on ouvrît les portes pendant son exécution. VII

 

(Il y a un troisième étage à Doncières dans Le Côté de Guermantes.)

 

Quand ils prennent de la hauteur, les personnages de la Recherche sont — comment dire — comme pris de vertige :

 

*En voyant le liftier prêt, dans son désespoir, à se jeter des cinq étages, je me demandais si, nos conditions sociales se trouvant respectivement changées, du fait par exemple d’une révolution, au lieu de manœuvrer gentiment pour moi l’ascenseur, le lift, devenu bourgeois, ne m’en eût pas précipité, et s’il n’y a pas, dans certaines classes du peuple, plus de duplicité que dans le monde où, sans doute, l’on réserve pour notre absence les propos désobligeants, mais où l’attitude à notre égard ne serait pas insultante si nous étions malheureux. IV

 

*[Saniette :] — J’attendais qu’une des personnes qui surveillent aux vêtements puisse prendre mon pardessus et me donner un numéro. — Qu’est-ce que vous dites ? demanda d’un air sévère M. Verdurin : « qui surveillent aux vêtements ». Est-ce que vous devenez gâteux ? on dit : « surveiller les vêtements », s’il vous faut apprendre le français comme aux gens qui ont eu une attaque. — Surveiller à quelque chose est la vraie forme, murmura Saniette d’une voix entrecoupée ; l’abbé Le Batteux… — Vous m’agacez, vous, cria M. Verdurin d’une voix terrible. Comme vous soufflez ! Est-ce que vous venez de monter six étages ? » V

 

*Françoise, après quelques réflexions sur nous, telles que « ils ont sûrement la bougeotte », montait ranger ses affaires dans son sixième, III

 

Fin de la visite.

Des marches aux étages en trois épisodes, c’est ce qu’on appelle avoir l’esprit de l’escalier.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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