Baignoires et piscines

Baignoires et piscines

 

Dans quoi se baigne-ton ? Dans la mer, une rivière, une piscine ou une baignoire.

 

Décidément toujours originaux, Proust et ses personnages ne sont pas du genre à barboter dans un tel appareil sanitaire. Non qu’ils ne se lavent pas mais les baignoires qu’ils fréquentent sont d’un autre genre, ces loges de rez-de-chaussée au théâtre ou à l’opéra. Elles représentent la quasi totalité des trente-six occurrences du mot dans la Recherche.

 

Seules quatre ont le sens original :

*[Oriane de Guermantes au général de Froberville sur les Iéna :] — Pensez que tous leurs meubles sont « Empire ! »

— Mais, princesse, naturellement, c’est parce que c’est le mobilier de leurs grands-parents.

— Mais je ne vous dis pas, mais ça n’est pas moins laid pour ça. Je comprends très bien qu’on ne puisse pas avoir de jolies choses, mais au moins qu’on n’ait pas de choses ridicules. Qu’est-ce que vous voulez ? je ne connais rien de plus pompier, de plus bourgeois que cet horrible style avec ces commodes qui ont des têtes de cygnes comme des baignoires. I

*Cessant de parler à mi-voix, Bloch demanda très haut la permission d’ouvrir les fenêtres et, sans attendre la réponse, se dirigea vers celles-ci. Mme de Villeparisis dit qu’il était impossible d’ouvrir, qu’elle était enrhumée. «Ah! si ça doit vous faire du mal! répondit Bloch, déçu. Mais on peut dire qu’il fait chaud!» Et se mettant à rire, il fit faire à ses regards qui tournèrent autour de l’assistance une quête qui réclamait un appui contre Mme de Villeparisis. Il ne le rencontra pas, parmi ces gens bien élevés. Ses yeux allumés, qui n’avaient pu débaucher personne, reprirent avec résignation leur sérieux ; il déclara en matière de défaite : « Il fait au moins vingt-deux degrés. Vingt-cinq ? Cela ne m’étonne pas. Je suis presque en nage. Et je n’ai pas, comme le sage Anténor, fils du fleuve Alpheios, la faculté de me tremper dans l’onde paternelle, pour étancher ma sueur, avant de me mettre dans une baignoire polie et de m’oindre d’une huile parfumée. » Et avec ce besoin qu’on a d’esquisser à l’usage des autres des théories médicales dont l’application serait favorable à notre propre bien-être : « Puisque vous croyez que c’est bon pour vous ! Moi je crois tout le contraire. C’est justement ce qui vous enrhume. » III

*Brichot m’apprit qu’il y avait ce soir, au « Quai Conti » (c’est ainsi que les fidèles disaient en parlant du salon Verdurin depuis qu’il s’était transporté là), grand « tra la la » musical, organisé par M. de Charlus. Il ajouta qu’au temps ancien dont je parlais, le petit noyau était autre et le ton différent, pas seulement parce que les fidèles étaient plus jeunes. Il me raconta des farces d’Elstir (ce qu’il appelait de « pures pantalonnades »), comme un jour où celui-ci, ayant feint de lâcher au dernier moment, était venu déguisé en maître d’hôtel extra et, tout en passant les plats, avait dit des gaillardises à l’oreille de la très prude baronne Putbus, rouge d’effroi et de colère; puis, disparaissant avant la fin du dîner, avait fait apporter dans le salon une baignoire pleine d’eau, d’où, quand on était sorti de table, il était émergé tout nu en poussant des jurons ; V

