Le farfelu chauvin

Le farfelu chauvin

 

Cette chronique vise moins à éclairer la Recherche qu’à lever le voile sur un mot né d’un nom entre réalité et fiction. Amateur passionné des histoires de la langue française, je connais peu de mots aussi surprenants que « chauvin ».

 

Tout un chacun reconnaît là un patriote agressif, excessif et exclusif. Marcel Proust l’utilise cinq fois et jamais de façon positive, associé à « étroit » sous sa forme « chauvinisme », opposé à « patriotisme », définissant Bloch (deux fois) et les Verdurin dans ce qu’ils affichent de moins bien.

 

Si l’on part à la recherche de son origine, le Larousse annonce : « « de N. Chauvin, nom propre » et le Robert précise : «  de N. Chauvin, type du soldat enthousiaste et naïf de l’Empire ». Les récits le font naître à Rochefort, en Charente-Maritime, au XVIIIe siècle et mourir à Paris en 1870.

 

Il y aurait donc un monsieur Chauvin dont le nom est devenu une antonomase au mitan du XIXe siècle. Volontaire des armées de la République et de Napoléon, il s’y couvre de blessures et de gloire, remarqué par ses compagnons pour sa passion patriotique et son amour de l’empereur.

 

Pendant près de deux siècles, on nourrit et entretient l’existence de Nicolas Chauvin, grognard de la Grande Armée.

En 1821, il est caricaturé dans une pièce d’Augustin Scribe, Le Soldat laboureur.

En 1824, le dessinateur Nicolas-Toussaint le croque férocement puisqu’il le fait chanter ses maladies vénériennes : « J’m’ai pas assez méfié de la païse », souligne la légende de la gravure.

En 1831, il est cité dans la scène 8 de l’acte II de La Cocarde tricolore, vaudeville de Théodore et Hippolyte Cogniard : « J’suis Français, j’suis Chauvin, j’tappé sur le Bédouin ! »

En 1840, la revue Les Guêpes, dont la première représentation a lieu le 30 novembre sur la scène du Palais-Royal, contient cette réplique que l’Histoire se chargera de démentir : « Le chauvinisme a fait son temps. »

Jusque là, Chauvin est plus un type qu’un être. En 1845, c’est la consécration. Il trouve son incarnation officielle, authentifié et légitimé par le géographe Jacques Arago dans l’article « chauvinisme » de son Dictionnaire de la conversation : « Soldat à dix-huit ans, il a fait toutes les campagnes. Dix-sept blessures, toutes reçues par-devant, trois doigts amputés, une épaule fracturée, un front horriblement mutilé, un sabre d’honneur, un ruban rouge, deux cents francs de pension, voilà le bon grognard qui se repose au soleil de son pays, en attendant qu’une croix de bois protège sa tombe. »

 

En 1913, le journal Le Temps du 3 janvier remet une couche au patriotique tableau : « Chauvin retraité revint à Rochefort et fut alors suisse à la préfecture maritime. Pendant le court séjour que Napoléon Ier fit à Rochefort avant de s’embarquer, à l’Île d’Aix pour Sainte-Hélène, Chauvin ne voulut pas quitter la porte où couchait son maître. Le départ de l’empereur et le retour du drapeau blanc le mirent dans un état d’exaltation extrême. Il emporta chez lui un vieux pavillon tricolore et s’en fit une paire de draps ; plus grognard que jamais, Chauvin murmurait : “Je crèverai dedans“, il tint parole. »

C’est accidentellement qu’il meurt, lors d’une échauffourée de la Commune de Paris, si l’on en croit Alphonse Daudet, dans un des Contes du lundi, en 1872, « La mort de Chauvin ». Elle mérite d’être reproduite intégralement :

« C’est un dimanche d’août, en Wagon, dans tout le commencement de ce qu’on appelait alors l’incident hispano-prussien, que je le rencontrai pour la première fois. Je ne l’avais jamais vu, et pourtant je le reconnus tout de suite. Grand, sec, grisonnant, le visage enflammé, le nez en bec de buse, des yeux ronds, toujours en colère, qui ne se faisaient aimables que pour le monsieur décoré du coin ; le front bas, étroit, obstiné, un de ces fronts où la même pensée, travaillant sans cesse à la même place, a fini par creuser une seule ride très profonde, quelque chose dans la tournure de bonasse et de ratapoil, par-dessus tout, la terrible façon dont il roulait les rr en parlant de la « Frrance » et du « drapeau frrançais »… Je me dis : « Voilà Chauvin ! »

C’était Chauvin, en effet, et Chauvin dans son beau, déclamant, gesticulant, souffletant la Prusse avec son journal, entrant à Berlin, la canne haute, ivre, sourd, aveugle, fou furieux. Pas d’atermoiement, pas de conciliation possible. La guerre ! il lui fallait la guerre à tout prix.

« Et si nous ne sommes pas prêts, Chauvin ?…

— Monsieur, les Français sont toujours prêts !… » répondait Chauvin en se redressant. Et, sous sa moustache hérissée, les rr se précipitaient à faire trembler les vitres… Irritant et sot personnage ! Comme je compris toutes les moqueries, toutes les chansons qui vieillissent autour de son nom et lui ont fait une célébrité ridicule !

