La place du Noir dans la Recherche

La place du Noir dans la Recherche

 

Marcel Proust était blanc — ah ça, c’est un scoop ! Ne vous moquez pas. Français, Européen, l’écrivain est l’auteur d’une œuvre dont les personnages sont à son image. Ils sont tous blancs. Presque tous.

 

Certains ont la peau sombre. Ils sont Africains, Sénégalais, Malgaches, Hindous, Cynghalais (de Ceylan, l’actuel Sri-Lanka), mais aussi mulâtres ou Levantins. Sans lien avec leurs habitants, sont citées l’Afrique et les Antilles tandis qu’Albin, noir, est natif de la Réunion.

 

Les noirs ainsi appelés cinq fois, pour onze nègres (dont un pour art nègre) sont classés en trois catégories.

Il y a les militaires, Africains en jupe-culotte rouge, Hindous enturbannés de blanc, Sénégalais ou Malgaches, dont Charlus doute qu’ils mettent beaucoup de cœur à défendre la France — ce qu’il comprend — tandis que saint-Loup trouve une certaine volupté (cérébrale) à partager le sort de ceux qui font le sacrifice de leur vie.

A leur propos, le mot virilité est utilisé. Et c’est la deuxième catégorie, les objets sexuels : des zouaves que suit le baron inverti, un Sénégalais qu’il admire, un chauffeur nègre réclamé par un client de l’hôtel de Jupien, des nègres pour lesquels un Guermantes blond recèlerait (« à fond de cale » !) un goût secret.

La dernière catégorie regroupe le petit nègre de la princesse de Luxembourg, cité dans trois passages différents, les taxis nègres ou Levantins, le Cynghalais (« négro ») exhibé au Jardin d’Acclimatation et les illustrations du paternalisme affiché par le duc de Guermantes, qui n’exclut pas d’avoir un ami noir, et Mme Bontemps enseignant à Albertine l’estime du noir — en même temps que la haine du juif.

 

Demain nous listerons les occurrences de l’antisémitisme. Non mais dans quel monde vivons-nous !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

L’Afrique

*Quant au petit bout de jardin qui s’étendait entre de hautes murailles, derrière l’hôtel, et où l’été Mme de Guermantes faisait après dîner servir des liqueurs et l’orangeade ; comment n’aurais-je pas pensé que s’asseoir, entre neuf et onze heures du soir, sur ses chaises de fer — douées d’un aussi grand pouvoir que le canapé de cuir — sans respirer, du même coup, les brises particulières au faubourg Saint-Germain, était aussi impossible que de faire la sieste dans l’oasis de Figuig, sans être par cela même en Afrique ? Il n’y a que l’imagination et la croyance qui peuvent différencier des autres certains objets, certains êtres, et créer une atmosphère. III

*Cependant mes regards furent détournés de la baignoire de la princesse de Guermantes par une petite femme mal vêtue, laide, les yeux en feu, qui vint, suivie de deux jeunes gens, s’asseoir à quelques places de moi. Puis le rideau se leva. Je ne pus constater sans mélancolie qu’il ne me restait rien de mes dispositions d’autrefois quand, pour ne rien perdre du phénomène extraordinaire que j’aurais été contempler au bout du monde, je tenais mon esprit préparé comme ces plaques sensibles que les astronomes vont installer en Afrique, aux Antilles, en vue de l’observation scrupuleuse d’une comète ou d’une éclipse ; III

*[Le duc de Guermantes] Par moments, sous le regard des tableaux anciens réunis par Swann dans un arrangement de « collectionneur » qui achevait le caractère démodé de cette scène avec ce duc si « Restauration » et cette cocotte tellement « Second Empire », dans un des peignoirs qu’il aimait, la dame en rose l’interrompait d’une jacasserie ; il s’arrêtait net, plantait sur elle un regard féroce. Peut-être s’était-il aperçu qu’elle aussi, comme la duchesse, disait quelquefois des bêtises ; peut-être dans une hallucination de vieillard croyait-il que c’était un trait d’esprit intempestif de Mme de Guermantes qui lui coupait la parole et se croyait-il à l’hôtel de Guermantes, comme ces fauves enchaînés qui se figurent un instant être encore libres dans les déserts de l’Afrique. Levant brusquement la tête, de ses petits yeux jaunes qui avaient l’éclat d’yeux de fauves, il fixait sur elle un de ces regards qui quelquefois chez Mme de Guermantes, quand celle-ci parlait trop, m’avaient fait trembler. Ainsi le duc regardait-il un instant l’audacieuse dame en rose. VII

