Les citrons de Proust

Les citrons de Proust

 

Il est sept occurrences de « citron » et deux de « citronnier » dans À la recherche du temps perdu

Les lectrices/teurs de ce blogue doivent parfois se demander comment l’idée vient pour les chroniques. Ça peut être à partir d’un rien. Ainsi, je viens d’acheter un citronnier trouvant intéressant de le voir pousser sous le ciel de la Beauce.

1-citronnier

 

Et il donne des citrons, petits certes, mais c’en est.

2-citrons

 

Il n’y a aucun lien avec Proust et, en cherchant — à tout hasard — le mot dans son œuvre, je pensais faire chou blanc. Eh bien non !

Il y a aussi des citrons et des citronniers chez tante Léonie (sous forme d’une commode), chez Odette (qui propose un thé citron — ou crème — à Swann), via leur odeur autour d’une fleur, dans les lettres de la petite-fille de Mme de Sévigné, au restaurant du Grand-Hôtel de Balbec et dans les glaces du Ritz.

 

Le citron est un agrume, au jus acide, poussant sur un arbuste de la famille des rutacées, tout comme l’orange, elle, au goût sucré. Pour ce fruit, je n’ai aucun doute, il appartient à la Recherche, car je garde le souvenir des orangeades qu’on y boit à satiété.

 

Nous dégusterons ça demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les extraits :

*D’un côté de son lit était une grande commode jaune en bois de citronnier et une table qui tenait à la fois de l’officine et du maître-autel, I

*Dans l’été, au contraire, quand nous rentrions, le soleil ne se couchait pas encore ; et pendant la visite que nous faisions chez ma tante Léonie, sa lumière qui s’abaissait et touchait la fenêtre était arrêtée entre les grands rideaux et les embrasses, divisée, ramifiée, filtrée, et incrustant de petits morceaux d’or le bois de citronnier de la commode, illuminait obliquement la chambre avec la délicatesse qu’elle prend dans les sous-bois. I

*Odette fit à Swann « son » thé, lui demanda : « Citron ou crème ? » et comme il répondit « crème », lui dit en riant : « Un nuage ! » I

*Et la vérité totale de ces semaines glaciales mais déjà fleurissantes était suggérée pour moi dans ce salon [de Mme Swann], où bientôt je n’irais plus, par d’autres blancheurs plus enivrantes, celles par exemple, des « boules de neige » assemblant au sommet de leurs hautes tiges nues comme les arbustes linéaires des préraphaélites, leurs globes parcellés mais unis, blancs comme des anges annonciateurs et qu’entourait une odeur de citron. Car la châtelaine de Tansonville savait qu’avril, même glacé, n’est pas dépourvu de fleurs, que l’hiver, le printemps, l’été, ne sont pas séparés par des cloisons aussi hermétiques que tend à le croire le boulevardier qui jusqu’aux premières chaleurs s’imagine le monde comme renfermant seulement des maisons nues sous la pluie. II

*Déjà Mme de Simiane s’imagine ressembler à sa grand’mère parce qu’elle écrit : « M. de la Boulie se porte à merveille, Monsieur, et il est fort en état d’entendre des nouvelles de sa mort », ou « Oh ! mon cher marquis, que votre lettre me plaît ! Le moyen de ne pas y répondre », ou encore : « Il me semble, Monsieur, que vous me devez une réponse et moi des tabatières de bergamote. Je m’en acquitte pour huit, il en viendra d’autres… ; jamais la terre n’en avait tant porté. C’est apparemment pour vous plaire. » Et elle écrit dans ce même genre la lettre sur la saignée, sur les citrons, etc., qu’elle se figure être des lettres de Mme de Sévigné. II

*Hélas, le vent de mer, une heure plus tard, dans la grande salle à manger, — tandis que nous déjeunions et que, de la gourde de cuir d’un citron, nous répandions quelques gouttes d’or sur deux soles qui bientôt laissèrent dans nos assiettes le panache de leurs arêtes, frisé comme une plume et sonore comme une cithare, — il parut cruel à ma grand’mère de n’en pas sentir le souffle vivifiant à cause du châssis transparent mais clos qui, comme une vitrine, nous séparait de la plage tout en nous la laissant entièrement voir et dans lequel le ciel entrait si complètement que son azur avait l’air d’être la couleur des fenêtres et ses nuages blancs un défaut du verre. II

*« Mon Dieu, à l’hôtel Ritz je crains bien que vous ne trouviez des colonnes Vendôme de glace, de glace au chocolat ou à la framboise, et alors il en faut plusieurs pour que cela ait l’air de colonnes votives ou de pylônes élevés dans une allée à la gloire de la Fraîcheur. Ils font aussi des obélisques de framboise qui se dresseront de place en place dans le désert brûlant de ma soif et dont je ferai fondre le granit rose au fond de ma gorge qu’elles désaltéreront mieux que des oasis (et ici le rire profond éclata, soit de satisfaction de si bien parler, soit par moquerie d’elle-même de s’exprimer par images si suivies, soit, hélas! par volupté physique de sentir en elle quelque chose de si bon, de si frais, qui lui causait l’équivalent d’une jouissance). Ces pics de glace du Ritz ont quelquefois l’air du mont Rose, et même, si la glace est au citron, je ne déteste pas qu’elle n’ait pas de forme monumentale, qu’elle soit irrégulière, abrupte, comme une montagne d’Elstir. Il ne faut pas qu’elle soit trop blanche alors, mais un peu jaunâtre, avec cet air de neige sale et blafarde qu’ont les montagnes d’Elstir. La glace a beau ne pas être grande, qu’une demi-glace si vous voulez, ces glaces au citron-là sont tout de même des montagnes réduites à une échelle toute petite, mais l’imagination rétablit les proportions, comme pour ces petits arbres japonais nains qu’on sent très bien être tout de même des cèdres, des chênes, des mancenilliers; si bien qu’en en plaçant quelques-uns le long d’une petite rigole, dans ma chambre, j’aurais une immense forêt descendant vers un fleuve et où les petits enfants se perdraient. De même, au pied de ma demi-glace jaunâtre au citron, je vois très bien des postillons, des voyageurs, des chaises de poste sur lesquels ma langue se charge de faire rouler de glaciales avalanches qui les engloutiront (la volupté cruelle avec laquelle elle dit cela excita ma jalousie); de même, ajouta-t-elle, que je me charge avec mes lèvres de détruire, pilier par pilier, ces églises vénitiennes d’un porphyre qui est de la fraise et de faire tomber sur les fidèles ce que j’aurai épargné. Oui, tous ces monuments passeront de leur place de pierre dans ma poitrine où leur fraîcheur fondante palpite déjà. Mais tenez, même sans glaces, rien n’est excitant et ne donne soif comme les annonces des sources thermales. V

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Les citrons de Proust”

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  1. Cher Patrice, tu nous donneras prochainement des nouvelles de ton citronnier, n’est ce pas …? Baisers amicaux marie Laure

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