Grammaires en folie

Grammaires en folie

 

« Il auriez des temps longueur que, je m’eussions levait de heure tôte. »

Quelle étrange phrase qui ne respecte ni la concordance des temps ni la conjugaison ni la syntaxe ni l’orthographe ni la ponctuation !

 

Depuis plusieurs jours, je réfléchis à une manière claire d’illustrer d’extraordinaires propos de Jérôme Bastianelli sur la musique.

La Proustie commence à bien connaître ce Harry Potter à la quarantaine distinguée.

1-jerome-bastianelli

 

Son édition critique des traductions de John Ruskin par Marcel Proust (Bouquins, 2015) est un événement éditorial (voir la chronique Quand le paratexte prime le texte : invitation à lire Bastianelli).

Mais le bougre a plus d’une corde à son arc – mieux il en a autant que de cordes à une harpe : polytechnicien (X90), il est ingénieur de l’aviation civile mais, haut fonctionnaire, il est aussi musicologue, ayant étudié le piano, le violon, l’harmonie et le contrepoint. Critique musical au magazine Diapason, il est le biographe de Bizet, Tchaïkovski, Mendelssohn et Monpou — mais si, vous connaissez le compositeur espagnol de l’oratorio Los Improperios. Et après avoir écrit sur Mozart, Bach ou Verdi, Jérôme Bastianelli est aujourd’hui directeur général délégué du Musée du quai Branly-Jacques Chirac à Paris consacré aux civilisations non occidentales.

 

Pardon pour cette présentation un tantinet longuette, mais vous devez bien savourer ce qui suit.

 

Fin octobre, notre homme a participé au colloque « Proust et la musique » à la Fondation Singer-Polignac. Sa contribution était intitulée « Ruskin et la musique : un goût “déplorable“ ».

Je n’ai pu y assister mais j’ai au droit à une séance de rattrapage sur Facebook où la conférence est disponible. J’ai commencé à l’écouter, le conférencier attaquant sur une faute de grammaire musicale de l’écrivain britannique qui s’est frotté à la composition musicale. Dès les premiers mots, je suis tombé pantois, abasourdi, soufflé. Pour m’assurer de ne pas avoir été victime de mes sens troublés, j’ai envoyé un courriel à l’ami Jérôme pour qu’il me confirme ses propos.

Bien que cette introduction ait été improvisée, il l’a reconstituée pour moi, joignant la partition dont il parle :

2-partitionruskin

 

Et maintenant, savourez les mots bastianelliens :

« Dans cette harmonisation assez simple, Ruskin use, au début de la deuxième ligne, d’un accord de septième de dominante (et non de septième majeure, comme l’émotion me le fait dire dans la conférence, mais c’est un détail qui ne change rien aux conclusions), accord très fréquent en musique (il marque le balancement tonique – dominante sur lequel se fonde une large part de la musique jusqu’au romantisme). On est en mi majeur (4 dièses à la clé), la dominante (le 5e degré de la gamme) est donc le si, et l’accord utilisé par Ruskin est donc si – ré# – fa# – la.

Or, dans cette utilisation, la règle veut que le ré# (la « note sensible », 7e degré de la gamme) monte ensuite vers le mi (la tonique) et la septième (le la) descende vers la tierce de l’accord de tonique (en l’occurrence, le sol# de l’accord mi – sol# – si).

Et précisément, Ruskin ne fait rien de tout cela : le la « monte » vers le si (grossière erreur qu’un professeur d’harmonie aurait corrigée en rouge !) et le ré# monte vers le sol# (c’est encore pire).

De même, à la fin de la première ligne, Ruskin utilise un accord de septième diminuée do# – sol – si bémol – mi, or, harmoniquement, cet accord s’analyse comme la dominante de si majeur (accord fa# (absent de l’accord) – la# – do# – mi – sol) et en toute rigueur il aurait fallu écrire la# plutôt que si bémol. Cela ne change rien au son, mais montre que Ruskin n’a pas compris ce qu’il faisait, il écrit « d’instinct », phonétiquement, comme un élève qui finirait par « er » un participe passé du premier groupe. »

 

Ben, dis donc ! C’est en lisant ça que j’ai inventé une version grammaticalement incorrecte du plus célèbre incipit de la littérature.

 

Sacré Jérôme !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Grammaires en folie”

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  1. Certes, mais cela ne peut-il faire penser à cet inénarrable passage de « Kaamelot », avec le père Blaise ne pouvant supporter les « accords diaboliques » (faute de goût suprême ?) de la modernité ?

    Je veux dire, là où Monsieur Bastianelli voit une faute de syntaxe musicale, une ignorance, n’est-ce pas au contraire une liberté, une innovation, bref, un changement ?

    Souvenons-nous de ceci !

    https://youtu.be/gwcCohZ3lpI

    (par contre, en politique, les accords diaboliques à ch…, on en a un bel exemple aujourd’hui… Soupir – non musical !)

  2. Certes, chère Clopine, les contraintes sont faites pour être dépassées (encore que ce n’était pas toujours l’opinion de Ruskin dans les beaux-arts) et la langue française, comme le disait Proust dans une lettre à Mme Strauss, est d’autant mieux défendue qu’elle est attaquée, mais ce qui interpelle ici, c’est le contraste entre la grande simplicité de l’accompagnement et le traitement – disons non académique – des certains accords. On peut imaginer que si ce traitement avait été l’objet d’une réflexion de Ruskin visant à moderniser la syntaxe musicale – comme le feront Schumann, Wagner, Brahms, Debussy et Ravel, notamment – il se serait accompagné d’une plus grande inventivité dans la conduite des lignes mélodiques.

  3. Que vous dire, Monsieur Bastianelli ? Que « c’est juste, juste, juste »… (sourire !)

    (de toutes façons, vous savez, Ruskin je ne l’ai connu qu’à travers Proust, à cause de la célèbre controverse sur la critique littéraire – « biographique ou non » ? Controverse qui, pour ne pas avoir les mêmes répercussions que celle de Valladolid, a néanmoins agité les bancs et les prétoires jusqu’après Roland Barthes, et est-ce bien fini ? Quant à la carrière musicale du susdit, je n’en avais jamais entendu parler…Avant que le fou de Proust n’en témoigne ici même… )

    Mais dans votre liste d' »inventeurs de modernité musicale syntaxique », je mettrai cependant sur la plus haute marche du podium Debussy (piano et orchestrations). On ne saura jamais, évidemment, la part de chacun des noms cités dans le personnage de Vinteuil (personnellement, je pense que Raynaldo Hahn, et surtout Fauré, entrent aussi dans cette « composition »), mais enfin, si l’on vous suit sur l’apparition de la modernité, alors, c’est à Debussy qu’il faut rendre ce qui appartient à Vinteuil… Non ?

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