Baignoires et loges

Baignoires et loges

 

Outre celles de concierge et celles de francs-maçons, les loges d’À la recherche du temps perdu sont essentiellement au théâtre — une cinquantaine d’occurrences dans ce sens, vingt de plus que les baignoires de théâtre.

 

Ainsi, à l’Opéra de Paris, les loges et baignoires — lieux proustiens s’il en est — sont situées au rez-de-chaussée sous le premier balcon. Elles comportent un salon que l’on peut fermer et isoler de la galerie et une terrasse donnant sur la salle. Elles sont louables à l’année à des abonnés qui bénéficient de privilèges comme d’accéder au Salon de la Danse où ces messieurs y visitent les danseuses qu’ils entretiennent.

 

Les personnages remarqués :

Mme Verdurin a une avant-scène au théâtre. Invité pour y entendre Sarah Bernhardt, le docteur Cottard trouve qu’on est beaucoup trop près de la scène. I

Mme Cottard se réjouit d’avoir des amis qui ont des loges au Théâtre-Français et de pouvoir voir des nouveautés. I

Une amie d’Odette a une loge à l’Hippodrome. I

La duchesse de Guermantes est assidue de la baignoire de sa cousine de Guermantes, la princesse, où les deux femmes rivalisent d’élégance. I

Bergotte s’assied au fond d’une loge. II

Des souverains sortent de leur loge, royale, pour se mêler aux spectateurs au foyer. II

Saint-Loup se fait servir à boire dans le salon de sa loge. II

Bloch père n’a pu avoir de loge au Casino de Balbec pour la représentation d’une troupe d’opéra-comique — et pourtant elles étaient vides. II

Une duchesse n’emmène pas le snob avec elle au théâtre, mais lui envoie sa loge pour un soir où elle ne l’occupera pas. II

La duchesse de Guermantes n’a pas voulu d’un abonnement à l’Opéra et profite de la loge d’une amie ou de la baignoire de sa cousine la princesse. III

Le prince de Saxe, ou supposé tel, ne connaît pas le numéro de la loge de sa cousine à l’Opéra. III

Quoique n’appartenant pas à la haute société aristocratique, Mme de Cambremer profite d’une loge de la princesse de Guermantes grâce à sa proximité dans les œuvres de bienfaisance. III

De sa chaise, le jeune marquis de Beausergent lorgne dans les autres loges. III

À l’Opéra-Comique, la duchesse de Guermantes agite sa main gantée de blanc en signe d’amitié pour le Héros. III

La Marie-Antoinette du quai invite le Héros dans sa loge pour le vendredi suivant. III

  1. de Bréauté fait rire la duchesse de Guermantes dans une baignoire. III

Oriane invite le Héros dans la sienne. III

Le prince de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen a une loge le lundi à l’Opéra et une aux « mardis » des « Français ». III

La princesse de Parme a une loge. III

Le duc de Guermantes se fait remarquer dans une petite baignoire découverte où l’on ne tient qu’à deux. III

Saint-Loup est capable de trouver une baignoire « sublime ». III

Le Héros donne une loge à Albertine pour Phèdre. IV

Gabriele d’Annunzio veut absolument s’entretenir avec la duchesse de Guermantes après l’avoir aperçue dans une loge. IV

Dans la loge de face réservée à l’auteur de la pièce dans une salle élégante, Bergotte accueille Mme Swann, Mme de Marsantes et la comtesse Molé. IV

La princesse Sherbatoff reçoit ses fidèle dans une baignoire grande mais obscure. IV

On voit à l’Opéra Mme Verdurin à côté de la princesse Yourbeletieff dans une première loge. V

Charlus évoque le Kronprinz et les princesses dans la loge impériale. VII

Le médecin de la Berma reçoit une loge des enfants de l’actrice. VII

 

La première occurrence de « loge » et de « baignoire » :

*Quel que fût l’aveuglement de Mme Verdurin à son égard [Cottard], elle avait fini, tout en continuant à le trouver très fin, par être agacée de voir que quand elle l’invitait dans une avant-scène à entendre Sarah Bernhardt, lui disant, pour plus de grâce : « Vous êtes trop aimable d’être venu, docteur, d’autant plus que je suis sûre que vous avez déjà souvent entendu Sarah Bernhardt, et puis nous sommes peut-être trop près de la scène », le docteur Cottard qui était entré dans la loge avec un sourire qui attendait pour se préciser ou pour disparaître que quelqu’un d’autorisé le renseignât sur la valeur du spectacle, lui répondait : « En effet on est beaucoup trop près et on commence à être fatigué de Sarah Bernhardt. Mais vous m’avez exprimé le désir que je vienne. Pour moi vos désirs sont des ordres. Je suis trop heureux de vous rendre ce petit service. Que ne ferait-on pas pour vous être agréable, vous êtes si bonne ! » Et il ajoutait : « Sarah Bernhardt c’est bien la Voix d’Or, n’est-ce pas ? On écrit souvent aussi qu’elle brûle les planches. C’est une expression bizarre, n’est-ce pas ? » dans l’espoir de commentaires qui ne venaient point. I

