À chacun son amiral

À chacun son amiral

 

La différence entre Proust et moi… J’adore ce début de phrase — donc, la différence entre Proust et moi c’est que lui, on croit qu’il est parent d’un amiral (ce qu’il n’est pas) tandis que moi, peu de gens savent que je compte un arrière-grand-père amiral. Non mais !

 

D’un côté, Jean, Pierre, Edmond, Jurien de la Gravière ; de l’autre Henri, Adrien, Barthélemy, Louis Rieunier. Ils sont contemporains. Le premier est né en 1812 à Brest et mort à Paris en 1892, enterré au cimetière de Montmartre ; le second a vu le jour en 1833 à Castelsarrasin et a rendu l’âme en 1918 à Albi où il est inhumé avant d’être transféré au Père-Lachaise, où, avec Proust, il finit sa mort ; le faux aïeul du Héros de Marcel termine sa carrière comme président de la Société centrale de Sauvetage et le vrai mien finit ministre de la Marine.

Jurien de la Gravière

Navires sur lesquels Edmond Jurien de la Gravière a servi : Dauphine, Champenoise, Résolue, Ville-de-Marseille, Furet, Iéna, Comète, Palinure, Bayonnaise, Uranie, Montebello, Algésiras, Magenta.

 

Rieunier

Navires sur lesquels Henri Rieunier a servi : Primauguet, Orthézien, Borda, Charlemagne, Labrador, Némésis, Marceau, Mitraille, Duperré, Européen, Thémis, Argus, Laclocheterie, Jeanne d’Arc, Turenne.

 

L’amiral de Proust a donné son nom à un croiseur-cuirassé…

 

… et le mien a donné le sien à une rue de l’ex-Saigon et à d’autres en France dont une à Albi.

(Photos de F. C., que cette Proustienne en soit remerciée).

 

Si Jurien de la Gravière est dans À la recherche du temps perdu, c’est à cause de Mme de Varambon. Rencontrant le Héros, la dame d’honneur de la princesse de Parme veut absolument qu’il soit parent avec le marin gradé.

 

Là où l’aristocrate pas très futée a raison, c’est que — réelle ou supposée — la parenté fait partager le pied marin ! Cela nous conduit au point commun entre mon aïeul et moi : nous avons tous les deux embarqué, lui, quinze ans cinq mois dix-neuf jours à la mer en paix et huit ans six mois vingt-six jours à la mer en guerre — et deux blessures ; moi, une journée sur la Belle Poule, goélette de l’École Navale, lors d’un voyage de presse d’où je suis sorti indemne.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Pour être précis, il est un autre amiral dans la Recherche — haïtien, en référence à un personnage d’opérette : Pierre Loti écrit en 1897 « l’île du Rêve, idylle polynésienne en trois actes » avec un livret de Reynaldo Hahn. Chez les Verdurin, Cottard porte son déguisement.

 

 

 

Les extraits

*— Je sais que vous êtes parent de l’amiral Jurien de la Gravière, me dit d’un air entendu Mme de Varambon, la dame d’honneur de la princesse de Parme, femme excellente mais bornée, procurée à la princesse de Parme jadis par la mère du duc. Elle ne m’avait pas encore adressé la parole et je ne pus jamais dans la suite, malgré les admonestations de la princesse de Parme et mes propres protestations, lui ôter de l’esprit l’idée que je n’avais quoi que ce fût à voir avec l’amiral académicien, lequel m’était totalement inconnu. L’obstination de la dame d’honneur de la princesse de Parme à voir en moi un neveu de l’amiral Jurien de la Gravière avait en soi quelque chose de vulgairement risible. Mais l’erreur qu’elle commettait n’était que le type excessif et desséché de tant d’erreurs plus légères, mieux nuancées, involontaires ou voulues, qui accompagnent notre nom dans la « fiche » que le monde établit relativement à nous. Je me souviens qu’un ami des Guermantes, ayant vivement manifesté son désir de me connaître, me donna comme raison que je connaissais très bien sa cousine, Mme de Chaussegros, « elle est charmante, elle vous aime beaucoup ». Je me fis un scrupule, bien vain, d’insister sur le fait qu’il y avait erreur, que je ne connaissais pas Mme de Chaussegros. « Alors c’est sa sœur que vous connaissez, c’est la même chose. Elle vous a rencontré en Écosse. » Je n’étais jamais allé en Écosse et pris la peine inutile d’en avertir par honnêteté mon interlocuteur. C’était Mme de Chaussegros elle-même qui avait dit me connaître, et le croyait sans doute de bonne foi, à la suite d’une confusion première, car elle ne cessa jamais plus de me tendre la main quand elle m’apercevait. Et comme, en somme, le milieu que je fréquentais était exactement celui de Mme de Chaussegros, mon humilité ne rimait à rien. Que je fusse intime avec les Chaussegros était, littéralement, une erreur, mais, au point de vue social, un équivalent de ma situation, si on peut parler de situation pour un aussi jeune homme que j’étais. L’ami des Guermantes eut donc beau ne me dire que des choses fausses sur moi, il ne me rabaissa ni ne me suréleva (au point de vue mondain) dans l’idée qu’il continua à se faire de moi. Et somme toute, pour ceux qui ne jouent pas la comédie, l’ennui de vivre toujours dans le même personnage est dissipé un instant, comme si l’on montait sur les planches, quand une autre personne se fait de vous une idée fausse, croit que nous sommes liés avec une dame que nous ne connaissons pas et que nous sommes notés pour avoir connue au cours d’un charmant voyage que nous n’avons jamais fait. Erreurs multiplicatrices et aimables quand elles n’ont pas l’inflexible rigidité de celle que commettait et commit toute sa vie, malgré mes dénégations, l’imbécile dame d’honneur de Mme de Parme, fixée pour toujours à la croyance que j’étais parent de l’ennuyeux amiral Jurien de la Gravière. « Elle n’est pas très forte, me dit le duc, et puis il ne lui faut pas trop de libations, je la crois légèrement sous l’influence de Bacchus. » En réalité Mme de Varambon n’avait bu que de l’eau, mais le duc aimait à placer ses locutions favorites. III

