Jupiter, Proust et Macron

Jupiter, Proust et Macron

 

Président post-moderne, Emmanuel Macron rajeunit un personnage de la mythologie, Jupiter.

Dans sa naphtaline olympienne, le dieu des dieux devient la référence suprême dans la France de 2017. Et se réveillent des souvenirs de la lecture d’À la recherche du temps perdu avec la statue de Phidias et Basin de Guermantes en Jupiter tonnant.

Au passage, j’imagine un micro-trottoir sur ce Jupiter sorti de la bouche du premier des Français. Sans présupposer des sommets d’inculture, il pourrait offrir de croustillantes réponses stupides. Alors, rafraîchissons-nous la mémoire. (D’avance pardon si vous considérez que cette chronique s’éloigne inutilement des thèmes du blogue).

 

Version latine du Zeus grec, Jupiter est le dieu qui gouverne la terre et le ciel. Maître de tous les dieux, il l’est de tous les êtres vivants, dispensateur des biens terrestres, protecteur de la Cité et de l’État romain.

 

Dernier-né des enfants de Chronos et de Rhéa — le seul à ne pas avoir été avalé par son père, Jupiter est élevé par Almathée.

Marié à sa sœur Junon, c’est un sacré cavaleur. Il a des liaisons avec d’autres déesses : Métis — qu’il finit par avaler donnant naissance à Minerve, qui sort toute armée de son crâne ; Thémis lui donne les Saisons et les Parques ; Eurynomé est la mère des trois Grâces ; il s’unit pendant neuf nuits avec Mnémosyne qui enfante des Muses ; Latone accouche de Diane et d’Apollon ; Proserpine naît de ses amours avec Cérès.

Parmi les mortelles qu’il séduit : Alcmène, Antiope, Callisto, Cassiopée, Danaé, Europe, Io, Léda, Pandore, Protogeneia, Sémélé, Thyia, Pour assouvir ses envies, il se métamorphose en taureau, cygne, pluie d’or, nuée, satyre. Il séduit aussi le jeune berger Ganymède…

 

Jupiter a pour attributs l’aigle et le foudre — au masculin, faisceau de dards enflammés en forme de zigzag représentant la foudre.

 

Tout puissant, il est dit Caelestis (« céleste »), Elicius (« qui fait descendre la foudre »), Eretrius (« qui frappe »), Fulgurator (« de la foudre »), Lucetius (« de la lumière »), Optimus Maximus (« le meilleur et le plus grand »), Pluvius (« qui envoie la pluie »), Stator (« se tenant debout »), Summanus (« qui envoie le tonnerre de la nuit »), Terminus ou Terminalus (« qui défend les frontières »), Tonans (« tonnant »), ou Victor (« victorieux ») — et j’en passe.

 

C’est ce Jupiter que le jeune Macron prend en modèle pour exercer sa présidence, ainsi qu’il le décrit en octobre 2016, dans une interview à Challenges :

« François Hollande ne croit pas au “président jupitérien“. Il considère que le président est devenu un émetteur comme un autre dans la sphère politico-médiatique. Pour ma part, je ne crois pas au président “normal“. Les Français n’attendent pas cela. Au contraire, un tel concept les déstabilise, les insécurise. Pour moi, la fonction présidentielle dans la France démocratique contemporaine doit être exercée par quelqu’un qui, sans estimer être la source de toute chose, doit conduire la société à force de convictions, d’actions et donner un sens clair à sa démarche. »

 

Comme le maître du mont Olympe, M. Macron entend incarner et assumer pleinement sa distance avec les mortels — pardon, ses concitoyens —dans une parfaite verticalité. Il sera un président solennel, qui prend de la hauteur, du recul, qui fixe le cap. Président régalien, il veut se tenir à l’écart de la mêlée partisane et de la gestion de la politique au quotidien confiée au Premier ministre.

 

Prolongeant ce lien avec la mythologie, l’as du chamboule-tout s’inscrit dans une Histoire qui a conduit au monarque républicain, comme il l’explique dès juillet 2015, encore ministre, au journal Le 1 :

« La démocratie comporte toujours une forme d’incomplétude car elle ne se suffit pas à elle-même. Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le roi n’est plus là ! On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. On le voit bien avec l’interrogation permanente sur la figure présidentielle, qui vaut depuis le départ du général de Gaulle. Après lui, la normalisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. Pourtant, ce qu’on attend du président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction. Tout s’est construit sur ce malentendu. »

 

Ultime précision : Jupiter est un imposant barbu.

