Page ou écuyer ?

Page ou écuyer ?

 

Il y a eu la dispute de Berne en 1528, la controverse de Valladolid en 1550… Préparez-vous pour la querelle Fraisse-Louis de 2016. La première portait sur la Réforme ; la seconde, sur le statut des Indiens face aux colonisateurs espagnols. La dernière concerne l’entourage de Jeanne d’Arc.

 

Quelles sont les pièces du procès ? Le 22 novembre (aujourd’hui !), j’ai écrit que le page de la Pucelle était Louis de Coutes, biographie à l’appui. Dans la matinée, Luc Fraisse envoie un commentaire où « concernant le page », il signale « ce passage de Jules Michelet (lu par Proust) dans Jeanne d’Arc, au t. V de son Histoire de France : « On équipa la Pucelle ; on lui forma une sorte de maison. On lui donna d’abord pour écuyer un brave chevalier, d’âge mûr, Jean Daulon, qui était au comte de Dunois, et le plus honnête homme qu’il eût parmi ses gens » (Hachette, t. V, 1853, p. 30-31 ; rééd. A. Lacroix et Cie, 1874, t. V, p. 48).

 »

 

Suit un échange de courriels : — Concernant Jean d’Aulon, suggérez-vous que c’est lui le page ? [PL, 11 h 01] — Du moins, j’ai cherché comment Proust avait eu connaissance de cet épisode, et je n’ai trouvé que cette source. Mais une autre a pu (facilement) m’échapper ! [LF, 11 h 13] — Les deux ont témoigné au procès de réhabilitation [PL, 11 h 19] — Alors, n’ayant pas personnellement connu le page, je souligne que c’est celui dont Proust par ses lectures a entendu parler. [LF, 11 h 21] — Si vous pensez que « votre » d’Aulon est le page, j’en fais une chronique sur le thème des « disputes » ou « querelles » théologiques ! [PL, 11 h 20] — Je ne fais que proposer, en mettant sous les yeux du lecteur une page lue par Proust. Dispute ou querelle est sans doute trop fort : je ne me ferais pas décapiter pour défendre ce point de vue… qu’un autre savant pourra toujours compléter ! [LF, 11 h 23] — Ce que Proust ne savait peut-être pas [LF, 11 h 34 — allusion sans doute au courriel de 11 h 19].

 

À ce stade, je me dois de préciser mes sources sur Louis de Coutes :

-Louis de Coutes, page de Jeanne d’Arc, improprement nommé Louis de Contes, etc., par Amicie de Foulques de Villaret, Bibliothèque de l’école des chartes, Année 1890, Volume 51, N° 1, p. 679 (Persée)

-Sa déposition au Procès en nullité de la condamnation de Jeanne d’Arc, édit. Pierre Duparc, Paris, C. Klincksieck, 1977, p. 361-366.

-Les compagnons d’armes de Jeanne d’Arc : jean-claude.colrat.pagesperso-orange.fr/

-wikipedia.org/wiki/Catégorie:Compagnon_d%27armes_de_Jeanne_d%27Arc

 

Toutes le présentent comme le page de Jeanne d’Arc arrivée le 25 février 1429 à Chinon quand Jean d’Aulon la voit pour la première fois à Poitiers le 11 mars :

« La renommée grandissante de Jeanne d’Arc attirait à Poitiers une foule de personnes curieuses de la contempler. Jean d’Aulon, gentilhomme du Languedoc, qui ignorait l’honneur qui lui était réservé de devenir bientôt l’intendant de la maison militaire de l’héroïne, y vint, nous apprend-il, tout exprès pour la voir. Il assistait au conseil royal quand les docteurs de la commission vinrent faire leur rapport. […] Jean d’Aulon, chevalier prudent et sage, devint son écuyer ; Louis de Coutes, dit Imerguet, son page. Jeanne d’Arc à Poitiers, Bélisaire Ledain, Officier de l’Instruction publique, lauréat de l’Institut, Ancien président des Antiquaires de l’Ouest, Revue poitevine et saintongeaise, mars 1891, Saint-Maixent, Imprimerie Ch. Reversé, 1891

La référence est-elles assez précise ?

 

Ce d’Aulon-là (1416-1458) est d’une famille de la noblesse du Berri. Vers 1415, il épouse Michelette, fille de Jean Juvénal des Ursins, ancien prévôt des marchands de Paris, devenu président du parlement exilé à Poitiers. Devenu son gendre, Jean d’Aulon gravite dès lors dans l’entourage du dauphin. Devenu veuf, il se remarie en 1428, avec Hélène de Mauléon, dame de Caudeval.

Avant d’être placé auprès de Jeanne, il est capitaine (1416-1423) des écuyers (gardes royaux) de Charles VI, conseiller (1425-1426) du roi Charles VII, prévôt royal de Toulouse (1427).

Il est encore cité comme écuyer dans Yolande d’Anjou, de Jeanne d’Orliac et dans Jehan d’Aulon, écuyer de Jeanne-d’Arc, de Bernard-Jean Daulon, éditions Édouard Privat, collections « Visions méridionales », Toulouse, 1958.

 

Peut-on confondre page et écuyer ? Non. Le premier est un jeune noble destiné au métier des armes, aspirant à entrer en chevalerie. Avant d’accéder à l’état d’écuyer quatre à cinq ans plus tard, ils apprenaient le dur métier des armes auprès d’un seigneur, le plus souvent suzerain ou allié de leur père, qu’ils servaient également comme domestiques. Ils étaient aussi bien valets de chambre, valets de table, valets d’écurie, que valets d’armes.

Quatre ou cinq ans plus tard, le page devient écuyer,  servant comme second auprès d’un chevalier déjà adoubé, qu’il soit bachelier ou banneret. Mais au XVe siècle les écuyers sont souvent moins jeunes et d’ailleurs beaucoup ne seront jamais chevalier faute de moyens pécuniaires bien que remplissant des charges militaires importantes. Ainsi fut Jean d’Aulon.

 

Proust savait-il tout cela ? Sans doute pas. Pour clore notre disputation, je dirais que Luc Fraisse (que j’admire tant) — moderne saint Thomas — ne croit que ce que Proust voit. Je m’autorise, moi — sans titre —, d’aller m’abreuver à des sources croisées au petit bonheur la chance.

 

Tel est le privilège des amateurs !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Tout dépend si l’on veut découvrir le monde à partir de Proust, auquel cas les compagnons de Jeanne d’Arc sont ce que les historiens jusqu’à nos jours ont établi ; ou si l’on se demande ce que Proust, dans ces lignes-là, pouvait vouloir dire. Quand je me documente sur Jeanne d’Arc, je lis les historiens d’aujourd’hui ; quand je me demande, penché sur quelques lignes de Proust, ce qu’il a pu vouloir dire, je me fonde exclusivement sur ce qu’on sait qu’il a lu, au sein de ce qui se disait à son époque. La vérité historique sur les compagnons de Jeanne d’Arc et l’allusion à éclaircir dans quelques lignes de Proust sont deux choses en partie différentes.

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