*[Journal inédit des Goncourt :] Puis, après le déjeuner, tout le monde sortait, même les jours de grains, dans le coup de soleil, le rayonnement d’une ondée lignant de son filtrage lumineux les nodosités d’un magnifique départ de hêtres centenaires qui mettaient devant la grille le beau végétal affectionné par le XVIIIe siècle, et d’arbustes ayant pour boutons fleurissants, dans la suspension de leurs rameaux, des gouttes de pluie. On s’arrêtait pour écouter le délicat barbotis, énamouré de fraîcheur, d’un bouvreuil se baignant dans la mignonne baignoire minuscule de Nymphenbourg qu’est la corolle d’une rose blanche. Et comme je parle à Mme Verdurin des paysages et des fleurs de là-bas délicatement pastellisés par Elstir : « Mais c’est moi qui lui ai fait connaître tout cela, jette-t-elle avec un redressement colère de la tête, tout, vous entendez bien, tout, les coins curieux, tous les motifs, je le lui ai jeté à la face quand il nous a quittés, n’est-ce pas, Auguste ? tous les motifs qu’il a peints. VII

 

Cette ultime baignoire est en réalité l’une des premières piscines couvertes chauffées des temps modernes. C’est le Badenburg, petit château de bains de la cour de Bavière, installé dans le parc du château de Nymphembourg (en allemand, Schloss Nymphenburg, le « château de la nymphe ») à Munich, résidence d’été des princes-électeurs et des rois.

 

Les piscines de la Recherche ont des statuts différents.

Trois des quatre premières ont une eau bleu azur, l’autre, verte ; la dernière est particulière puisque, située en Terre Sainte, elle est le cadre d’un miracle.

*Parmi les chambres dont j’évoquais le plus souvent l’image dans mes nuits d’insomnie, aucune ne ressemblait moins aux chambres de Combray, saupoudrées d’une atmosphère grenue, pollinisée, comestible et dévote, que celle du Grand-Hôtel de la Plage, à Balbec, dont les murs passés au ripolin contenaient comme les parois polies d’une piscine où l’eau bleuit, un air pur, azuré et salin. I

*Malheureusement ce n’était pas seulement par son aspect que différait de la « salle » de Combray donnant sur les maisons d’en face, cette salle à manger de Balbec, nue, emplie de soleil vert comme l’eau d’une piscine, et à quelques mètres de laquelle, la marée pleine et le grand jour élevaient comme devant la cité céleste, un rempart indestructible et mobile d’émeraude et d’or. II

 

*Mais comme la lune qui n’est qu’un petit nuage blanc d’une forme plus caractérisée et plus fixe pendant le jour, prend toute sa puissance dès que celui-ci s’est éteint, ainsi, quand je fus rentré à l’hôtel, ce fut la seule image d’Albertine qui s’éleva de mon cœur et se mit à briller. Ma chambre me semblait tout d’un coup nouvelle. Certes, il y avait bien longtemps qu’elle n’était plus la chambre ennemie du premier soir. Nous modifions inlassablement notre demeure autour de nous ; et, au fur et à mesure que l’habitude nous dispense de sentir, nous supprimons les éléments nocifs de couleur, de dimension et d’odeur qui objectivaient notre malaise. Ce n’était plus davantage la chambre, assez puissante encore sur ma sensibilité, non certes pour me faire souffrir, mais pour me donner de la joie, la cuve des beaux jours, semblable à une piscine à mi-hauteur de laquelle ils faisaient miroiter un azur mouillé de lumière, que recouvrait un moment, impalpable et blanche comme une émanation de la chaleur, une voile reflétée et fuyante ; ni la chambre purement esthétique des soirs picturaux ; c’était la chambre où j’étais depuis tant de jours que je ne la voyais plus. II

*Le cabinet de toilette de maman, festonné par le soleil, d’une blancheur éclatante et mauresque, avait l’air plongé au fond d’un puits, à cause des quatre murs en plâtras sur lesquels il donnait, tandis que tout en haut, dans le carré laissé vide, le ciel, dont on voyait glisser, les uns par-dessus les autres, les flots moelleux et superposés, semblait, à cause du désir qu’on avait, (soit situé sur une terrasse ou, vue à l’envers dans quelque glace accrochée à la fenêtre) une piscine pleine d’une eau bleue, réservée aux ablutions. IV

