Palamède est-il affable ?

Palamède est-il affable ?

 

Le mot fleure bon le suranné… D’ailleurs, même dans À la recherche du tems perdu, il n’est guère courant, ne se présentant que cinq fois.

 

Qu’en disent les dictionnaires ? « Qui accueille aimablement les gens » (Larousse), « Qui accueille et écoute de bonne grâce ceux qui s’adressent à lui » (Robert). Quatre êtres méritent ce compliment qui, bizarrement, qualifie un chien, celui de M. Galopin à Combray qui — l’animal à quatre pattes, pas son maître — a droit à d’autres gentillesses qui se marient bien avec affable : de bonne humeur, aimable, gracieux.

Une autre occurrence désigne les regards de Basin de Guermantes ; la troisième, le chauffeur qui conduit Albertine, au demeurant également beau et bon garçon ; les deux dernières s’appliquent à Robert de Saint-Loup et à M. d’Argencourt. Mais là, une bizarrerie surgit. L’affabilité du premier est opposée à la suspicion et à la jalousie de Palamède de Guermantes tandis que celle du second est égale à l’affabilité du même.

Il faut savoir ! Soit le baron de Charlus est d’un abord agréable soit il ne l’est pas. Mais il ne peut être les deux, d’autant que les occurrences sont à lire dans le même tome, Le temps retrouvé. Tout bien réfléchi, il est plutôt du genre contraire à affable. Les antonymes du mot — brusque, désagréable, distant — lui vont mieux au teint. Et ce n’est pas une fable.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*— Ah ! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapporté de Lisieux.

— Ah ! à moins de ça.

— Il paraît que c’est une bête bien affable, ajoutait Françoise qui tenait le renseignement de Théodore, spirituelle comme une personne, toujours de bonne humeur, toujours aimable, toujours quelque chose de gracieux. I

*Promenant sur le grand nombre de personnes qui entouraient la table à thé les regards affables, malicieux et un peu éblouis par les rayons du soleil couchant, de ses petites prunelles rondes et exactement logées dans l’œil comme les « mouches » que savait viser et atteindre si parfaitement l’excellent tireur qu’il était, le duc [de Guermantes] s’avançait avec une lenteur émerveillée et prudente comme si, intimidé par une si brillante assemblée, il eût craint de marcher sur les robes et de déranger les conversations. III

*Je trouvai que le mécanicien avait été bien maladroit, mais ma confiance en lui fut désormais complète. Car s’il eût été le moins du monde de mèche avec Albertine, il ne m’eût jamais avoué qu’il l’avait laissée libre de onze heures du matin à six heures du soir. Il n’y aurait eu qu’une autre explication, mais absurde, de cet aveu du chauffeur. C’est qu’une brouille entre lui et Albertine lui eût donné le désir, en me faisant une petite révélation, de montrer à mon amie qu’il était homme à parler et que si, après le premier avertissement tout bénin, elle ne marchait pas droit selon ce qu’il voulait, il mangerait carrément le morceau. Mais cette explication était absurde ; il fallait d’abord supposer une brouille inexistante entre Albertine et lui, et ensuite donner une nature de maître-chanteur à ce beau mécanicien qui s’était toujours montré si affable et si bon garçon. V

*Saint-Loup était loin d’avoir l’originalité quelquefois profonde de son oncle. Mais il était aussi affable et charmant de caractère que l’autre était soupçonneux et jaloux. VII

*M. d’Argencourt, dans son incarnation de moribond-bouffe d’un Regnard exagéré par Labiche était d’un accès aussi facile, aussi affable, que M. de Charlus roi Lear qui se découvrait avec application devant le plus médiocre salueur. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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