En marches ?

En marches ?

 

En marche ou en marches ? La première proposition est politique et ce n’est pas le lieu pour en discourir ; la seconde renvoie aux escaliers.

Le mot se présente cent neuf fois dans À la recherche du temps perdu.

 

C’est d’abord celui, à l’hôtel de Guermantes à Paris, où la grand’mère du Héros a un accident de vêtement :

*Ma grand’mère était revenue de sa visite enthousiasmée par la maison qui donnait sur des jardins et où Mme de Villeparisis lui conseillait de louer, et aussi par un giletier et sa fille, qui avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle était entrée demander qu’on fît un point à sa jupe qu’elle avait déchirée dans l’escalier. I

 

La deuxième occurrence désigne le plus célèbre, l’escalier « détesté » de tante Léonie à Combray dont le Héros, privé du baiser maternel, monte les marches « à contre-cœur ».

 

Suivent l’escalier du clocher de Saint-Hilaire avec ses quatre-vingt-dix-sept marches ; de l’oncle Adolphe à Paris, où la dame en rose assure avoir croisé le Héros ; d’Odette rue La Pérouse ; d’une petite couturière aimée de Swann, raide, obscur et fétide ; le D, palier à gauche, menant à un cinquième étage où des petits bourgeois font danser ; « l’Escalier des Géants » du Palais Ducal à Venise ; l’escalier de Mme de Saint-Euverte, monumental, où se tiennent d’imposants domestiques en livrée ;  l’escalier, tout en bois, menant à l’appartement des Swann disposant d’un escalier intérieur donnant accès aux chambres ; l’escalier, monumental aussi et imitant le marbre, du hall du Grand-Hôtel de Balbec ; les petits escaliers de communication de l’établissement pour le personnel ; ses escaliers intérieurs ; l’escalier de la mère de Mme de Villeparisis dans lequel la duchesse de La Rochefoucauld souffle ; un escalier en cristal que la lumière inventerait dans une toile d’Elstir ; les escaliers malcommodes, selon Françoise, de l’ancien logement du Héros mais elle qualifie les nouveaux, de l’hôtel de Guermantes, de satanés ; le grand escalier de l’Opéra ; un escalier à Doncières aux marches cloutées ; les escaliers extérieurs de grès noirâtres à Combray ; l’escalier de service de la duchesse de Poictiers qu’elle ne veut pas faire prendre à ses anciennes institutrices ; l’escalier d’une ambassade où la snob Mme Leroi salue profondément mais glacialement Mme de Villeparisis ; l’escalier que Rachel voulait dresser au milieu du salon de la duchesse de Guermantes ; etc., etc. — sans oublier l’escalier des songes ni celui de l’hôtel de Jupien…

 

Faisons un arrêt sur les marches d’un escalier particulier, illustration de la lutte des classes du temps de Proust — celui dit « de service ».

 

Le premier cité porte un autre nom, « escalier de communication ». Réservé au personnel du Grand-Hôtel de Balbec, il permet aux femmes de chambre de se déplacer loin de la vue des clients.

*À chaque étage, des deux côtés de petits escaliers de communication, se dépliaient en éventails de sombres galeries, dans lesquelles portant un traversin, passait une femme de chambre. II

 

Les cinq autres, escaliers de service, indiquent clairement que deux mondes cohabitent, sans se croiser, dans les maisons bourgeoises ou aristocrates de Paris : l’escalier auquel on accède par l’entrée principale est pour les résidents et leurs visiteurs…

 

… l’autre, étroit et sans tapis, indique aux domestiques, aux fournisseurs et aux gens de peu qu’ils doivent se faire discrets.