 

Pas encore à l’Élysée, début 2016, Emmanuel Macron cherche-t-il à s’en approcher en osant la barbe de trois jours ?

 

Ici, il accentue davantage son air de beau gosse, de bobo hipster que de futur Jupiter.

 

Pour boucler la boucle avec Proust, il est un personnage qui, lui, supporte la comparaison : le duc de Guermantes d’abord présenté « superbe et olympien » ressemblant à la statue de Phidias aujourd’hui disparue.

 

Basin est en effet imposant — et c’est visible si l’on veut bien admettre que le comte Henry Greffulhe a inspiré le personnage.

 

Encore un mot : dans La Prisonnière, le baron de Charlus est présenté comme « emporté par la démence de ceux que Jupiter veut perdre ». Il s’agit d’une référence à la sentence Quos vult perdere, Jupiter dementat — Ceux que Jupiter veut perdre, il commence par les rendre fous. En commençant par lui-même ?

Finirait-il par se prendre pour Macron 1er ?

 

Jupiter Victor ou Macron Imperator ?

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Le dieu apparaît quatre fois dans la Recherche sous son nom grec, Zeus.

 

 

 

Les extraits

*je me demandais par quel hasard dans la lunette indifférente à travers laquelle Mme de Villeparisis considérait d’assez loin l’agitation sommaire, minuscule et vague de la foule des gens qu’elle connaissait, se trouvait intercalé à l’endroit où elle considérait mon père, un morceau de verre prodigieusement grossissant qui lui faisait voir avec tant de relief et dans le plus grand détail tout ce qu’il avait d’agréable, les contingences qui le forçaient à revenir, ses ennuis de douane, son goût pour le Greco, et changeant pour elle l’échelle de sa vision, lui montrait ce seul homme si grand au milieu des autres, tout petits, comme ce Jupiter à qui Gustave Moreau a donné, quand il l’a peint à côté d’une faible mortelle, une stature plus qu’humaine. II

*À côté d’elle M. de Guermantes, superbe et olympien, était lourdement assis. On aurait dit que la notion omniprésente en tous ses membres de ses grandes richesses lui donnait une densité particulièrement élevée, comme si elles avaient été fondues au creuset en un seul lingot humain, pour faire cet homme qui valait si cher. Au moment où je lui dis au revoir, il se leva poliment de son siège et je sentis la masse inerte de trente millions que la vieille éducation française faisait mouvoir, soulevait, et qui se tenait debout devant moi. Il me semblait voir cette statue de Jupiter Olympien que Phidias, dit-on, avait fondue tout en or. Telle était la puissance que la bonne éducation avait sur M. de Guermantes, sur le corps de M. de Guermantes du moins, car elle ne régnait pas aussi en maîtresse sur l’esprit du duc. M. de Guermantes riait de ses bons mots, mais ne se déridait pas à ceux des autres. III

*— Je ne vous demande pas si vous irez demain chez Mme de Saint-Euverte, dit le colonel de Froberville à Mme de Guermantes pour dissiper l’impression pénible produite par la requête intempestive de M. d’Herweck. Tout Paris y sera.

Cependant, se tournant d’un seul mouvement et comme d’une seule pièce vers le musicien indiscret, le duc de Guermantes, faisant front, monumental, muet, courroucé, pareil à Jupiter tonnant, resta immobile ainsi quelques secondes, les yeux flambant de colère et d’étonnement, ses cheveux crespelés semblant sortir d’un cratère. Puis, comme dans l’emportement d’une impulsion qui seule lui permettait d’accomplir la politesse qui lui était demandée, et après avoir semblé par son attitude de défi attester toute l’assistance qu’il ne connaissait pas le musicien bavarois, croisant derrière le dos ses deux mains gantées de blanc, il se renversa en avant et asséna au musicien un salut si profond, empreint de tant de stupéfaction et de rage, si brusque, si violent, que l’artiste tremblant recula tout en s’inclinant pour ne pas recevoir un formidable coup de tête dans le ventre. IV

*on eût dit que les principaux attributs de leur mère [la marquise de Surgis-le-Duc] s’étaient incarnés en deux corps différents ; que l’un des jeunes gens était la stature de sa mère et son teint, l’autre son regard, comme Mars et Vénus n’étaient que la Force et la Beauté de Jupiter. IV

