Une église pour cimetière

Une église pour cimetière

 

Où aller en ce début novembre pour honorer les morts ?

1-tete-de-mort-eglise-ic

 

Dans un cimetière — treize occurrences du mot dans la Recherche —, comme Vinteuil (des journées entières) et Charlus (presque chaque jour) sur la tombe de leurs épouses respectives  et comme la mère du Héros sur la tombe de sa propre mère, comme le père de Morel sur la tombe de son patron, le grand-oncle du Héros. Pour sa part, Françoise s’imagine morte dans le trou de sa tombe. De son côté, Legrandin aime rêver devant quelque tombe à moitié détruite.

« Tombe » surgit vingt-trois fois et « tombeau » vingt-cinq. Il est deux « caveau » et aucune « sépulture », mais Proust évoque les « sourdes résonnances sépulcrales de la litanie des amis morts de Charlus.

 

Dans une église — ça, c’est du deuil chic. Ce n’est pas offert à tout le monde de pleurer ses disparus sous des dalles religieuses. C’est ainsi l’apanage des seigneurs de Combray — les Brabant, les Guermantes — que de se faire ensevelir dans la chapelle de leur église, Saint-Hilaire. Ils y côtoient des abbés du lieu.

 

Si aucune tombe aristocrate n’est visible dans la chapelle de l’église d’Illiers-Combray (mais un tapis dissimule le sol), une l’est dès l’entrée, à gauche :

(Photos PL)

(Photos PL)

« CY GIT ET REPOSE LE CORPS DE MAITRE PIERRE BIET PRESTRE ET VICAIRE DE CETTE EGLISE QUI FUT ORDONNE PRESTRE LE XXIX MARS MDCCXXVII ET DECEDA LE VIII OCTOBRE DE LA MESME ANNEZ AGE DE XXVI ANS ET IIII MOIS UN DE PROFUNDIS »

Il s’agit donc d’un abbé d’Illiers né à l’aube du XVIIIe siècle qui n’a officié qu’un pu plus de sept mois avant de mourir en 1727. Peu à peu, les lettres s’estompent, renvoyant à ce que Marcel Proust dit d’un livre, dans Le Temps retrouvé : « un livre est un grand cimetière où sur la plupart des tombes on ne peut plus lire les noms effacés. » À méditer.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les extraits

*[Le curé de Combray :] Mais qu’on ne vienne pas me parler des vitraux ! Cela a-t-il du bon sens de laisser des fenêtres qui ne donnent pas de jour et trompent même la vue par ces reflets d’une couleur que je ne saurais définir, dans une église où il n’y a pas deux dalles qui soient au même niveau et qu’on se refuse à me remplacer sous prétexte que ce sont les tombes des abbés de Combray et des seigneurs de Guermantes, les anciens comtes de Brabant. Les ancêtres directs du duc de Guermantes d’aujourd’hui et aussi de la duchesse puisqu’elle est une demoiselle de Guermantes qui a épousé son cousin. I

*je me dis : cette dame ressemble à Mme de Guermantes ; or la chapelle où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais, sous les plates tombes de laquelle, dorées et distendues comme des alvéoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je me rappelais être à ce qu’on m’avait dit réservée à la famille de Guermantes quand quelqu’un de ses membres venait pour une cérémonie à Combray ; I

*pendant que Mme de Guermantes était assise dans la chapelle au-dessus des tombes de ses morts, ses regards flânaient çà et là, montaient le long des piliers, s’arrêtaient même sur moi comme un rayon de soleil errant dans la nef, mais un rayon de soleil qui, au moment où je reçus sa caresse, me sembla conscient. I

*Combray n’était qu’une toute petite ville comme il y en a tant. Mais nos ancêtres étaient représentés en donateurs dans certains vitraux, dans d’autres étaient inscrites nos armoiries. Nous y avions notre chapelle, nos tombeaux. Cette église a été détruite par les Français et par les Anglais parce qu’elle servait d’observatoire aux Allemands. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Comments are closed.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et