Bourrer les crânes

Bourrer les crânes

 

Le bourrage de crâne est une expression inventée par les soldats en 1914 pour critiquer la propagande mensongère venue de l’arrière. Albert Londres la popularise en la dénonçant dans ses reportages de guerre.

Les autorités qui contrôlent la publication des journaux alternent censure et informations mensongères surestimant les actions militaires françaises et dénigrant celles des Allemands. L’objectif est de maintenir le moral et des troupes et de la population civile.

En 1916, le Canard Enchaîné lance un référendum pour l’« élection du grand chef de la tribu des bourreurs de crâne ».

 

Toujours de son temps, Marcel Proust s’empare de la formule en l’utilisant trois fois — évidemment dans Le Temps retrouvé, le tome qui se passe pendant et après la guerre.

 

User du bourrage de crâne, c’est faire croire de force des craques, bobards, infos bidons, contrevérités, mensonges — aujourd’hui, ce sont les fake news qui nous menacent, qui nous agressent.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

Lire Sous le brassard vert, Douze journalistes dans la Grande Guerre, Arléa 2016

 

 

Les extraits

* M. de Charlus allait plus loin que ne pas souhaiter passionnément la victoire de la France ; il souhaitait, sans se l’avouer, sinon que l’Allemagne triomphât, du moins qu’elle ne fût pas écrasée comme tout le monde le souhaitait. La cause en était que dans ces querelles les grands ensembles d’individus appelés nations se comportent eux-mêmes dans une certaine mesure comme des individus. La logique qui les conduit est toute intérieure et perpétuellement refondue par la passion, comme celle de gens affrontés dans une querelle amoureuse ou domestique, comme la querelle d’un fils avec son père, d’une cuisinière avec sa patronne, d’une femme avec son mari. Celle qui a tort croit cependant avoir raison – comme c’était le cas pour l’Allemagne – et celle qui a raison donne parfois de son bon droit des arguments qui ne lui paraissent irréfutables que parce qu’ils répondent à sa passion. Dans ces querelles d’individus pour être convaincu du bon droit de n’importe laquelle des parties, le plus sûr est d’être cette partie-là, un spectateur ne l’approuvera jamais aussi complètement. Or, dans les nations, l’individu s’il fait vraiment partie de la nation, n’est qu’une cellule de l’individu-nation. Le bourrage de crâne est un mot vide de sens. Eût-on dit aux Français qu’ils allaient être battus qu’aucun Français ne se fût moins désespéré que si on lui avait dit qu’il allait être tué par les berthas. Le véritable bourrage de crâne, on se le fait à soi-même par l’espérance qui est un genre de l’instinct de conservation d’une nation si l’on est vraiment membre vivant de cette nation. Pour rester aveugle sur ce qu’a d’injuste la cause de l’individu Allemagne, pour reconnaître à tout instant ce qu’à de juste la cause de l’individu France, le plus sûr n’était pas pour un Allemand de n’avoir pas de jugement, pour un Français d’en avoir, le plus sûr pour l’un ou pour l’autre c’était d’avoir du patriotisme. VII

*[Charlus, à l’hôtel de Jupien] s’approcha ensuite de Maurice pour lui remettre ses cinquante francs mais le prenant d’abord par la taille : « Tu ne m’avais jamais dit que tu avais suriné une pipelette de Belleville ». Et M. de Charlus râlait d’extase et approchait sa figure de celle de Maurice. « Oh ! Monsieur le baron, dit en protestant le gigolo qu’on avait oublié de prévenir ; pouvez-vous croire une chose pareille ? » Soit qu’en effet le fait fût faux, ou que, vrai, son auteur le trouvât pourtant abominable et de ceux qu’il convient de nier. « Moi toucher à mon semblable ? À un Boche, oui, parce que c’est la guerre, mais à une femme, et à une vieille femme encore ». Cette déclaration de principes vertueux fit l’effet d’une douche d’eau froide sur le baron qui s’éloigna sèchement de Maurice en lui remettant toutefois son argent mais de l’air dépité de quelqu’un qu’on a floué, qui ne veut pas faire d’histoires, qui paye, mais n’est pas content. La mauvaise impression du baron fut d’ailleurs accrue par la façon dont le bénéficiaire le remercia car il dit : « Je vais envoyer ça à mes vieux et j’en garderai aussi un peu pour mon frangin qui est sur le front ». Ces sentiments touchants désappointèrent presque autant M. de Charlus que l’agaçait l’expression d’une paysannerie un peu conventionnelle. Jupien parfois les prévenait qu’il fallait être plus pervers. Alors l’un d’eux, de l’air de confesser quelque chose de satanique aventurait : « Dites donc, baron, vous n’allez pas me croire mais quand j’étais gosse, je regardais par le trou de la serrure mes parents s’embrasser. C’est vicieux, pas ? Vous avez l’air de croire que c’est un bourrage de crâne, mais non je vous jure, tel que je vous le dis ». Et M. de Charlus était à la fois désespéré et exaspéré par cet effort factice vers la perversité qui n’aboutissait qu’à révéler tant de sottise et tant d’innocence. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Merci à Patrice Louis qui nous montre le caractère toujours actuel de maintes annotations de Proust…

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