Boucles et papillotes

Boucles et papillotes

 

Le Héros de la Recherche évoque deux fois sa chevelure dans des souvenirs douloureux…

Dans la première, il parle même de « terreur » quand son grand-père qui le tire par ses boucles et qui se dissipe quand on les lui coupe.

Dans la seconde, il est question de « papillotes ». L’enfant est dans le petit raidillon longeant Tansonville disant adieu aux aubépines et, tout en peine, s’arrache celles assemblées en nœuds sur son front et les foule au pied avec son chapeau. Quelle scène !

Autant une « boucle » est claire — mèche de cheveu roulée sur elle-même, écrit le Larousse — autant la « papillotte » est troublante. Synonyme de bigoudi, comme le propose le dictionnaire, ou (au pluriel) boucles de cheveux que certains juifs pratiquants, notamment chez les hassidiques [d’Europe de l’Est], se laissent pousser aux tempes ?

 

L’allusion à la judaïté de Proust n’est pas évidente (pas plus que le bigoudi champêtre !). Notons au passage qu’il n’y a pas de « kippa » dans l’œuvre, même sous son nom français de « calotte », présente deux fois dans son sens religieux, mais catholique puisqu’il s’agit de celle d’un « sacristain » (À l’ombre des jeunes filles en fleurs) et de « l’horreur » qu’elle inspire à Mme Verdurin (Sodome de Gomorrhe).

 

Quant aux photos de Marcel enfant, aucune n’offre de cheveux longs ou bouclés.

 

Qui trouvera une explication qui ne soit pas tirée par les cheveux ?

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les extraits

*Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et qu’avait dissipée le jour, — date pour moi d’une ère nouvelle, — où on les avait coupées. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves. I

*Cette année-là, quand, un peu plus tôt que d’habitude, mes parents eurent fixé le jour de rentrer à Paris, le matin du départ, comme on m’avait fait friser pour être photographié, coiffer avec précaution un chapeau que je n’avais encore jamais mis et revêtir une douillette de velours, après m’avoir cherché partout, ma mère me trouva en larmes dans le petit raidillon, contigu à Tansonville, en train de dire adieu aux aubépines, entourant de mes bras les branches piquantes, et, comme une princesse de tragédie à qui pèseraient ces vains ornements, ingrat envers l’importune main qui en formant tous ces nœuds avait pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux, foulant aux pieds mes papillotes arrachées et mon chapeau neuf. Ma mère ne fut pas touchée par mes larmes, mais elle ne put retenir un cri à la vue de la coiffe défoncée et de la douillette perdue. Je ne l’entendis pas : « O mes pauvres petites aubépines, disais-je en pleurant, ce n’est pas vous qui voudriez me faire du chagrin, me forcer à partir. Vous, vous ne m’avez jamais fait de peine! Aussi je vous aimerai toujours. » I

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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