Sous-marins et bellones

Sous-marins et bellones

 

Après le ciel, la mer — ses fonds même…

Des engins de l’arsenal allemand présents dans la Recherche, il en est un qui conduit Mme Verdurin à dire tenir des propos aussi vilains que stupides.

Dans Le Temps retrouvé, elle ressasse sa haine contre M. de Charlus et en arrive à soupçonner le baron d’avoir utilisé la Raspelière pour préparer le terrain à l’installation d’une base de sous-marins ennemis. Dans la foulée, elle l’accuse d’être un pur espion au profit du Reich.

Infortuné Palamède !

 

La Grande Guerre entraîne une autre stratège en chambre à deviser sur d’autres navires utilisés dans l’Antiquité. Gilberte vocalise sur la retraite des Dix Mille conduite par Xénophon, pour échapper à Artaxerxès II, en 401 avant notre ère, entre le Tigre et l’Euphrate. Les Grecs, au nombre de 12 800, mettent de longs mois pénibles pour atteindre la Mer Noire. C’est à Trébizonde qu’est poussé le célèbre « Thalassa, Thalassa ! » (La mer, la mer !) que le stratège athénien rapporte dans son Anabase.

Dans son récit, Proust évoque les bellones longues et étroites d’alors dont les Britanniques se resservent lors du grand conflit du XXe siècle.

En France, onze navires de la Marine nationale ont été baptisés Bellone, du nom de la déesse romaine de la Guerre, dont une galère, sept frégates, une chebec et … un sous-marin en service de 1917 à 1935.

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Fin de la série guerrière.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Puis, se plaçant à un autre point de vue moins transcendant et plus pratique, Mme Verdurin affectait de croire qu’il n’était pas Français. « Quelle est sa nationalité exacte, est-ce qu’il n’est pas Autrichien ? demandait innocemment M. Verdurin. – Mais non, pas du tout, répondait la comtesse Molé, dont le premier mouvement obéissait plutôt au bon sens qu’à la rancune. – Mais non, il est Prussien, disait la Patronne, mais je vous le dis, je le sais, il nous l’a assez répété qu’il était membre héréditaire de la Chambre des Seigneurs de Prusse et Durchlaucht. – Pourtant la reine de Naples m’avait dit… – Vous savez que c’est une affreuse espionne, s’écriait Mme Verdurin qui n’avait pas oublié l’attitude que la souveraine déchue avait eue un soir chez elle. Je le sais et d’une façon précise, elle ne vivait que de ça. Si nous avions un gouvernement plus énergique, tout ça devrait être dans un camp de concentration. Et allez donc ! En tous cas, vous ferez bien de ne pas recevoir ce joli monde, parce que je sais que le Ministre de l’Intérieur a l’œil sur eux, votre hôtel serait surveillé. Rien ne m’enlèvera de l’idée que pendant deux ans Charlus n’a pas cessé d’espionner chez moi.» Et pensant probablement qu’on pouvait avoir un doute sur l’intérêt que pouvaient présenter pour le gouvernement allemand les rapports les plus circonstanciés sur l’organisation du petit clan, Mme Verdurin, d’un air doux et perspicace, en personne qui sait que la valeur de ce qu’elle dit ne paraîtra que plus précieuse si elle n’enfle pas la voix pour le dire : « Je vous dirai que dès le premier jour j’ai dit à mon mari : ça ne me va pas, la façon dont cet homme s’est introduit chez moi. Ça a quelque chose de louche. Nous avions une propriété au fond d’une baie, sur un point très élevé. Il était sûrement chargé par les Allemands de préparer là une base pour leurs sous-marins. Il y avait des choses qui m’étonnaient et que maintenant je comprends. Ainsi au début il ne pouvait pas venir par le train avec les autres habitués. Moi je lui avais très gentiment proposé une chambre dans le château. Hé bien non, il avait préféré habiter Doncières où il y avait énormément de troupe. Tout ça sentait l’espionnage à plein nez ». VII

 

*[Gilberte sur Robert :] « Et sur les avions, répondit Gilberte, vous rappelez-vous quand il disait (il avait de si jolies phrases) : « Il faut que chaque armée soit un Argus aux cent yeux » ? Hélas ! il n’a pu voir la vérification de ses dires. – Mais si, répondis-je, à la bataille de la Somme, il a bien su qu’on a commencé par aveugler l’ennemi en lui crevant les yeux, en détruisant ses avions et ses ballons captifs –Ah ! oui c’est vrai ». Et comme depuis qu’elle ne vivait plus que pour l’intelligence, elle était devenue un peu pédante : « Et lui qui prétendait aussi qu’on reviendrait aux anciens moyens. Savez-vous que les expéditions de Mésopotamie dans cette guerre (elle avait dû lire cela à l’époque dans les articles de Brichot) évoquent à tout moment, inchangée, la retraite de Xénophon ? Et pour aller du Tigre à l’Euphrate, le commandement anglais s’est servi de bellones, bateau long et étroit, gondole de ce pays, et dont se servaient déjà les plus antiques Chaldéens ». VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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