 

*Jusque-là, comme beaucoup d’hommes chez qui leur goût pour les arts se développe indépendamment de la sensualité, une disparate bizarre avait existé entre les satisfactions qu’il accordait à l’un et à l’autre, jouissant, dans la compagnie de femmes de plus en plus grossières, des séductions d’œuvres de plus en plus raffinées, emmenant une petite bonne dans une baignoire grillée à la représentation d’une pièce décadente qu’il avait envie d’entendre ou à une exposition de peinture impressionniste, et persuadé d’ailleurs qu’une femme du monde cultivée n’y eut pas compris davantage, mais n’aurait pas su se taire aussi gentiment. I

[Une baignoire grillée est garnie d’une grille qui en ferme l’ouverture du côté de la salle.]

 

Qu’y a-t-il de mieux qu’une loge ou qu’une baignoire ? La réponse, surprenante, est donnée par la duchesse de Guermantes :

*Pour qu’on parlât d’une « dernière d’Oriane », il suffisait qu’à une représentation où il y avait tout Paris et où on jouait une fort jolie pièce, comme on cherchait Mme de Guermantes dans la loge de la princesse de Parme, de la princesse de Guermantes, de tant d’autres qui l’avaient invitée, on la trouvât seule, en noir, avec un tout petit chapeau, à un fauteuil où elle était arrivée pour le lever du rideau. « On entend mieux pour une pièce qui en vaut la peine », expliquait-elle, au scandale des Courvoisier et à l’émerveillement des Guermantes et de la princesse de Parme, qui découvraient subitement que le « genre » d’entendre le commencement d’une pièce était plus nouveau, marquait plus d’originalité et d’intelligence (ce qui n’était pas pour étonner de la part d’Oriane) que d’arriver pour le dernier acte après un grand dîner et une apparition dans une soirée. III

 

Irremplaçable Oriane choisissant l’anonymat de l’orchestre (sans descendre jusqu’au parterre où se trouvent les places les moins chères)…

 

*On découvre un trait génial du jeu de la Berma huit jours après l’avoir entendue, par la critique, ou sur le coup par les acclamations du parterre. II

*M. Bloch père qui ne connaissait Bergotte que de loin, et la vie de Bergotte que par les racontars du parterre, avait une manière tout aussi indirecte de prendre connaissance de ses œuvres, à l’aide de jugements d’apparence littéraire. Il vivait dans le monde des à peu près, où l’on salue dans le vide, où l’on juge dans le faux. II

*Obligé de rester au salon, comme l’amoureux d’une actrice qui n’a que son fauteuil à l’orchestre et rêve avec inquiétude de ce qui se passe dans les coulisses, au foyer des artistes, je posai à Swann, au sujet de cette autre partie de la maison, des questions savamment voilées, mais sur un ton duquel je ne parvins pas à bannir quelque anxiété. II

*Mais les demoiselles Bloch et leur frère rougirent jusqu’aux oreilles tant ils furent impressionnés quand Bloch père, pour se montrer royal jusqu’au bout envers les deux « labadens » de son fils, donna l’ordre d’apporter du champagne et annonça négligemment que pour nous « régaler », il avait fait prendre trois fauteuils pour la représentation qu’une troupe d’opéra-comique donnait le soir même au Casino. Il regrettait de n’avoir pu avoir de loge. Elles étaient toutes prises. D’ailleurs, il les avait souvent expérimentées, on était mieux à l’orchestre. Seulement, si le défaut de son fils, c’est-à-dire ce que son fils croyait invisible aux autres, était la grossièreté, celui du père était l’avarice. Aussi, c’est dans une carafe qu’il fit servir sous le nom de champagne un petit vin mousseux et sous celui de fauteuils d’orchestre il avait fait prendre des parterres qui coûtaient moitié moins, miraculeusement persuadé par l’intervention divine de son défaut que ni à table, ni au théâtre (où toutes les loges étaient vides) on ne s’apercevrait de la différence. II