*les deux fils de Mme de Surgis-le-Duc n’étaient pas seulement de la même mère mais du même père. Les enfants de Jupiter sont dissemblables, mais cela vient de ce qu’il épousa d’abord Métis, dans le destin de qui il était de donner le jour à de sages enfants, puis Thémis, et ensuite Eurynome, et Mnémosyne, et Léto, et en dernier lieu seulement Junon. Mais d’un seul père Mme de Surgis avait fait naître deux fils qui avaient reçu des beautés d’elle, mais des beautés différentes. IV

*[Brichot :] Les hauteurs dédiées aux dieux sont en particulier fort nombreuses, comme la montagne de Jupiter (Jeumont). Votre curé n’en veut rien voir et, en revanche, partout où le christianisme a laissé des traces, elles lui échappent. IV

*[Le duc de Guermantes à la duchesse :] Voyons Oriane, vous n’allez pas prétendre que ce n’est pas accablant pour les Juifs ce fait qu’ils soutiennent tous un traître. Vous n’allez pas me dire que ce n’est pas parce qu’ils sont Juifs. — Mon Dieu si, répondit Oriane (éprouvant avec un peu d’agacement, un certain désir de résister au Jupiter tonnant et aussi de mettre « l’intelligence » au-dessus de l’affaire Dreyfus). V

*La duchesse de Duras était enchantée. Elle m’a même chargé de vous le dire », ajouta M. de Charlus en appuyant sur les mots, comme si Mme Verdurin devait considérer cela comme un honneur suffisant. Suffisant et même à peine croyable, car il trouva nécessaire, pour être cru, de dire : « Parfaitement », emporté par la démence de ceux que Jupiter veut perdre. V

*[Brichot à Charlus :] Songez que j’ai appris par lui que le traité d’éthique où j’ai toujours révéré la plus fastueuse construction morale de notre époque avait été inspiré à notre vénérable collègue X… par un jeune porteur de dépêches. N’hésitons pas à reconnaître que mon éminent ami a négligé de nous livrer le nom de cet éphèbe au cours de ses démonstrations. Il a témoigné en cela de plus de respect humain ou, si vous aimez mieux, de moins de gratitude que Phidias qui inscrivit le nom de l’athlète qu’il aimait sur l’anneau de son Jupiter Olympien. V

*quelque temps après la mort d’Albertine, Andrée vint chez moi. Pour la première fois elle me semblait belle, je me disais que ces cheveux presque crépus, ces yeux sombres et cernés, c’était sans doute ce qu’Albertine avait tant aimé, la matérialisation devant moi de ce qu’elle portait dans sa rêverie amoureuse, de ce qu’elle voyait par les regards anticipateurs du désir le jour où elle avait voulu si précipitamment revenir de Balbec. Comme une sombre fleur inconnue qui m’était par delà le tombeau rapportée des profondeurs d’un être où je n’avais pas su la découvrir, il me semblait, exhumation inespérée d’une relique inestimable, voir devant moi le désir incarné d’Albertine qu’Andrée était pour moi, comme Vénus était le désir de Jupiter. VI

*Inutile de dire qu’à peine était-il parti, elle allait en rejoindre d’autres. Mais le duc ne s’en doutait pas ou préférait ne pas avoir l’air de s’en douter ; la vue des vieillards baisse comme leur oreille devient plus dure, leur clairvoyance s’obscurcit, la fatigue même fait faire relâche à leur vigilance. Et à un certain âge c’est en un personnage de Molière – non pas même en l’Olympien amant d’Alcmène mais en un risible Géronte – que se change inévitablement Jupiter. D’ailleurs, Odette trompait M. de Guermantes, et aussi le soignait, sans charme, sans grandeur. VII

 

Zeus

*[Bloch jure] « par le Kroniôn Zeus, gardien des serments » II

*« Oui, j’ai en effet une vie délicieuse, me dit Bloch d’un air de béatitude. J’ai trois grands amis, je n’en voudrais pas un de plus, une maîtresse adorable, je suis infiniment heureux. Rare est le mortel à qui le père Zeus accorde tant de félicités. » III

*— Mais, s’écria Bloch [sur Henry et Picquart, dans l’affaire Dreyfus], la divine Athénè, fille de Zeus, a mis dans l’esprit de chacun le contraire de ce qui est dans l’esprit de l’autre. Et ils luttent l’un contre l’autre, tels deux lions. III

*— Ah ! mille tonnerres de Zeus, s’écria Brichot IV

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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