 

Les Africains et assimilés

*[Mme Swann :] À propos du Jardin d’Acclimatation vous savez ce jeune homme croyait que nous aimions beaucoup une personne que je « coupe » au contraire aussi souvent que je peux, Mme Blatin ! Je trouve très humiliant pour nous qu’elle passe pour notre amie. Pensez que le bon Docteur Cottard qui ne dit jamais de mal de personne déclare lui-même qu’elle est infecte. » « Quelle horreur ! Elle n’a pour elle que de ressembler tellement à Savonarole. C’est exactement le portrait de Savonarole par Fra Bartolomeo. » Cette manie qu’avait Swann de trouver ainsi des ressemblances dans la peinture était défendable, car même ce que nous appelons l’expression individuelle est — comme on s’en rend compte avec tant de tristesse quand on aime et qu’on voudrait croire à la réalité unique de l’individu — quelque chose de général, et a pu se rencontrer à différentes époques. Mais si on avait écouté Swann, les cortèges des rois mages déjà si anachroniques quand Benozzo Gozzoli y introduisait les Médicis, l’eussent été davantage encore puisqu’ils eussent contenu les portraits d’une foule d’hommes, contemporains non de Gozzoli, mais de Swann c’est-à-dire postérieurs non plus seulement de quinze siècles à la Nativité, mais de quatre au peintre lui-même. Il n’y avait pas selon Swann, dans ces cortèges, un seul Parisien de marque qui manquât, comme dans cet acte d’une pièce de Sardou, où, par amitié pour l’auteur et la principale interprète, par mode aussi, toutes les notabilités parisiennes, de célèbres médecins, des hommes politiques, des avocats, vinrent pour s’amuser, chacun un soir, figurer sur la scène. « Mais quel rapport a-t-elle avec le Jardin d’Acclimatation ? —Tous ! — Quoi, vous croyez qu’elle a un derrière bleu-ciel comme les singes ? — Charles vous êtes d’une inconvenance ! Non, je pensais au mot que lui a dit le Cynghalais. Racontez-le lui, c’est vraiment un « beau mot ». — C’est idiot. Vous savez que Mme Blatin aime à interpeller tout le monde d’un air qu’elle croit aimable et qui est surtout protecteur. — Ce que nos bons voisins de la Tamise appellent patronizing, interrompit Odette. — Elle est allée dernièrement au Jardin d’Acclimatation où il y a des noirs, des Cynghalais, je crois, a dit ma femme, qui est beaucoup plus forte en ethnographie que moi. — Allons, Charles, ne vous moquez pas. — Mais je ne me moque nullement. Enfin, elle s’adresse à un de ces noirs : « Bonjour, négro ! » — C’est un rien ! — En tous cas ce qualificatif ne plut pas au noir : « Moi négro, dit-il avec colère à Mme Blatin, mais toi, chameau ! » — Je trouve cela très drôle ! J’adore cette histoire. N’est-ce pas que c’est « beau » ? On voit bien la mère Blatin : « Moi négro, mais toi chameau ! »

Je manifestai un extrême désir d’aller voir ces Cynghalais dont l’un avait appelé Mme Blatin : chameau. Ils ne m’intéressaient pas du tout. Mais je pensais que pour aller au Jardin d’Acclimatation et en revenir nous traverserions cette allée des Acacias où j’avais tant admiré Mme Swann, et que peut-être le mulâtre ami de Coquelin, à qui je n’avais jamais pu me montrer saluant Mme Swann, me verrait assis à côté d’elle au fond d’une victoria. II

*[Le duc de Guermantes :] Enfin en tous cas, personnellement, on sait que je pense tout le contraire de mon cousin Gilbert. Je ne suis pas un féodal comme lui, je me promènerais avec un nègre s’il était de mes amis, et je me soucierais de l’opinion du tiers et du quart comme de l’an quarante, mais enfin tout de même vous m’avouerez que, quand on s’appelle Saint-Loup, on ne s’amuse pas à prendre le contrepied des idées de tout le monde qui a plus d’esprit que Voltaire et même que mon neveu. III

