Quand un Texan soigne son blues avec la Recherche

Quand un Texan soigne son blues avec la Recherche

 

Rien ne prédisposait Duane Moore à croiser la route de Marcel Proust…

Entrepreneur dans le pétrole, à Thalia, Texas, marié et père de famille, sexagénaire, il a sillonné de long en large les champs d’or noir dans son pick-up. Or, un jour, il gare sa voiture cargo si typique de l’Amérique avec son espace ouvert à l’arrière sous son auvent et décide « de ne se déplacer dorénavant qu’à pied » — ainsi qu’il est écrit dans la première phrase de Duane est dépressif, roman de Larry McMurtry.

 

« Plus jamais il ne remonterait dans un pick-up — car, lorsqu’il était à l’intérieur, il n’avait de cesse de se demander ce qu’il avait fait de sa foutue vie, et cette question désormais le hantait. »

Piéton dans le Lone Star State, un comble, une incongruité, une hérésie !

 

Las, déprimé, Duane n’aspire plus qu’à se retirer dans sa cabane, s’occuper de son potager et rêver de visiter les Pyramides.

 

Sa psy — dont il est amoureux quoique lesbienne — lui recommande un remède pas moins inattendu, griffonné sur une feuille : la lecture … d’À la recherche du temps perdu, mais il faut attendre la page 381 qui ouvre la troisième partie du livre— Le marcheur et Marcel Proust — pour le découvrir, et la page 426 pour que, devenu veuf, il se décide :

« En quittant la ville, il alla en vélo jusqu’à une librairie dans un des grands centre commerciaux et tendit le petit morceau de papier à une vendeuse, une jeune femme maigre en blouse verte.

— Oh, Proust, dit-elle comme si c’était un nom courant. On ne nous le demande pas souvent. Je ne crois pas que nous l’ayons en stock, mais je peux le commander, si vous voulez.

— Faites donc cela, dit Duane en écrivant son nom et son adresse.

— Ouah… Proust, dit la fille. Cela fait longtemps que j’ai l’intention de le lire aussi, mais ça a l’air tellement long.

— Vous savez de quoi ça parle ? demanda Duane.

— De la France, je crois… de Paris, il me semble dit la fille. On vous appellera quand il sera arrivé.

— Merci dit Duane.

Il se demanda, en rentrant à la maison, pourquoi so,n docteur pensait qu’il devait lire un livre sur la France. »

 

La réponse est à suivre dans ce troisième volet (1999) des aventures du héros déjà évoqué dans Dernière Séance (1966) et Texasville (1987).

 

Larry McMurtry, octogénaire, vit aujourd’hui à Archer City, ville texane qui l’a inspiré pour Thalia, où il a ouvert une des plus grandes librairies indépendantes des États-Unis.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

5 comments to “Quand un Texan soigne son blues avec la Recherche”

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  1. il faudrait interroger Marcelita Swann, mais il semble qu’aux Etats-Unis, la figure de Proust soit quasiment un synonyme de « dépression nerveuse ». Dans le film « Little Miss Sunshine » (l’avez-vous vu, Patrice ?), ce si drôle « road-movie » familial et macabre, le personnage « professeur de littérature spécialiste de Marcel Proust » semble suicidaire au dernier degré…

    Or, si l’oeuvre de Proust a des aspects terriblement sombres et fait si souvent preuve d’une lucidité désenchantée qui se moque bien du bonheur, elle n’est pas « dépressive », à mon sens. Elle n’inhibe pas l’énergie, elle lui ouvre d’autres portes…

    Ce serait sans doute instructif de faire de la question du « ressenti de l’oeuvre » le motif d’une enquête « littéraire » sur les différentes façons, suivant les nationalités des lecteurs, d’interpréter le « climat » de la Recherche, non ?

    • Clopine~
      Ha! I don’t think any of my Proustian peers have ever seen the film, but if they did…it was never mentioned.

      Most Americans have never heard of Proust, even through his name surfaces continually. One needs to read, rather than watch television. Alas.

      Naturally, the majority of those who are aware are misguided, thinking Proust is serious and difficult.

      I explain to them, that Proust was the « 1913-1927 » version of J.K. Rowling (1997-2007).

      Each wrote seven volumes, which you had to w-a-i-t to read, as you aged along with the hero (Narator/Harry Potter).
      Both are complex, but once into the tale, you are hooked.
      And then….you search for others, who can understand what you are talking about! 😉

      Did you know?
      J.K. Rowling graduated from the University of Exeter, with a B.A. in French.
      (She also studied the myths in Classical Civilization, but not Latin or Greek).
      Hum…wonder if she ever read Proust?

      Marcelita

      Google Translated:
      It would be necessary to question Marcelita Swann, but it seems that in the United States, Proust’s figure is almost synonymous with « nervous breakdown ». In the movie « Little Miss Sunshine », the funny « road-movie » family and macabre, the character « professor of literature specialist Marcel Proust » seems suicidal in the last degree …

      Now, if Proust’s work has terribly dark aspects and is so often a disillusioned lucidity that makes fun of happiness, it is not « depressive », in my opinion. It does not inhibit energy, it opens other doors …

      It would no doubt be instructive to make the question of « feeling of the work » the reason for a « literary » inquiry into the different ways, according to the nationalities of the readers, of interpreting the « climate » of ?

    • patricelouis says: -#2

      Vu le film et chroniqué le 15 décembre 2014…

  2. Great find, Patrice!

    We love Larry McMurtry. Did you know that he used to own a bookstore in Washington, D.C. and still has one in Texas? https://www.bookedupac.com/about.php

    Proust is definitely « bibliotherapy! »

  3. Patrice~
    I missed this last sentence!
    « Larry McMurtry, octogenarian now lives in Archer City, Texas town that inspired Thalia, where he opened one of the largest independent bookstores in the United States. »

    So, you already know about his bookstore in Texas (and his old one in Washington, DC).

    When we lived in Georgetown, his bookshop was several blocks away, but I was oblivious at that time. I was my « Hippie-self, » heavy into the political scene…with Daniel Ellsberg’s Pentagon Papers, the Watergate break in, and Nixon’s final disgrace.

    That’s probably why I am one of the few who enjoys reading about the diplomats and Norpois’ machinations. 😉

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