Balné… quoi ?

Balné… quoi ?

 

L’été propice pour lire des romans de plage… Dirait-on d’ailleurs qu’À l’ombre des jeunes filles en fleurs entre dans cette catégorie au prétexte qu’il a pour protagonistes des touristes de bord de mer ?

Une question au passage pour ne pas bronzer idiot : selon vous, combien y a-t-il d’occurrences du mot « balnéaire » dans À la recherche du temps perdu ? 3, 33, 63 ?

 

Pour vous laisser le temps de réfléchir, instruisons-nous sur cette vogue des bains de mer au temps de Proust. Quand il arrive à Cabourg, c’est parce que le Grand-Hôtel vient d’ouvrir. Il n’est pas là pour se baigner comme les touristes, engeance nouvelle que les chemins de fer guident vers les plages. Il est plutôt du genre des premiers venus attirés par les bienfaits de l’eau.

Au départ, le bain de mer est à but thérapeutique : chaud dans le premier établissement français, à Boulogne-sur-Mer en 1785 ; Dieppe suit en 1812 ; Le Croisic en 1819. La balnéothérapie est lancée, mais le mot n’est créé qu’en 1865, en même temps que « balnéaire » qui, dans la Recherche, apparaît donc… trois fois — pas davantage :

*C’est un grand charme ajouté à la vie dans une station balnéaire comme était Balbec, si le visage d’une jolie fille, une marchande de coquillages, de gâteaux ou de fleurs, peint en vives couleurs dans notre pensée, est quotidiennement pour nous dès le matin le but de chacune de ces journées oisives et lumineuses qu’on passe sur la plage. II

*« [Charlus] ne doit pas être commode tous les jours, il a un air pincé, chuchota à Ski le docteur qui, étant resté très simple malgré une couche superficielle d’orgueil, ne cherchait pas à cacher que Charlus le snobait. Il ignore sans doute que dans toutes les villes d’eau, et même à Paris dans les cliniques, les médecins, pour qui je suis naturellement le « grand chef », tiennent à honneur de me présenter à tous les nobles qui sont là, et qui n’en mènent pas large. Cela rend même assez agréable pour moi le séjour des stations balnéaires, ajouta-t-il d’un air léger. IV

*Tout d’un coup c’était un souvenir que je n’avais pas revu depuis bien longtemps, car il était resté dissous dans la fluide et invisible étendue de ma mémoire, qui se cristallisait. Ainsi il y avait plusieurs années, comme on parlait de son peignoir de douche, Albertine avait rougi. À cette époque-là je n’étais pas jaloux d’elle. Mais depuis, j’avais voulu lui demander si elle pouvait se rappeler cette conversation et me dire pourquoi elle avait rougi. Cela m’avait d’autant plus préoccupé qu’on m’avait dit que les deux jeunes filles amies de Léa allaient dans cet établissement balnéaire de l’hôtel et, disait-on, pas seulement pour prendre des douches. VI

 

Un autre mot, hapax proustien, avec le même début — balnéa — se glisse dans Sodome et Gomorrhe, « balnéation », créé, lui, en 1866.

*Mais c’était la canicule et ç’avait déjà été terrible de partir tout de suite après le déjeuner. J’eusse mieux aimé ne pas sortir si tôt ; l’air lumineux et brûlant éveillait des idées d’indolence et de rafraîchissement. Il remplissait nos chambres, à ma mère et à moi, selon leur exposition, à des températures inégales, comme des chambres de balnéation. IV 1368

 

Le terme, médical, désigne l’action de prendre ou de donner des bains à des fins thérapeutiques. Il est encore utilisé, ici ou là, toujours pour des soins. Sur internet, Bagnères-de-Bigorre vante ses « soins [qui] se divisent entre cures de boisson, douches à jet, application de boue et balnéation » ; l’hôtel spa de Billiers, dans le Morbihan, exalte « le principe séculaire de la balnéation et des massages perpétué dans un luxueux et vaste espace propice au lâché prise » ; Niederbronn-les-Bains vante son « eau minérale, de type chlorurée, sodique et carbo-gazeuse est particulièrement indiquée en cure de balnéation pour les atteintes rhumatismales ou traumatiques ».