*« Vous n’avez pas tort, si vous voulez vous instruire, me dit M. de Charlus après m’avoir posé ces questions sur Bloch, d’avoir parmi vos amis quelques étrangers. » Je répondis que Bloch était Français. « Ah ! dit M. de Charlus, j’avais cru qu’il était Juif. » La déclaration de cette incompatibilité me fit croire que M. de Charlus était plus antidreyfusard qu’aucune des personnes que j’avais rencontrées ; Il protesta au contraire contre l’accusation de trahison portée contre Dreyfus. Mais ce fut sous cette forme : « Je crois que les journaux disent que Dreyfus a commis un crime contre sa patrie, je crois qu’on le dit, je ne fais aucune attention aux journaux, je les lis comme je me lave les mains, sans trouver que cela vaille la peine de m’intéresser. En tous cas le crime est inexistant, le compatriote de votre ami aurait commis un crime contre sa patrie s’il avait trahi la Judée, mais qu’est-ce qu’il a à voir avec la France ? » J’objectai que, s’il y avait jamais une guerre, les Juifs seraient aussi bien mobilisés que les autres. « Peut-être et il n’est pas certain que ce ne soit pas une imprudence. Mais si on fait venir des Sénégalais et des Malgaches, je ne pense pas qu’ils mettront grand cœur à défendre la France, et c’est bien naturel. Votre Dreyfus pourrait plutôt être condamné pour infraction aux règles de l’hospitalité. Mais laissons cela. III

*il me semblait qu’il y avait un monde entre les expressions actuelles et le vocabulaire de l’Albertine que j’avais connue à Balbec — celui où les plus grandes hardiesses étaient de dire d’une personne bizarre : « C’est un type », ou, si on proposait à Albertine de jouer : « Je n’ai pas d’argent à perdre », ou encore, si telle de ses amies lui faisait un reproche qu’elle ne trouvait pas justifié : « Ah ! vraiment, je te trouve magnifique ! », phrases dictées dans ces cas-là par une sorte de tradition bourgeoise presque aussi ancienne que le Magnificat lui-même, et qu’une jeune fille un peu en colère et sûre de son droit emploie ce qu’on appelle « tout naturellement », c’est-à-dire parce qu’elle les a apprises de sa mère comme à faire sa prière ou à saluer. Toutes celles-là, Mme Bontemps les lui avait apprises en même temps que la haine des Juifs et que l’estime pour le noir où on est toujours convenable et comme il faut, même sans que Mme Bontemps le lui eût formellement enseigné, mais comme se modèle au gazouillement des parents chardonnerets celui des petits chardonnerets récemment nés, de sorte qu’ils deviennent de vrais chardonnerets eux-mêmes. III

*[M. de Bréauté :] Le parfum de vanille qu’il y avait dans l’excellente glace que vous nous avez servie tout à l’heure, duchesse, vient d’une plante qui s’appelle le vanillier. Celle-là produit bien des fleurs à la fois masculines et féminines, mais une sorte de paroi dure, placée entre elles, empêche toute communication. Aussi ne pouvait-on jamais avoir de fruits jusqu’au jour où un jeune nègre natif de la Réunion et nommé Albins, ce qui, entre parenthèses, est assez comique pour un noir puisque cela veut dire blanc, eut l’idée, à l’aide d’une petite pointe, de mettre en rapport les organes séparés.

— Babal, vous êtes divin, vous savez tout, s’écria la duchesse. III

*Même ceux des gens du monde qui faisaient profession d’avoir du goût et faisaient entre les ballets russes des distinctions oiseuses, trouvant la mise en scène des Sylphides quelque chose de plus « fin » que celle de Shéhérazade, qu’ils n’étaient pas loin de faire relever de l’art nègre, étaient enchantés de voir de près les grands rénovateurs du goût du théâtre, qui, dans un art peut-être un peu plus factice que la peinture, firent une révolution aussi profonde que l’impressionnisme. V

*[Le Héros devant Le Patriarche di Grado exorcisant un possédé de Carpaccio :] Je regardais le barbier essuyer son rasoir, le nègre portant son tonneau, les conversations des musulmans, des nobles seigneurs vénitiens en larges brocarts, en damas, en toque de velours cerise, VI