*Dans le vestibule où je demandai aux valets de pied mes snow-boots, que j’avais pris par précaution contre la neige, dont il était tombé quelques flocons vite changés en boue, ne me rendant pas compte que c’était peu élégant, j’éprouvai, du sourire dédaigneux de tous, une honte qui atteignit son plus haut degré quand je vis que Mme de Parme n’était pas partie et me voyait chaussant mes caoutchoucs américains. La princesse revint vers moi. « Oh ! quelle bonne idée, s’écria-t-elle, comme c’est pratique ! voilà un homme intelligent. Madame, il faudra que nous achetions cela », dit-elle à sa dame d’honneur, tandis que l’ironie des valets se changeait en respect et que les invités s’empressaient autour de moi pour s’enquérir où j’avais pu trouver ces merveilles. « Grâce à cela, vous n’aurez rien à craindre, même s’il reneige et si vous allez loin ; il n’y a plus de saison », me dit la princesse.

— Oh ! à ce point de vue, Votre Altesse Royale peut se rassurer, interrompit la dame d’honneur d’un air fin, il ne reneigera pas.

— Qu’en savez-vous, Madame ? demanda aigrement l’excellente princesse de Parme, que seule réussissait à agacer la bêtise de sa dame d’honneur.

— Je peux l’affirmer à Votre Altesse Royale, il ne peut pas reneiger, c’est matériellement impossible.

— Mais pourquoi ?

— Il ne peut plus neiger, on a fait le nécessaire pour cela : on a jeté du sel.

La naïve dame ne s’aperçut pas de la colère de la princesse et de la gaieté des autres personnes, car, au lieu de se taire, elle me dit avec un sourire amène, sans tenir compte de mes dénégations au sujet de l’amiral Jurien de la Gravière : « D’ailleurs, qu’importe ? Monsieur doit avoir le pied marin. Bon sang ne peut mentir. » III

 

*Mais, si M. de Charlus et Mme Verdurin ne se fréquentaient plus, chacun – avec quelques petites différences sans grande importance – continuait, comme si rien n’avait changé, Mme Verdurin à recevoir, M. de Charlus à aller à ses plaisirs : par exemple, chez Mme Verdurin, Cottard assistait maintenant aux réceptions dans un uniforme de colonel de l’Île du Rêve, assez semblable à celui d’un amiral haïtien et sur le drap duquel un large ruban bleu ciel rappelait celui des « Enfants de Marie » ; quant à M. de Charlus, se trouvant dans une ville d’où les hommes déjà faits qui avaient été jusqu’ici son goût, avaient disparu, il faisait comme certains Français, amateurs de femmes en France et vivant aux colonies : il avait, par nécessité d’abord, pris l’habitude, et ensuite le goût des petits garçons. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “À chacun son amiral”

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  1. Une autre différence entre le Héros de Proust et son Fou est le nombre de décorations des ancêtres amiraux: quatre pour Jurien de la Gravière, cinq pour Henri Rieunier. Non mais!

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