 

Oui, Marcel et son Héros viennent se revivifier à Cabourg-Balbec :

*Comme ma grand’mère ne pouvait se résoudre à aller « tout bêtement » à Balbec, elle s’arrêterait vingt-quatre heures chez une de ses amies, de chez laquelle je repartirais le soir même pour ne pas déranger, et aussi de façon à voir dans la journée du lendemain l’église de Balbec, qui, avions-nous appris, était assez éloignée de Balbec-Plage, et où je ne pourrais peut-être pas aller ensuite au début de mon traitement de bains. II

 

Certes, l’expression « bains de mer » se glisse dix-huit fois dans l’œuvre.

 

*Ma grand’mère qui trouvait qu’aux bains de mer il faut être du matin au soir sur la plage à humer le sel et qu’on n’y doit connaître personne, parce que les visites, les promenades sont autant de pris sur l’air marin, demandait au contraire qu’on ne parlât pas de nos projets à Legrandin, voyant déjà sa sœur, Mme de Cambremer, débarquant à l’hôtel au moment où nous serions sur le point d’aller à la pêche et nous forçant à rester enfermés pour la recevoir. I

*dans le nom de Balbec, comme dans le verre grossissant de ces porte-plume qu’on achète aux bains de mer, j’apercevais des vagues soulevées autour d’une église de style persan. I

*La vie est semée de ces miracles que peuvent toujours espérer les personnes qui aiment. Il est possible que celui-ci eût été provoqué artificiellement par ma mère qui voyant que depuis quelque temps j’avais perdu tout cœur à vivre, avait peut-être fait demander à Gilberte de m’écrire, comme, au temps de mes premiers bains de mer, pour me donner du plaisir à plonger, ce que je détestais parce que cela me coupait la respiration, elle remettait en cachette à mon guide baigneur de merveilleuses boîtes en coquillages et des branches de corail que je croyais trouver moi-même au fond des eaux. II

*À Combray, comme nous étions connus de tout le monde, je ne me souciais de personne. Dans la vie de bains de mer on ne connaît que ses voisins. II

*J’avais beau avoir appris que les jeunes gens qui montaient tous les jours à cheval devant l’hôtel étaient les fils du propriétaire véreux d’un magasin de nouveautés et que mon père n’eût jamais consenti à connaître, la « vie de bains de mer » les dressait, à mes yeux, en statues équestres de demi-dieux et le mieux que je pouvais espérer était qu’ils ne laissassent jamais tomber leurs regards sur le pauvre garçon que j’étais, qui ne quittait la salle à manger de l’hôtel que pour aller s’asseoir sur le sable. J’aurais voulu inspirer de la sympathie même à l’aventurier qui avait été roi d’une île déserte en Océanie, même au jeune tuberculeux dont j’aimais à supposer qu’il cachait sous ses dehors insolents une âme craintive et tendre qui eût peut-être prodigué pour moi seul des trésors d’affection. D’ailleurs, (au contraire de ce qu’on dit d’habitude des relations de voyage) comme être vu avec certaines personnes peut vous ajouter, sur une plage où l’on retourne quelquefois un coefficient sans équivalent dans la vraie vie mondaine, il n’y a rien, non pas qu’on tienne aussi à distance, mais qu’on cultive si soigneusement dans la vie de Paris, que les amitiés de bains de mer. II

*Et par là, — tout autant que la splendeur aveuglante de la plage, que le flamboiement multicolore et les lueurs sous-océaniques des chambres, tout autant même que les leçons d’équitation par lesquelles des fils de commerçants étaient déifiés comme Alexandre de Macédoine — les amabilités quotidiennes de Mme de Villeparisis et aussi la facilité momentanée, estivale, avec laquelle ma grand’mère les acceptait, sont restées dans mon souvenir comme caractéristiques de la vie de bains de mer. II

*cette horde de fillasses mal élevées [les jeunes parentes de Bloch], poussant le souci des modes de « bains de mer » jusqu’à toujours avoir l’air de revenir de pêcher la crevette ou d’être en train de danser le tango. II

Ces jeunes filles bénéficiaient aussi de ce changement des proportions sociales caractéristiques de la vie des bains de mer. II