Après cette première rencontre, je m’étais bien juré de le fuir ; mais une fatalité singulière le mit presque constamment sur mon chemin. D’abord au Sénat, le jour où M. de Grammont vint annoncer solennellement à nos pères conscrits que la guerre était déclarée. Au milieu de toutes ces acclamations chevrotantes, un formidable cri de « Vive la France ! » partit des tribunes, et j’aperçus, là-haut, dans les frises, les grands bras de Chauvin qui s’agitaient. Quelque temps après, je le retrouvai à l’opéra, debout dans la loge de Girardin, demandant le Rhin allemand, et criant aux chanteurs qui ne le savaient pas encore : « Il faudra donc plus de temps pour l’apprendre que pour le prendre !… »

Bientôt ce fut comme une obsession. Partout, à l’angle des rues, des boulevards, toujours perché sur un banc, sur une table, cet absurde Chauvin m’apparaissait au milieu des tambours, des drapeaux flottants, des Marseillaises, distribuant des cigares aux soldats qui partaient, acclamant les ambulances, dominant la foule de toute sa tête enflammée, et si bruyant, si ronflant, si envahissant, qu’on aurait dit qu’il y avait six cent mille Chauvins dans Paris. Vraiment c’était à s’enfermer chez soi, à clore portes et fenêtres pour échapper à cette vision insupportable.

Mais le moyen de tenir en place après Wissembourg, Forbach et toute la série de désastres qui nous faisaient de ce triste mois d’août comme un long cauchemar à peine interrompu, cauchemar d’été fiévreux et lourd !

Comment ne pas se mêler à cette inquiétude vivante qui courait aux nouvelles et aux arches, promenant toute la nuit sous les becs de gaz des visages effarés, bouleversés ? Ces soirs-là encore, je rencontrai Chauvin. Il allait sur les boulevards, de groupe en groupe, pérorait au milieu de la foule silencieuse, plein d’espoir, de bonnes nouvelles, sûr du succès, malgré tout, vous répétant vingt fois de suite que « les cuirassiers blancs de Bismarck avaient été écrasés jusqu’au dernier… »

Chose singulière ! Déjà Chauvin ne me semblait plus si ridicule. Je ne croyais pas un mot de ce qu’il disait, mais c’est égal, cela me faisait plaisir de l’entendre. Avec tout son aveuglement, sa folie d’orgueil, son ignorance, on sentait dans ce diable d’homme une force vive et tenace, comme une flamme intérieure qui vous réchauffait le cœur.

Nous en eûmes bien besoin de cette flamme pendant les longs mois du siège et ce terrible hiver de pain de chien, de viande de cheval. Tous les Parisiens sont là pour le dire ; sans Chauvin,

Paris n’aurait pas tenu huit jours. Dès le commencement, Trochu disait : « Ils entreront quand ils voudront. »

« Ils n’entreront pas », disait Chauvin.

Chauvin avait la foi, Trochu ne l’avait pas.

Chauvin croyait à tout, lui, il croyait aux plans notariés, à Bazaine, aux sorties ; toutes les nuits il entendait le canon de Chanzy du côté d’Étampes, les tirailleurs de Faidherbe derrière Enghien, et ce qu’il y a de plus fort, c’est que nous les entendions, nous aussi, tellement l’âme de ce jocrisse héroïque avait fini par se répandre en nous.

Brave Chauvin !

C’est toujours lui qui, le premier, apercevait dans le ciel jaune et bas, rempli de neige, la petite aile blanche des pigeons. Quand Gambetta nous envoyait une de ses éloquentes tarasconnades, c’est Chauvin qui, de sa voix retentissante, la déclamait à la porte des mairies. Par les dures nuits de décembre, quand les longues queues grelottantes se morfondaient devant les boucheries, Chauvin prenait bravement la file ; et grâce à lui tous ces affamés trouvaient encore la force de rire, de chanter, de danser des rondes dans la neige…

Le, lon, la, laissez-les passer, les Prussiens dans la Lorraine, entonnait Chauvin, et les galoches claquaient en mesure, et sous les capelines de laine les pauvres figures pâlies avaient pour une minute des couleurs de santé.

Hélas ! tout cela ne servit de rien. Un soir, en passant devant la rue Drouot, je vis une foule anxieuse se presser en silence autour de la mairie, et j’entendis dans ce grand Paris sans voitures, sans lumières, la voix de Chauvin qui se gonflait solennellement : « Nous occupons les hauteurs de Montretout. » Huit jours après, c’était la fin.

À partir de ce moment, Chauvin ne m’apparut plus qu’à de longs intervalles. Deux ou trois fois je l’aperçus sur le boulevard, gesticulant, parlant de la revanche — encore un r à faire vibrer ; mais personne ne l’écoutait plus. Paris gandin languissait de retourner à ses plaisirs. Paris ouvrier à ses colères, et le pauvre Chauvin avait beau faire ses grands bras, les groupes, au lieu de se serrer, se dispersaient à son approche.

