Poème et buste de Proust

Poème et buste de Proust

 

Alors que s’ouvre la Journée des Aubépines, cuvée 2017, voici d’autres rendez-vous d’importance variable (selon la perspective de chacun).

 

Le week-end des 24 et 25 juin, à Illiers-Combray, ce sera la fête sur le thème du Temps retrouvé, la commune plongeant dans le passé proustien. Le dimanche, inauguration du buste de l’écrivain au nouveau théâtre de verdure. J’ai reçu l’invitation.

 

Les fidèles de ce blogue savent ce que je pense de cet hommage sculpté a minima, mais j’y serai, ne sachant résister à une « tasse de thé musicale ».

 

Le 28 juin, Sotheby’s mettra en vente la bibliothèque de Pierre Bergé (3e épisode). Au programme, les musiciens et les poètes. Deux lots ne sauraient laisser les Proustiens insensibles.

Le 611.

 

Je cite le catalogue que m’a adressé l’excellent Benoît Puttemans :

 

Marcel Proust. Paris, Au Ménestrel, Heugel & Cie, 1896.

Portraits de Peintres. Pièces pour Piano d’après les poésies de Marcel Proust.

4 parties en un volume in-folio (350 x 280 mm) de (26) pp., musique lithographiée (Imp. Delanchy), timbre humide de l’éditeur à la fin du quatrième fascicule : en feuilles, couverture grisvert, plat supérieur imprimé en rouge et noir, timbre humide avec la mention « Complet » en haut à gauche, chemise de l’éditeur en percaline verte ornée de motifs floraux, titre en noir sur le premier plat, dos de toile grise, rubans de fermeture.

Édition originale, rare.

Tirage à petit nombre sur vergé de Hollande (il n’y a pas de justification).

Quatre portraits-poèmes de peintres par Marcel Proust – Albert Cuyp, Paul Potter, Anton Van Dyck et Antoine Watteau – accompagnés de quatre partitions pour piano et chant de Reynaldo Hahn. Les vers de Proust sont imprimés en caractères italiques sous des reproductions de gravures anciennes offrant les portraits des peintres évoqués.

Ces quatre mélodies furent exécutées pour la première fois chez Madeleine Lemaire le 28 mai 1895. Publiées le 21 juin suivant dans Le Gaulois, elles furent rassemblées en 1896 dans ce luxueux portfolio publié par le Ménestrel avant d’être insérées, la même année, dans l’édition originale des Plaisirs et les Jours.

Une mention sur la couverture indique que les fascicules se vendaient séparément (respectivement 5, 3, 3 et 5 francs), ou réunis avec les illustrations et sous portefeuille (prix net : 5 francs).

Rousseurs au fascicule concernant Van Dyck, première page de celui sur Watteau brunie.

 

On joint, du même compositeur :

  • Les Muses pleurant la mort de Ruskin. A Marcel Proust. S.l.n.d. [Paris, Imp. Delanchy, 15 mars 1902].

In-folio de (2)-17 pp. : en feuilles, couverture chamois imprimée, conservé sous chemise-étui moderne avec dos de chagrin noir et titre au palladium.

Édition originale.

Elle reproduit en fac-similé le manuscrit autographe de cette partition fantaisiste de Reynaldo Hahn composée pour Marcel Proust en 1902. Pour le remercier, Proust lui dédiera la traduction de la première conférence de Sésame et les Lys : « A M. Reynaldo Hahn, à l’auteur des Muses pleurant la mort de Ruskin, cette traduction est dédiée en témoignage de mon admiration et de mon amitié M.P.  »

 

  • Mozart. Comédie Musicale de Sacha Guitry. Musique de Reynaldo Hahn. Morceaux détachés. N° 4 : « Couplets de Madame D’Epinay ». Paris, Au Ménestrel, s.d. [1925].

In-folio de 4 pp. de musique lithographiée (Imp. Delanchy-Dupré), couverture crème, plat supérieur imprimé et décoré en bistre.

Envoi de Reynaldo Hahn à la cantatrice Jeanne Lyon sur la couverture :

a Mademoiselle Jeanne Lyon

                          son ami dévoué

                                   RH

 

Exemplaire bien conservé.

2 000 / 2 500 €

 

Et le 776 :

 

Proust poète ! Rouvrons le catalogue :

PROUST, Marcel. « Sur le duc de Richmond ». Poème autographe signé adressé à Maurice Rostand.

Paris, vers 1912-1913.

Dédicace et 8 vers autographes signés figurant sous une héliogravure tirée en bistre et collée sur carton (438 x 348 mm) reproduisant un tableau de Van Dyck conservé au Louvre. Encadrement d’origine sous verre en acajou de style Empire (700 x 560 mm).

 

A Maurice Rostand :

         Sur le Duc de Richmond,

 

         Et toi par-dessus tous, promeneur précieux

         En chemise bleu pâle, une main à la hanche,

         Dans l’autre, un fruit feuillu détaché de la branche,

         Je rêve sans comprendre à ton geste et tes yeux.

         Debout, mais reposé dans cet obscur asile,

         Duc de Richmond, ô jeune sage ! — ou charmant fou ? —

         Je te reviens toujours… — Un saphir à ton cou,

         A des feux aussi doux que ton regard tranquille.

 

Marcel Proust

Ce huitain fait partie du poème consacré à Antoon Van Dyck, un des quatre « Portraits de peintres » publiés dans Les Plaisirs et les Jours (1896, p. 121).