*Mon père avait au ministère un ami, un certain A.J. Moreau, lequel, pour se distinguer des autres Moreau, avait soin de toujours faire précéder son nom de ces deux initiales, de sorte qu’on l’appelait, pour abréger, A.J. Or, je ne sais comment cet A.J. se trouva possesseur d’un fauteuil pour une soirée de gala à l’Opéra ; il l’envoya à mon père et, comme la Berma que je n’avais plus vue jouer depuis ma première déception devait jouer un acte de Phèdre, ma grand’mère obtint que mon père me donnât cette place. II

*Un certain nombre de fauteuils d’orchestre avaient été mis en vente au bureau et achetés par des snobs ou des curieux qui voulaient contempler des gens qu’ils n’auraient pas d’autre occasion de voir de près. III

*Un étudiant génial qui a pris un fauteuil pour entendre la Berma ne pense qu’à ne pas salir ses gants, à ne pas gêner, à se concilier le voisin que le hasard lui a donné, à poursuivre d’un sourire intermittent le regard fugace, à fuir d’un air impoli le regard rencontré d’une personne de connaissance qu’il a découverte dans la salle et qu’après mille perplexités il se décide à aller saluer au moment où les trois coups, en retentissant avant qu’il soit arrivé jusqu’à elle, le forcent à s’enfuir comme les Hébreux dans la mer Rouge entre les flots houleux des spectateurs et des spectatrices qu’il a fait lever et dont il déchire les robes ou écrase les bottines. III

*après [les baignoires] commençaient les fauteuils d’orchestre, le séjour des mortels à jamais séparé du sombre et transparent royaume auquel ça et là servaient de frontière, dans leur surface liquide et pleine, les yeux limpides et réfléchissant des déesses des eaux. Car les strapontins du rivage, les formes des monstres de l’orchestre se peignaient dans ces yeux suivant les seules lois de l’optique et selon leur angle d’incidence, comme il arrive pour ces deux parties de la réalité extérieure auxquelles, sachant qu’elles ne possèdent pas, si rudimentaire soit-elle, d’âme analogue à la nôtre, nous nous jugerions insensés d’adresser un sourire ou un regard : les minéraux et les personnes avec qui nous ne sommes pas en relations. III

*Puis le rideau se leva. Je ne pus constater sans mélancolie qu’il ne me restait rien de mes dispositions d’autrefois quand, pour ne rien perdre du phénomène extraordinaire que j’aurais été contempler au bout du monde, je tenais mon esprit préparé comme ces plaques sensibles que les astronomes vont installer en Afrique, aux Antilles, en vue de l’observation scrupuleuse d’une comète ou d’une éclipse ; quand je tremblais que quelque nuage (mauvaise disposition de l’artiste, incident dans le public) empêchât le spectacle de se produire dans son maximum d’intensité ; quand j’aurais cru ne pas y assister dans les meilleures conditions si je ne m’étais pas rendu dans le théâtre même qui lui était consacré comme un autel, où me semblaient alors faire encore partie, quoique partie accessoire, de son apparition sous le petit rideau rouge, les contrôleurs à œillet blanc nommés par elle, le soubassement de la nef au-dessus d’un parterre plein de gens mal habillés, les ouvreuses vendant un programme avec sa photographie, les marronniers du square, tous ces compagnons, ces confidents de mes impressions d’alors et qui m’en semblaient inséparables. Phèdre, la « Scène de la Déclaration », la Berma avaient alors pour moi une sorte d’existence absolue. III

*[Le duc de Guermantes] les regards habituellement tournés vers la scène, mais, quand il les laissait tomber sur le parterre où il ne connaissait d’ailleurs absolument personne, les émoussant d’un air de douceur, de réserve, de politesse, de considération. III

*En somme, toutes les histoires qu’on racontait sur M. de Charlus s’appliquaient au faux. Beaucoup de professionnels juraient avoir eu des relations avec M. de Charlus et étaient de bonne foi, croyant que le faux Charlus était le vrai, et le faux peut-être favorisant, moitié par ostentation de noblesse, moitié par dissimulation de vice, une confusion qui, pour le vrai (le baron que nous connaissons), fut longtemps préjudiciable, et ensuite, quand il eut glissé sur sa pente, devint commode, car à lui aussi elle permit de dire : « Ce n’est pas moi. » Actuellement, en effet, ce n’était pas de lui qu’on parlait. Enfin, ce qui ajoutait, à la fausseté des commentaires d’un fait vrai (les goûts du baron), il avait été l’ami intime et parfaitement pur d’un auteur qui, dans le monde des théâtres, avait, on ne sait pourquoi, cette réputation et ne la méritait nullement. Quand on les apercevait à une première ensemble, on disait : « Vous savez », de même qu’on croyait que la duchesse de Guermantes avait des relations immorales avec la princesse de Parme ; légende indestructible, car elle ne se serait évanouie qu’à une proximité de ces deux grandes dames où les gens qui la répétaient n’atteindraient vraisemblablement jamais qu’en les lorgnant au théâtre et en les calomniant auprès du titulaire du fauteuil voisin. IV

