Quand Proust s’égare dans sa phrase

Quand Proust s’égare dans sa phrase

 

Ah, la longue phrase proustienne — un modèle de construction… L’écrivain est le maître incontesté de ces constructions compliquées avec leurs virgules, propositions relatives, incidentes, et autre chausse-trape.

À bien les lire, elles paraissent impeccables même si l’on se perd dans leurs labyrinthes.

Seulement, il peut arriver que Marcel Proust lui-même s’essouffle, se noie, ne sache pas retomber sur ses pieds, obligé alors de tricher.

Un exemple, sans doute pas unique mais qu’une énième lecture nous a fait recroiser. Un propos du Héros sur la propriété léguée par Swann dans Le Temps retrouvé ne se présente pas spécialement sinueux. L’écrivain s’est colleté avec des phrases plus longues. Là, il n’en est qu’à cent trente-trois mots.

 

Voyons voir :

Toute la journée, dans cette demeure de Tansonville un peu trop campagne qui n’avait l’air que d’un lieu de sieste entre deux promenades ou pendant l’averse, une de ces demeures où chaque salon a l’air d’un cabinet de verdure, et où sur la tenture des chambres, les roses du jardin dans l’une, les oiseaux des arbres dans l’autre, vous ont rejoints et vous tiennent compagnie, isolés du monde – car c’étaient de vieilles tentures où chaque rose était assez séparée pour qu’on eût pu, si elle avait été vivante, la cueillir, chaque oiseau le mettre en cage et l’apprivoiser, sans rien de ces grandes décorations des chambres d’aujourd’hui où sur un fond d’argent, tous les pommiers de Normandie sont venus se profiler en style japonais, pour halluciner les heures que vous passez au lit

 

Quel événement a-t-il eu lieu ? Proust a-t-il dû s’interrompre ? Une crise respiratoire l’a-t-il frappé ? Un coup de fatigue ou une distraction l’ont-il saisi ? Toujours est-il qu’arrivé près du but, l’écrivain perd le fil. Il est vrai qu’à ce stade, il n’a pas encore écrit le sujet de la phrase !

À quoi se trouve-t-il alors contraint ? Il aurait pu se reporter au point de départ, mais non. Il met un tiret comme pour trouver une inspiration salvatrice et — ni vu ni connu—, il répète les mots initiaux et repart comme si de rien n’était :

–, toute la journée, je la passais dans ma chambre qui donnait sur les belles verdures du parc et les lilas de l’entrée, sur les feuilles vertes des grands arbres au bord de l’eau, étincelants de soleil et la forêt de Méséglise.

.

Ce « Toute la journée »-là ainsi doublé et suivi du sujet enfin trouvé le satisfait-il ? Je suis convaincu qu’il sait ne sauver la face qu’en apparence. Proust est parfaitement conscient que sa phrase en devient bancale. Espérait-il nous tromper ?

 

Le mystère restera sur la cause de cette imperfection dans une œuvre parfaite.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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