 

*[Saint-Loup sur sa cousine Poictiers :] c’est une personne qui fait beaucoup pour ses anciennes institutrices, elle a défendu qu’on les fasse monter par l’escalier de service. Je t’assure, c’est quelqu’un de très bien. Dans le fond Oriane ne l’aime pas parce qu’elle la sent plus intelligente. » III

*On avait commandé cet ouvrier avant que ma grand’mère tombât malade. Il me semblait qu’on eût pu le faire repartir ou le laisser attendre. Mais le protocole de Françoise ne le permettait pas, elle aurait manqué de délicatesse envers ce brave homme, l’état de ma grand’mère ne comptait plus. Quand au bout d’un quart d’heure, exaspéré, j’allai la chercher à la cuisine, je la trouvai causant avec lui sur le « carré » de l’escalier de service, dont la porte était ouverte, procédé qui avait l’avantage de permettre, si l’un de nous arrivait, de faire semblant qu’on allait se quitter, mais l’inconvénient d’envoyer d’affreux courants d’air. III

*[À l’hôtel de Guermantes] Je n’avais pour m’y rendre qu’à remonter à notre appartement, aller à la cuisine, descendre l’escalier de service jusqu’aux caves, les suivre intérieurement pendant toute la largeur de la cour, et, arrivé à l’endroit du sous-sol où l’ébéniste, il y a quelques mois encore, serrait ses boiseries, où Jupien comptait mettre son charbon, monter les quelques marches qui accédaient à l’intérieur de la boutique. IV

*£Quand, ayant quitté la duchesse, je remontai chez moi, Albertine était rentrée ; je croisai dans l’escalier Andrée, que l’odeur si violente des fleurs que je rapportais sembla incommoder.

— Comment, vous êtes déjà rentrées ? lui dis-je. — Il n’y a qu’un instant, mais Albertine avait à écrire, elle m’a renvoyée.— Vous ne pensez pas qu’elle ait quelque projet blâmable ? — Nullement, elle écrit à sa tante, je crois, mais elle qui n’aime pas les odeurs fortes ne sera pas enchantée de vos seringas. — Alors, j’ai eu une mauvaise idée ! Je vais dire à Françoise de les mettre sur le carré de l’escalier de service. — Si vous vous imaginez qu’Albertine ne sentira pas après vous l’odeur du seringa. Avec l’odeur de la tubéreuse, c’est peut-être la plus entêtante ; d’ailleurs je crois que Françoise est allée faire une course. — Mais alors, moi qui n’ai pas aujourd’hui ma clef, comment pourrai-je rentrer ? — Oh! vous n’aurez qu’à sonner. Albertine vous ouvrira. Et puis Françoise sera peut-être remontée dans l’intervalle. » V

[À l’hôtel de Guermantes] Tout d’un coup je m’avisai que je raisonnais comme si, entre les trois, Mlle d’Éporcheville était précisément la blonde qui s’était retournée et m’avait regardée deux fois. Or le concierge ne me l’avait pas dit. Je revins à sa loge, l’interrogeai à nouveau, il me dit qu’il ne pouvait me renseigner là-dessus, mais qu’il allait le demander à sa femme qui les avait déjà vues une autre fois. Elle était en train de faire l’escalier de service. VI

*Perdue dans sa rêverie, ma mère disait : « La fille d’une femme que ton père n’aurait jamais permis que je salue épousant le neveu de Mme de Villeparisis que ton père ne me permettait pas, au commencement, d’aller voir parce qu’il la trouvait d’un monde trop brillant pour moi ! » Puis : « Le fils de Mme de Cambremer, pour qui Legrandin craignait tant d’avoir à nous donner une recommandation parce qu’il ne nous trouvait pas assez chic, épousant la nièce d’un homme qui n’aurait jamais osé monter chez nous que par l’escalier de service !… Tout de même, ta pauvre grand’mère avait raison, tu te rappelles, quand elle disait que la grande aristocratie faisait des choses qui choqueraient de petits bourgeois, et que la reine Marie-Amélie lui était gâtée par les avances qu’elle avait faites à la maîtresse du prince de Condé pour qu’elle le fît tester en faveur du duc d’Aumale. Tu te souviens, elle était choquée que, depuis des siècles, des filles de la maison de Gramont, qui furent de véritables saintes, aient porté le nom de Corisande en mémoire de la liaison d’une aïeule avec Henri IV. Ce sont des choses qui se font peut-être aussi dans la bourgeoisie, mais on les cache davantage. Crois-tu que cela l’eût amusée, ta pauvre grand’mère ! » disait maman avec tristesse VI

 

Dans ces dispositions rigoureusement codifiées, un étage a un statut particulier qui va nous permettre, demain, de visiter, pour nous instruire sur les mœurs parisiennes, un immeuble haussmannien. Mais quel étage ? Patience.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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