Orgue de barbarie et voiture à âne

Orgue de barbarie et voiture à âne

 

Étrange instrument… Dans la poésie éponyme de Jacques Prévert, celui qui en joue « joue du couteau aussi » et tue tous les autres musiciens à la grande joie de la petite fille de la maison qui dormait sous le piano.

 

Classé dans les orgues, cet instrument mécanique à vent fait partie des « automatophones » avec sa manivelle, ses soufflets et ses cartons perforés.

 

Un joueur d’orgue de Barbarie a participé samedi à la fête proustienne d’Illiers-Combray.

 

Thierry Fleury (www.musicbarbarie.org) y avait toute sa place si l’on veut bien se souvenir que Marcel Proust cite cet orgue trois fois dans À la recherche du temps perdu (ce que le musicien ignorait) :

 

*J’étais sûr que Gilberte viendrait aux Champs-Élysées et j’éprouvais une allégresse qui me paraissait seulement la vague anticipation d’un grand bonheur quand — entrant dès le matin au salon pour embrasser maman déjà toute prête, la tour de ses cheveux noirs entièrement construite, et ses belles mains blanches et potelées sentant encore le savon — j’avais appris, en voyant une colonne de poussière se tenir debout toute seule au-dessus du piano, et en entendant un orgue de Barbarie jouer sous la fenêtre En revenant de la revue, que l’hiver recevait jusqu’au soir la visite inopinée et radieuse d’une journée de printemps. I

*Notre imagination étant comme un orgue de Barbarie détraqué qui joue toujours autre chose que l’air indiqué, chaque fois que j’avais entendu parler de la princesse de Guermantes-Bavière, le souvenir de certaines œuvres du XVIe siècle avait commencé à chanter en moi. III

*Je n’avais pas allumé de lampe. Il ne faisait plus guère jour. Le vent faisait claquer le drapeau du Casino. Et, plus débile encore dans le silence de la grève, sur laquelle la mer montait, et comme une voix qui aurait traduit et accru le vague énervant de cette heure inquiète et fausse, un petit orgue de Barbarie arrêté devant l’hôtel jouait des valses viennoises. IV

 

L’appellation « orgue de Barbarie » vient de sa sonorité, moins noble que celle des orgues d’église, ou de l’origine exotique des joueurs de rue : au XVIIe et XVIIIe siècles, les joueurs parlaient un français approximatif — du grec barbaros (étranger) construit sur bar-bar, charabia.

 

Autre évocation du temps perdu retrouvé le temps d’un week-end au pays de Léonie : une voiture à âne.

Un tel véhicule est présent deux fois dans la Recherche :

*J’avais mal compris, dans mon premier séjour à Balbec — et peut-être bien Andrée avait fait comme moi — le caractère d’Albertine. J’avais cru que c’était frivolité, mais ne savais si toutes nos supplications ne réussiraient pas à la retenir et lui faire manquer une garden-party, une promenade à ânes, un pique-nique. IV

*Dans sa petite voiture conduite par une ânesse, qu’il arrêtait devant chaque maison pour entrer dans les cours, le marchand d’habits, portant un fouet, psalmodiait : « Habits, marchand d’habits, ha… bits » avec la même pause entre les deux dernières syllabes d’habits que s’il eût entonné en plain-chant : « Per omnia saecula saeculo… rum » ou : « Requiescat in pa… ce », bien qu’il ne dût pas croire à l’éternité de ses habits et ne les offrît pas non plus comme linceuls pour le suprême repos dans la paix. V

 

Hi-han, pouet-pouet !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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