… et la Grosse Bertha

… et la Grosse Bertha

 

Elle, ne vole pas, mais ses obus pleuvent. Cet obusier porte le nom de la fille d’Alfred Krupp, géant de l’industrie allemande installé à Essen au cœur du complexe sidérurgique et minier de la Rhur.

« Dicke Bertha » (la Grosse Bertha) symbolise la force de frappe du Reichpendant la guerre de 14-18. Le cahier des charges de l’état-major est d’élaborer une pièce d’artillerie capable de percer trois mètres de béton armé et de briser les tourelles en acier au nickel des fortifications françaises. Résultat : un canon et de 13 tonnes — 42 en batterie et 89 avec son transport. Long de 5 mètres, il en atteint 11 avec son affût. Il envoie des obus pouvant atteindre 800 kilos et parcourir une dizaine de kilomètres. Il entre en service dès le 12 août 1914 et ses dégâts causés aux forts impressionnent les Alliés. la-grosse-bertha

 

Toutefois, sa célébrité vient de la confusion avec le canon qui bombarde Paris en 1918. Il ne s’agit pas de Bertha mais de « Ferngeschütz » (canon long), également appelé « Pariser Kanonen ». Lui est long de 43 mètres et pèse 140 tonnes. Installé à 120 kilomètres de la capitale, à Crépy-en-Laonnais puis à Beaumont-en-Beine, il lance des obus de 125 kilos atteignant sa cible en 3 minutes. De mars à août, il en envoie 367. Bilan : 256 morts.

Le 29 mars, Vendredi-Saint, un projectile détruit partiellement l’église Saint-Gervais, dans le IVe arrondissement, pendant l’office des Ténèbres alors que des chanteurs vont entonner les Lamentations de Jérémie. Il percute un pilier situé entre la 2e et la 3e verrières nord. Des voûtes s’écroulent sur les fidèles faisant 91 morts et 68 blessés. C’est le bombardement le plus meurtrier de la guerre.

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Étrangement, alors que ces impressionnants canons allemands sont cités une fois dans la Recherche — Eût-on dit aux Français qu’ils allaient être battus qu’aucun Français ne se fût moins désespéré que si on lui avait dit qu’il allait être tué par les berthas. —, Proust évoque, quatorze ans avant le drame, le Vendredi Saint et Saint-Gervais dans une même phrase de son article « La mort des cathédrales » (Le Figaro, 16 août 1904) :

*à voir combien de députés, quand ils ont fini de voter des lois anticléricales, partent faire un tour aux cathédrales d’Angleterre, de France ou d’Italie, rapportent une vieille chasuble à leur femme pour en faire un manteau ou une portière, élaborent dans leur cabinet des projets de laïcisation devant la reproduction photographique d’une « Mise au Tombeau », marchandent à un brocanteur le volet d’un retable, vont pour leur antichambre chercher jusqu’en province des fragments de stalles d’église qui y serviront de porte-parapluie et le Vendredi Saint à la « Schola cantorum », sinon même à l’église Saint-Gervais, écoutent « religieusement », comme on dit, la messe du Pape Marcel, on peut penser que le jour où nous aurions persuadé tous les gens de goût de l’obligation que c’est pour le gouvernement, de subventionner les cérémonies du culte, nous aurions trouvé comme alliés et soulevé contre le projet Briand nombre de députés, même anticléricaux.

 

Le hasard provoque de curieux télescopages.

 

Demain, sous-marins et bellones.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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