*Il est possible que Morel, étant excessivement noir, fût nécessaire à Saint-Loup comme l’ombre l’est au rayon de soleil. On imagine très bien dans cette famille si ancienne un grand seigneur blond, doré, intelligent, doué de tous les prestiges et recélant à fond de cale un goût secret, ignoré de tous, pour les nègres. VII

*Dans le courage de Saint-Loup il y avait des éléments plus caractéristiques et où on eût aisément reconnu la générosité qui avait fait au début le charme de notre amitié, et aussi le vice héréditaire qui s’était éveillé plus tard chez lui, et qui, joint à un certain niveau intellectuel qu’il n’avait pas dépassé, lui faisait non seulement admirer le courage, mais pousser l’horreur de l’efféminement jusqu’à une certaine ivresse au contact de la virilité. Il trouvait, chastement sans doute, à vivre à la belle étoile avec des Sénégalais qui faisaient à tout instant le sacrifice de leur vie, une volupté cérébrale où il entrait beaucoup de mépris pour les « petits messieurs musqués », et qui, si opposée qu’elle lui semble, n’était pas si différente de celle que lui donnait cette cocaïne dont il avait abusé à Tansonville, et dont l’héroïsme – comme un remède qui supplée à un autre – le guérissait. VII

*[Sur les boulevards parisiens] Là, l’impression d’Orient que je venais d’avoir se renouvela et d’autre part à l’évocation du Paris du Directoire succéda celle du Paris de 1815. Comme en 1815 c’était le défilé le plus disparate des uniformes des troupes alliées ; et parmi elles des Africains en jupe-culotte rouge, des Hindous enturbannés de blanc suffisaient pour que de ce Paris où je me promenais, je fisse toute une imaginaire cité exotique, dans un Orient à la fois minutieusement exact en ce qui concernait les costumes et la couleur des visages, arbitrairement chimérique en ce qui concernait le décor, comme de la ville où il vivait Carpaccio fit une Jérusalem ou une Constantinople en y assemblant une foule dont la merveilleuse bigarrure n’était pas plus colorée que celle-ci. Marchant derrière deux zouaves qui ne semblaient guère se préoccuper de lui, j’aperçus un homme gras et gros, en feutre mou, en longue houppelande et sur la figure mauve duquel j’hésitai si je devais mettre le nom d’un acteur ou d’un peintre également connus pour d’innombrables scandales sodomistes. J’étais certain en tous cas que je ne connaissais pas le promeneur, aussi fus-je bien surpris quand ses regards rencontrèrent les miens de voir qu’il avait l’air gêné et fit exprès de s’arrêter et de venir à moi comme un homme qui veut montrer que vous ne le surprenez nullement en train de se livrer à une occupation qu’il eût préféré laisser secrète. Une seconde je me demandai qui me disait bonjour : c’était M. de Charlus. VII

*Pourtant, un instant encore, en me disant adieu il me serra la main à me la broyer, ce qui est une particularité allemande chez les gens qui sentent comme le baron, et en continuant pendant quelque temps à me la malaxer, eût dit jadis Cottard, comme si M. de Charlus avait voulu rendre à mes articulations une souplesse qu’elles n’avaient point perdues. Chez certains aveugles, le toucher supplée dans une certaine mesure à la vue. Je ne sais trop de quel sens il prenait la place ici. Il croyait peut-être seulement me serrer la main comme il crut sans doute ne faire que voir un Sénégalais qui passait dans l’ombre et ne daigna pas s’apercevoir qu’il était admiré. Mais dans ces deux cas, le baron se trompait, il pêchait par excès de contact et de regards. « Est-ce que tout l’Orient de Decamps, de Fromentin, d’Ingres, de Delacroix n’est pas là-dedans ? me dit-il, encore immobilisé par le passage du Sénégalais. Vous savez moi, je ne m’intéresse jamais aux choses et aux êtres qu’en peintre, en philosophe. D’ailleurs, je suis trop vieux. Mais quel malheur, pour compléter le tableau que l’un de nous deux ne soit pas une odalisque ! »