 

On a vu passer ouvreuses et contrôleurs. Les autres occurrences :

*[Odette à Swann sur Mme de Villeparisis :] — Mais elle a l’air d’une ouvreuse, d’une vieille concierge, darling ! Ça, une marquise ! Je ne suis pas marquise, mais il faudrait me payer bien cher pour me faire sortir nippée comme ça ! I

*[La Berma] devant les employés du contrôle, desquels le choix, l’avancement, le sort, dépendaient de la grande artiste — qui seule détenait le pouvoir dans cette administration à la tête de laquelle des directeurs éphémères et purement nominaux se succédaient obscurément — et qui prirent nos billets sans nous regarder, agités qu’ils étaient de savoir si toutes les prescriptions de Mme Berma avaient bien été transmises au personnel nouveau, s’il était bien entendu que la claque ne devait jamais applaudir pour elle, que les fenêtres devaient être ouvertes tant qu’elle ne serait pas en scène et la moindre porte fermée après, un pot d’eau chaude dissimulé près d’elle pour faire tomber la poussière du plateau : et, en effet, dans un moment sa voiture attelée de deux chevaux à longue crinière allait s’arrêter devant le théâtre, elle en descendrait enveloppée dans des fourrures, et, répondant d’un geste maussade aux saluts, elle enverrait une de ses suivantes s’informer de l’avant-scène qu’on avait réservée pour ses amis, de la température de la salle, de la composition des loges, de la tenue des ouvreuses, théâtre et public n’étant pour elle qu’un second vêtement plus extérieur dans lequel elle entrerait et le milieu plus ou moins bon conducteur que son talent aurait à traverser. II

*Au moment où, profitant du billet reçu par mon père, je montais le grand escalier de l’Opéra, j’aperçus devant moi un homme que je pris d’abord pour M. de Charlus duquel il avait le maintien ; quand il tourna la tête pour demander un renseignement à un employé, je vis que je m’étais trompé, mais je n’hésitai pas cependant à situer l’inconnu dans la même classe sociale d’après la manière non seulement dont il était habillé, mais encore dont il parlait au contrôleur et aux ouvreuses qui le faisaient attendre. […] En arrivant moi-même près du contrôleur, j’entendis le prince de Saxe, ou supposé tel, dire en souriant : « Je ne sais pas le numéro de la loge, c’est ma cousine qui m’a dit que je n’avais qu’à demander sa loge. »

Il était peut-être le prince de Saxe ; c’était peut-être la duchesse de Guermantes (que dans ce cas je pourrais apercevoir en train de vivre un des moments de sa vie inimaginable, dans la baignoire de sa cousine) que ses yeux voyaient en pensée quand il disait : « ma cousine qui m’a dit que je n’avais qu’à demander sa loge », si bien que ce regard souriant et particulier, et ces mots si simples, me caressaient le cœur (bien plus que n’eût fait une rêverie abstraite), avec les antennes alternatives d’un bonheur possible et d’un prestige incertain. Du moins, en disant cette phrase au contrôleur, il embranchait sur une vulgaire soirée de ma vie quotidienne un passage éventuel vers un monde nouveau ; le couloir qu’on lui désigna après avoir prononcé le mot de baignoire, et dans lequel il s’engagea, était humide et lézardé et semblait conduire à des grottes marines, au royaume mythologique des nymphes des eaux. III

*[La duchesse de Guermantes] Tel un gourmet de littérature, allant au théâtre voir une nouveauté d’un des maîtres de la scène, témoigne sa certitude de ne pas passer une mauvaise soirée en ayant déjà, tandis qu’il remet ses affaires à l’ouvreuse, sa lèvre ajustée pour un sourire sagace, son regard avivé pour une approbation malicieuse ; IV

*[Chez Mme Verdurin] Plus d’un mari avait envie de s’en aller ; mais sa femme, snob bien que duchesse, protestait : « Non, non, quand nous devrions attendre une heure, il ne faut pas partir sans avoir remercié Palamède qui s’est donné tant de peine. Il n’y a que lui qui puisse à l’heure actuelle donner des fêtes pareilles. » Personne n’eût plus pensé à se faire présenter à Mme Verdurin qu’à l’ouvreuse d’un théâtre où une grande dame a, pour un soir, amené toute l’aristocratie. V

 

Le spectacle — entre amuser la galerie et prendre des bains de foule !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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