Un soir que nous demandions au patron qui était ce dîneur obscur, isolé et retardataire : « Comment, vous ne connaissiez pas le célèbre peintre Elstir ? » nous dit-il. Swann avait une fois prononcé son nom devant moi, j’avais entièrement oublié à quel propos; mais l’omission d’un souvenir, comme celle d’un membre de phrase dans une lecture, favorise parfois non l’incertitude, mais l’éclosion d’une certitude prématurée. « C’est un ami de Swann, et un artiste très connu, de grande valeur», dis-je à Saint-Loup. Aussitôt passa sur lui et sur moi, comme un frisson, la pensée qu’Elstir était un grand artiste, un homme célèbre, puis, que nous confondant avec les autres dîneurs, il ne se doutait pas de l’exaltation où nous jetait l’idée de son talent. Sans doute, qu’il ignorât notre admiration, et que nous connaissions Swann, ne nous eût pas été pénible si nous n’avions pas été aux bains de mer. Mais attardés à un âge où l’enthousiasme ne peut rester silencieux, et transportés dans une vie où l’incognito semble étouffant, nous écrivîmes une lettre signée de nos noms, où nous dévoilions à Elstir dans les deux dîneurs assis à quelques pas de lui deux amateurs passionnés de son talent, deux amis de son grand ami Swann et où nous demandions à lui présenter nos hommages. Un garçon se chargea de porter cette missive à l’homme célèbre. II

*Octave obtenait, au Casino, des prix dans tous les concours de boston, de tango, etc., ce qui lui ferait faire s’il le voulait un joli mariage dans ce milieu des « bains de mer » où ce n’est pas au figuré mais au propre que les jeunes filles épousent leur « danseur ». II

*à l’arrivée, je m’étais senti repris par le charme indolent de la vie de bains de mer. IV

*Mais tenez, Albertine, nous allons faire une chose bien simple : je sens que l’air me fera du bien ; puisque vous ne pouvez lâcher la dame, je vais vous accompagner jusqu’à Infreville. Ne craignez rien, je n’irai pas jusqu’à la Tour Élisabeth (la villa de la dame), je ne verrai ni la dame, ni vos amies. » Albertine avait l’air d’avoir reçu un coup terrible. Sa parole était entrecoupée. Elle dit que les bains de mer ne lui réussissaient pas. « Si ça vous ennuie que je vous accompagne ? — Mais comment pouvez-vous dire cela, vous savez bien que mon plus grand plaisir est de sortir avec vous. » Un brusque revirement s’était opéré. IV

*Alors le solitaire languit seul. Il n’a d’autre plaisir que d’aller à la station de bain de mer voisine demander un renseignement à un certain employé de chemin de fer. Mais celui-ci a reçu de l’avancement, est nommé à l’autre bout de la France; le solitaire ne pourra plus aller lui demander l’heure des trains, le prix des premières, et avant de rentrer rêver dans sa tour, comme Grisélidis, il s’attarde sur la plage, IV

*« Voyez-vous, lui dis-je en remontant dans le wagon, la vie de bains de mer et la vie de voyage me font comprendre que le théâtre du monde dispose de moins de décors que d’acteurs et de moins d’acteurs que de « situations ». IV

*La vie de bains de mer ôtait à une présentation les conséquences pour l’avenir qu’on eût pu redouter à Paris. IV

*en cette Albertine cloîtrée dans ma maison, loin de Balbec d’où je l’avais précipitamment emmenée, subsistaient l’émoi, le désarroi social, la vanité inquiète, les désirs errants de la vie de bains de mer. V

*Pour Gilberte ce furent d’abord ses agréments sur lesquels s’exerça la perspicacité oisive de M. et de Mme de Guermantes : « Avez-vous remarqué la manière dont elle dit certains mots, dit après son départ la duchesse à son mari, c’était bien du Swann, je croyais l’entendre. — J’allais faire la même remarque que vous, Oriane. — Elle est spirituelle, c’est tout à fait le tour de son père. — Je trouve qu’elle lui est même très supérieure. Rappelez-vous comme elle a bien raconté cette histoire de bains de mer, elle a un brio que Swann n’avait pas. — Oh ! il était pourtant bien spirituel. — Mais je ne dis pas qu’il n’était pas spirituel. Je dis qu’il n’avait pas de brio », dit M. de Guermantes d’un ton gémissant, car sa goutte le rendait nerveux et, quand il n’avait personne d’autre à qui témoigner son agacement, c’est à la duchesse qu’il le manifestait. VI

 

Il y a donc des baigneuses et des baigneurs pour le plaisir dans la Recherche, mais pas le Héros. Albertine ne le lui envoie pas dire :

*Vous ne faites rien ici ? On ne vous voit jamais au golf, aux bals du Casino ; vous ne montez pas à cheval non plus. Comme vous devez vous raser! Vous ne trouvez pas qu’on se bêtifie à rester tout le temps sur la plage ? Ah ! vous aimez à faire le lézard ? Vous avez du temps de reste. II

 

Non, ce n’est pas demain la veille qu’on exhumera des images de Proust en caleçon. Ne soyez pas choqué par le choix de ce mot, justifié demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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