*Certes, des pensées qui n’avaient de chrétien que l’apparence surnageaient. Il implorait l’Archange Gabriel de venir lui annoncer, comme au prophète, dans combien de temps lui viendrait le Messie. Et s’interrompant d’un doux sourire douloureux, il ajoutait : « Mais il ne faudrait pas que l’Archange me demandât, comme à Daniel, de patienter « sept semaines et soixante-deux semaines », car je serai mort avant. » Celui qu’il attendait ainsi était Morel. Aussi demandait-il aussi à l’Archange Raphaël de le lui ramener comme le jeune Tobie. Et, mêlant des moyens plus humains (comme les Papes malades qui, tout en faisant dire des messes, ne négligent pas de faire appeler leur médecin), il insinuait à ses visiteurs que si Brichot lui ramenait rapidement son jeune Tobie, peut-être l’Archange Raphaël consentirait-il à lui rendre la vue comme au père de Tobie, ou comme dans la piscine probatique de Bethsaïda. Mais, malgré ces retours humains, la pureté morale des propos de M. de Charlus n’en était pas moins devenue délicieuse. Vanité, médisance, folie de méchanceté et d’orgueil, tout cela avait disparu. V

 

Une première piscine, dite supérieure, est construite au VIIIe s. avant notre ère à Bethsaïda, ou Bethesda, à Jérusalem. Les secondes piscines sont érigées durant le IIIe. Elles sont utilisées pour laver les moutons avant leur sacrifice au Temple. Cette méthode d’utilisation des piscines confère à l’eau un halo de sainteté, et plusieurs invalides vinrent se baigner dans les piscines dans l’espoir d’être guéri. L’Évangile de Jean rapporte que Jésus guérit un homme dans la piscine :

« 5:1 Après cela, il y eut une fête des Juifs, et Jésus monta à Jérusalem. 2 Or, à Jérusalem, près de la porte des brebis, il y a une piscine qui s’appelle en hébreu Béthesda, et qui a cinq portiques. 3 Sous ces portiques étaient couchés en grand nombre des malades, des aveugles, des boiteux, des paralytiques, qui attendaient le mouvement de l’eau ; 4 car un ange descendait de temps en temps dans la piscine, et agitait l’eau ; et celui qui y descendait le premier après que l’eau avait été agitée était guéri, quelle que fût sa maladie. 5 Là se trouvait un homme malade depuis trente -huit ans. 6 Jésus, l’ayant vu couché, et sachant qu’il était malade depuis longtemps, lui dit : Veux- tu être guéri ? 7 Le malade lui répondit : Seigneur, je n’ai personne pour me jeter dans la piscine quand l’eau est agitée, et, pendant que j ‘y vais, un autre descend avant moi. 8 Lève-toi, lui dit Jésus, prends ton lit, et marche. 9 Aussitôt cet homme fut guéri ; il prit son lit, et marcha. »

 

Des piscines telles que nous les connaissons, il en est bien une dans À la recherche du temps perdu mais elle n’en porte pas le nom ! Ce sont les « Bains Deligny », piscine flottante — utilisant la coque du Cénotaphe, le bateau construit pour recueillir les cendres de Napoléon à Sainte-Hélène — amarrée sur la rive gauche de la Seine, dans le VIIe arrondissement de Paris.

 

*ce bassin de l’Arsenal [de Venise], à la fois insignifiant et lointain, me remplissait de ce mélange de dégoût et d’effroi que j’avais éprouvé tout enfant la première fois que j’accompagnai ma mère aux bains Deligny ; en effet, dans le site fantastique composé par une eau sombre que ne couvraient pas le ciel ni le soleil et que cependant, borné par des cabines, on sentait communiquer avec d’invisibles profondeurs couvertes de corps humains en caleçon, je m’étais demandé si ces profondeurs, cachées aux mortels par des baraquements qui ne les laissaient pas soupçonner de la rue, n’étaient pas l’entrée des mers glaciales qui commençaient là, si les pôles n’y étaient pas compris, et si cet étroit espace n’était pas précisément la mer libre du pôle. VI

 

Ah, tous ces corps en caleçon !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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