Ce ne fut pas l’Orient de Decamps ni même de Delacroix qui commença de hanter mon imagination quand le baron m’eut quitté, mais le vieil Orient de ces Mille et une Nuits que j’avais tant aimées, et me perdant peu à peu dans le lacis de ces rues noires, je pensais au calife Haroun Al Raschid en quête d’aventures dans les quartiers perdus de Bagdad. D’autre part la chaleur du temps et de la marche m’avaient donné soif, mais depuis longtemps tous les bars étaient fermés et, à cause de la pénurie d’essence, les rares taxis que je rencontrais, conduits par des Levantins ou des nègres, ne prenaient même pas la peine de répondre à mes signes. Le seul endroit où j’aurais pu me faire servir à boire et reprendre des forces pour rentrer chez moi eût été un hôtel. VII

*On entendait des clients qui demandaient au patron s’il ne pouvait pas leur faire connaître un valet de pied, un enfant de chœur, un chauffeur nègre. Toutes les professions intéressaient ces vieux fous; dans la troupe, toutes les armes et les alliés de toutes nations. VII

Le petit nègre de la princesse

*[À Balbec] D’autres marchands s’approchèrent, elle [la princesse de Luxembourg] remplit mes poches de tout ce qu’ils avaient, de paquets tout ficelés, de plaisirs, de babas et de sucres d’orge. Elle me dit : « Vous en mangerez et vous en ferez manger aussi à votre grand’mère » et elle fit payer les marchands par le petit nègre habillé en satin rouge qui la suivait partout et qui faisait l’émerveillement de la plage. II

*Mais le soir de la visite de la princesse de Luxembourg, la femme du Premier mit un doigt sur sa bouche.

— Il y a du nouveau.

— Oh ! elle est extraordinaire, Mme Poncin ! je n’ai jamais vu… mais dites, qu’y a-t-il ?

— Hé bien, il y a qu’une femme aux cheveux jaunes, avec un pied de rouge sur la figure, une voiture qui sentait l’horizontale d’une lieue, et comme n’en ont que ces demoiselles, est venue tantôt pour voir la prétendue marquise.

— Ouil you uouil ! patatras ! Voyez-vous ça ! mais c’est cette dame que nous avons vue, vous vous rappelez bâtonnier, nous avons bien trouvé qu’elle marquait très mal mais nous ne savions pas qu’elle était venue pour la marquise. Une femme avec un nègre, n’est-ce pas ?

— C’est cela même.

— Ah ! vous m’en direz tant. Vous ne savez pas son nom ?

— Si, j’ai fait semblant de me tromper, j’ai pris la carte, elle a comme nom de guerre la princesse de Luxembourg ! II

*[Le duc de Guermantes :] Mme de Luxembourg avait donné son petit nègre à son neveu. Le nègre est revenu en pleurant : « Grand-duc battu moi, moi pas canaille, grand-duc méchant », c’est épatant. Et je peux en parler sciemment, c’est un cousin à Oriane. » III

 

Un mulâtre

*Sans entendre les réflexions [de piétons au Bois], je percevais autour d’elle le murmure indistinct de la célébrité. Mon cœur battait d’impatience quand je pensais qu’il allait se passer un instant encore avant que tous ces gens, au milieu desquels je remarquais avec désolation que n’était pas un banquier mulâtre par lequel je me sentais méprisé, vissent le jeune homme inconnu auquel ils ne prêtaient aucune attention, saluer (sans la connaître, à vrai dire, mais je m’y croyais autorisé parce que mes parents connaissaient son mari et que j’étais le camarade de sa fille), cette femme dont la réputation de beauté, d’inconduite et d’élégance était universelle. I

 


CATEGORIES : Non classé/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Merci pour ces deux chroniques, qui montrent combien Proust sait relever beaucoup de facettes idéologiques de la caste qu’il dépeint. Et merci pour l’exploration des mots tant chargés. Ici dans la recension proustienne on trouve à deux contre un, mais avec des nuances de sens, les mots nègre et noir. Le mot noir semble bien être plus ancien en français pour désigner les humains en question, que le mot nègre, apparu chez nous si j’ai bien compris avec les bagages linguistiques des esclavagistes ibériques, et donc sur un registre rapidement péjoratif, avec au 20ème siècle de célèbres (tentatives de ?)réhabilitations (Négritude). Mais l’un ou l’autre, ce que décrit Proust est encore une chosification (y compris sexuelle) des noirs-nègres.
    Stéréotype très différent pour les Juifs, voir l’autre chronique.

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