De Mme Verdurin à Mme de Tubéreuse

De Mme Verdurin à Mme de Tubéreuse

 

Aller à la rencontre des lectrices et des lecteurs offre de divines surprises…

J’étais jeudi soir invité des Amis des Bibliothèques de Chartres à L’Esperluète. Je vais y venir mais l’essentiel a eu lieu juste avant. Olivier L’Hostis, l’attachant patron de la belle librairie avait convié René de Obaldia. Oui, René de Obaldia ! Venu présenter son dernier ouvrage, un « précise de sagesse portative », Perles de vie (Grasset), qui commence ainsi : Chers lecteurs, Je vais bientôt me quitter. »

À 98 ans, l’écrivain a gardé le pétillement de ses livres et l’échange que j’ai pu avoir avec lui a porté sur deux de ses pièces que j’avais vues, Du vent dans les branches de Sassafras et Genousie.

 

Je ne peux m’empêcher de penser que l’un des personnages de Genousie a quelque chose de proustien, Madame de Tubéreuse. Châtelaine fantasque, elle reçoit, au cours d’une soirée mondaine, plusieurs intellectuels et scientifiques de haut-vol. Un célèbre auteur dramatique, Philippe Hassingor, présente à l’assemblée, sa nouvelle épouse, Irène, une magnifique créature venue du pays imaginaire de Genousie et qui ne s’exprime que dans sa langue inconnue de tous.

 

Mme de Tubéreuse pourrait s’appeler Sidonie Verdurin.

 

Cette chronique m’offre (une fois n’est pas coutume) l’occasion de citer d’autres auteurs que Marcel Proust. Ainsi, cette scène qui prouve qu’il n’est pas si utile de comprendre les mots pour se comprendre.

*Mme de Tubéreuse : Dans notre famille, il est de tradition que tous les mois de mai nous invitons ici les personnalités les plus diverses, voire les plus opposées, mais qui toutes ont quelque chose à dire.

Hassingor : Très intéressant. Et peut-on savoir pourquoi le mois de mai a retenu votre choix ?

Mme de Tubéreuse : Mon Dieu, oui. Le mois de mai, comme vous le savez, est le mois de la Vierge. Au moins une fois par an, nous tenons à nous refaire une virginité. J’entends, bien sûr, la virginité de l’esprit.

Irène : Vir-gi-ni-té ?

Hassingor, vivement : Oui, oui, chérie.

Mme de Tubéreuse : Qu’elle est belle ! Je ne me lasse pas de regarder votre femme.

Hassingor : Intelligente aussi, très intelligente.

Mme de Tubéreuse : Vous êtes un homme comblé, cher Hassingor. D’où vient que ce que vous écrivez soit toujours aussi tragique ?

Hassingor : Toujours… Non. Dans La Chute du rideau, par exemple, mes personnages débarrassés de leurs contradictions et pris dans leur essence…

Mme de Tubéreuse : Je sais, je vous pose une question stupide, comme à peu près toutes les questions qu’on pose aux auteurs.

Irène : Khi, séfraye ahoto karibor kling ?

Mme de Tubéreuse : Pardon ?

Hassingor : Irène demande si j’ai les clefs de la voiture. (A Irène.) Oui, elles sont dans ma poche, draïmièthe poviskaye. (A Mme de Tubéreuse.) Vous disiez, chère Madame ?

Mme de Tubéreuse, ayant perdu le fil de sa pensée : Vous trouverez les lavabos au rez-de-chaussée et à tous les étages.

Hassingor, poursuivant son idée : Voyez-vous, la tragédie telle que je la conçois…

Irène, examinant les boiseries et s’extasiant : Kroususse émape beichetold ! Kroususse !

Mme de Tubéreuse : Quel dommage tout de même que votre femme ne parle pas notre langue !

Hassingor : Est-ce si nécessaire ? N’avez-vous pas compris qu’Irène admirait votre salon ?

Mme de Tubéreuse : Si, si…, bien sûr…

Hassingor : Alors, vous entendez le genousien !… Le pire des malentendus vient peut-être de ce que nous parlons la même langue. Nous ajoutons à la confusion en persistant à croire que le mot dit par Pierre correspond au même mot dit par Paul. Voyez ce que cela donne dans les familles ! Si le père parlait turc, la mère, esquimau ; un ou deux enfants, dongo et bambara, il existerait certainement beaucoup moins de disputes, de scènes regrettables allant jusqu’à l’exaspération de chacun de ses membres, de… de…

Mme de Tubéreuse, s’exaltant : Oh ! Cher Hassingor, vous développerez cette idée à table. Je vous en prie, vous développerez cette idée.