En 1891, visitant le Louvre avec Robert de Billy à la recherche de peintres cités par Baudelaire, Proust s’arrêta longuement devant le portrait par Van Dyck appelé, à l’époque, « du duc de Richmond » (il s’agit en fait de James Stuart, duc de Lennox). L’élégance du personnage lui inspirera un des quatre portraits de peintres en vers qui furent récités sur une musique de Reynaldo Hahn le 28 mai 1895 chez Madeleine Lemaire. Publiés le 21 juin suivant dans Le Gaulois, ils seront édités en 1896 au Ménestrel avec les partitions de Hahn et intégrés ensuite, la même année, dans Les Plaisirs et les Jours.

Ces vers inspirés par la beauté du jeune duc sont à mettre en rapport avec plusieurs hommes aimés par Marcel Proust.

La dédicace de Proust à Rostand – alors jeune dandy ouvertement homosexuel – et la collaboration musicale avec son amant Reynaldo Hahn entrent en résonance avec la longue dédicace imprimée dans Les Plaisirs et les Jours. Marcel y évoque Willie Heath, son amour de jeunesse disparu en 1893 à l’âge de vingt ans, en le comparant aux « jeunes seigneurs anglais qu’a peint Van Dyck, dont [il avait] l’élégance pensive » (pp. 5-6). Après Reynaldo Hahn et Willie Heath, c’est donc au tour de Maurice Rostand d’être associé au portrait.

 

Fils d’Edmond Rostand et de la poétesse Rosemonde Gérard, frère du biologiste Jean Rostand, Maurice Rostand (1891-1968) évolua dès l’enfance dans le monde littéraire. Proust ayant remarqué ce jeune extravagant à l’Opéra, il demanda à Cocteau qu’il le lui présentât, mais en vain. Après un bref échange épistolaire, Maurice finit par rencontrer Marcel au début de l’année 1913. On raconte que le fils de l’auteur de Cyrano était si outrageusement parfumé que son apparition donnait à Proust des crises d’asthme. Marcel l’invita chez lui pour lui lire les premières pages de Du côté de chez Swann : une révélation pour le jeune homme. Maurice Rostand tentera, sans succès, d’intercéder auprès de Fasquelle pour qu’il éditât Swann. Son rôle ne s’arrête pas là : c’est lui qui aurait suggéré à Proust le titre de son roman, Du côté de chez Swann (cf. Kolb, XII, p. 222) et l’article qu’il publia à la sortie du livre dans Comœdia (26 décembre 1913) fut à ce point dithyrambique et excessif que Proust eut des scrupules de modestie à l’envoyer à ses amis. Pris de remords, Fasquelle utilisera Rostand pour qu’il persuade Proust de lui confier la publication de la suite de son roman (Kolb, XIII, p. 117, 125 et 126). À la parution de Swann chez Grasset, Proust dira : « Ce que je lui dois est innombrable et inestimable » (lettre à Sacha Bernhard, XIII, p. 164).

Précieuse relique très bien conservée.

Le présent et l’envoi de Marcel Proust au jeune Maurice datent probablement des premiers mois de leur rencontre. Le dandy, alors âgé de vingt-et-un ans, devait avoir la même « élégance tranquille » que le prétendu duc de Richmond et le très regretté Willie Heath…

 

Marcel Proust, l’écriture et les arts, cat. Gallimard/BNF, 1999, n° 55. – Proust et les peintres. Musée de Chartres, 1991, cat. 13, pp. 192-194. – Proust, Jean Santeuil, précédé de : Les Plaisirs et les Jours, Bibliothèque de la Pléiade, pp. 81-82. – S. Beyer, « …comme un Roi de Van Dyck. C’était Mme Swann. » Marcel Proust et le peintre Antoine Van Dyck, 2017 (en ligne).

12 000 / 15 000 €

 

Pour être complet (en attendant la prochaine annonce), un pique-nique à l’ancienne aura lieu le 29 juillet au Pré Catelan d’Illiers-Combray.

 

C’est d’un chic, rétro en diabl ! Je me suis inscrit, mais pas sûr d’y aller en smoking.

 

Allez, je file à la Journée des Aubépines, dont je vous entretiendrai ce dimanche matin sur ce blogue.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “Poème et buste de Proust”

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  1. Comme vous avez raison de vous affliger de ce « buste de Marcel », qui ne raconte rien du lien entre l’écrivain et Combray-Illiers. Quel contresens absolu sur l’oeuvre…

    Je me répète, je le sais, mais enfin, c’est une telle évidence ! IL faudrait, à Combray, une statue d’un garçonnet, saisi dans une posture proustienne, et si possible rappelant l’époque et l’environnement où Marcel a grandi. Certes, les phrases de Proust peuvent paraître « alambiquées » (quoique géniales) – mais justement, la virtuosité aurait été ici de toucher à la simplicité de l’enfance. La statue qui accueille le visiteur du musée Jacquemart-André illustre parfaitement ce que je veux dire, et ce qui, à mon sens, aurait été si adéquat et pour la ville, et pour l’écrivain… Une déclinaison de la « petite fille aux tourterelles » en « petit garçon à l’aubépine », voilà donc ce qui est si impossible à concevoir, à Combray ???

    lien (derechef) vers la statue : https://www.flickr.com/photos/btempel/6099850642/

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