 

Autre scène : la Genousienne et un invité, un poète prénommé Christian, ont un coup de foudre réciproque. Outre sa langue, Irène a des mœurs étranges, puisqu’elle fait envoyer un revolver dans le salon pour que son tout nouvel amant et son mari (qui porte un chapeau haut-de-forme) s’arrangent sur-le-champ. Christian tue l’époux et se retrouve seul face au cadavre…

*Christian : Il aurait bien pu emporter le cadavre… Il est encore plus grand mort que vivant, il prend corps !… (Empruntant la voix d’Hassengor.) Irène est mon air et ma nourriture… Sans elle je… je, je ne suis pas soûl… non, ce n’est pas possible, je… (Il fait le salut militaire au mort, le demi-tour à droite réglementaire, marche, très rigide jusqu’au fond du salon, exécute un autre demi-tour, se retrouve auprès du cadavre. Une fois de plus, il l’examine attentivement, lève le bras gauche d’Hassingor qui retombe, avec un bruit sec, sur le plancher. Se penchant alors sur l’oreille du mort et prenant le ton d’Irène.) Kourégar adhénor pulluk ?… Siskévar brécidor… (Câlin.) Promiate émibe… promiate émibe… (Il saisit le chapeau de forme, et imitant Hassingor.) « Parce que vous appelez ça un chapeau de forme ! » – « Oui, j’appelle ça un chapeau de forme ! » – « Vous êtes très jeune ! » – « N’est-ce pas ?… Mais vous, par contre, vous n’avez plus d’âge !… Vous entrez dans l’éternité avec votre chapeau de forme à la porte. » – Parce que vous appelez ça… » – « Oh ! Je peux très bien l’appeler vase de Soissons – mouton noir, cheminée pour enfants malgaches, locomotive, trois heures de retenue, tunnel sous la Manche, l’obscénité polaire, concombre, cornichon, salade de ténèbres, Nocturne de Chopin, girafe de mon cœur, sauf-conduit, taxi du Niger, moissonneuse-lieuse, comme un vol de gerfauts hors du charnier natal… Mais pourquoi pas chapeau de forme ?… (Reprenant le ton d’Hassingor.) – « La forme, jeune homme, et nous en revenons à qui vous savez, n’est pas autre chose que le fond remonté à la surface, l’épiderme du derme… Ce qui devrait nous préoccuper davantage et nous instruire, c’est le « double-fond », le lieu où la forme elle-même se complaît dans l’informulé, les enfers qui n’ont pas encore été visités… A partir de là, du double fond, nous avons quelque chance d’atteindre enfin le triple fond… Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit… » (Retournant le chapeau de forme et l’élevant comme s’il s’agissait d’un verre et qu’il portait un toast.) Blidgi pouthe !… (Il porte le chapeau de forme à ses lèvres et fait mine d’y boire. S’essuyant les lèvres.) Blidgi pouthe !… Blidgi pouthe !… Monsieur Hassingor, vous, vous aimez le vol à voile ?… (Un long silence, comme s’il attendait réellement sa réponse.) Non seulement il prend corps, mais il prend aussi de la distance… Monsieur me bat froid… Monsieur ne daigne plus discuter avec moi. Voyons, faites encore un effort, un effort posthume… (L’imitant de nouveau, et se coiffant du chapeau de forme.) « Borniol ?… Un esprit remarquable. Un mélange singulier à la fois de café et de chocolat… un sens de l’incarnation, de la plénitude en creux… Ma femme le connaît très bien !… Ah oui ? Votre femme s’intéresse… Lorsqu’il est venu en Genousie, c’est elle qui l’a reçu… avec la fanfare !… Il y avait des petites filles en blanc, des grandes personnes en noir et des gendarmes en sang… (Long silence.) … petites filles en blanc, grandes personnes en noir… gendarmes en sang…

 

René de Obaldia est membre de l’Académie française.

 

Juste après, j’ai donc raconté mon parcours ponctué par des rencontres avec des écrivains, René Char et Aimé Césaire, et, naturellement mais posthumement, Marcel Proust. Je dépose mes hommages au pied de celles qui m’ont invité, les membres des Amis des Bibliothèques de Chartres.

 

Parmi mes auditeurs, un couple venu spécialement de Paris, Claude et Françoise Schwab.

(Photos DR)

 

Lui est un récent visiteur de ce blogue, participant au dernier quizz en cours.

 

Pour être complet, cette rencontre chartraine a donné envie à Laurence Grenier de la faire parisienne. Je serai donc le vendredi 26 mai à 19 h 30 au Café de la Mairie, place Saint-Sulpice. Au cours du dîner, je raconterai mes passions littéraires. Mais jusqu’où cela s’arrêtera-t-il ? Je plane.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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