« Gêneur », disaient les uns.

« Mouchard ! » disaient les autres… Puis, les jours d’émeute arrivèrent, le drapeau rouge, la Commune, Paris au pouvoir des nègres. Chauvin, devenu suspect, ne put plus sortir de chez lui.

Pourtant, le fameux jour du déboulonnage, il devait être là, dans un coin de la place Vendôme.

On le devinait au milieu de la foule. Les voyous l’insultaient sans le voir.

« Ohé, Chauvin !… » criaient-ils. Et lorsque la colonne tomba, des officiers prussiens, qui buvaient du champagne à une fenêtre de l’état- major, levèrent leurs verres en ricanant : « Ah ! ah ! ah ! Mossié Chaufin. »

Jusqu’au 23 mai, Chauvin ne donna plus signe de vie. Blotti au fond d’une cave, le malheureux se désespérait d’entendre les obus français siffler sur les toits de Paris. Un jour enfin, entre deux canonnades, il se hasarda à mettre le pied dehors.

La rue était déserte et comme agrandie. D’un côté, la barricade se dressait menaçante avec ses canons et son drapeau rouge ; à l’autre bout, deux petits chasseurs de Vincennes s’avançaient en rasant le mur, courbés, le fusil en avant : les troupes de Versailles venaient d’entrer dans Paris…

Le cœur de Chauvin bondit : « Vive la France ! » cria-t-il en s’élançant au-devant des soldats. Sa voix mourut dans une double fusillade. Par un sinistre malentendu, l’infortuné s’était trouvé pris entre ces deux haines qui le tuèrent en se visant. On le vit rouler au milieu de la chaussée dépavée, et il resta là, pendant deux jours, les bras étendus, la face inerte.

Ainsi mourut Chauvin, victime de nos guerres civiles. C’était le dernier Français. »

 

L’histoire de ce personnage est superbe. Elle souffre d’un léger défaut : elle est bidon.

 

Il faut attendre la publication en 1987 de la thèse à l’Université de Genève de Gérard de Puymège, Les Origines du chauvinisme, degré zéro du nationalisme français, pour prouver que derrière ce héros, il n’y avait qu’invention, que du vent. « Voilà une fort curieuse antonomase ! note le chercheur. Il est peu d’hommes dans l’histoire dont le nom est venu à désigner une attitude extrémiste, qui plus est une attitude de masse, et l’on ne trouve guère parmi eux de gens de rang aussi modeste » — rejoignant Bidasse, Cosette, Gavroche, Gribouille, Mandrin, Margot, Marianne, Pipelet, Poulbot, Rouletabille, Thénardier, Vidocq et Zazie (voir mon livre Du bruit dans Landerneau, Dictionnaire des noms propres du parler commun, Arléa).

 

Reste que l’homme apparaît « insaisissable » et qu’il n’y a nulle part la moindre trace probante d’un véritable Nicolas Chauvin.

 

Le nom, avec sa variante — chauvinisme — lui est bien vivant. Il n’est pas certain qu’on y gagne au change.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*quand quelqu’un, pensant qu’on était en retard pour la promenade, disait : « Comment, seulement deux heures ? » en voyant passer les deux coups du clocher de Saint-Hilaire (qui ont l’habitude de ne rencontrer encore personne dans les chemins désertés à cause du repas de midi ou de la sieste, le long de la rivière vive et blanche que le pêcheur même a abandonnée, et passent solitaires dans le ciel vacant où ne restent que quelques nuages paresseux), tout le monde en chœur lui répondait : « Mais ce qui vous trompe, c’est qu’on a déjeuné une heure plus tôt, vous savez bien que c’est samedi ! » La surprise d’un barbare (nous appelions ainsi tous les gens qui ne savaient pas ce qu’avait de particulier le samedi) qui, étant venu à onze heures pour parler à mon père, nous avait trouvés à table, était une des choses qui, dans sa vie, avaient le plus égayé Françoise. Mais si elle trouvait amusant que le visiteur interloqué ne sût pas que nous déjeunions plus tôt le samedi, elle trouvait plus comique encore (tout en sympathisant du fond du cœur avec ce chauvinisme étroit) que mon père, lui, n’eût pas eu l’idée que ce barbare pouvait l’ignorer et eût répondu sans autre explication à son étonnement de nous voir déjà dans la salle à manger : « Mais voyons, c’est samedi ! » I

 

*Les monarchistes ne se soucièrent plus, pendant l’affaire Dreyfus, que quelqu’un eût été républicain, voire radical, voire anticlérical, s’il était antisémite et nationaliste. Si jamais il devait survenir une guerre, le patriotisme prendrait une autre forme, et d’un écrivain chauvin on ne s’occuperait même pas s’il avait été ou non dreyfusard. V

 

*Je songeais que je n’avais revu depuis bien longtemps aucune des personnes dont il a été question dans cet ouvrage. En 1914, pendant les deux mois que j’avais passés à Paris, j’avais aperçu M. de Charlus et vu Bloch et Saint-Loup, ce dernier seulement deux fois. La seconde fois était certainement celle où il s’était le plus montré lui-même ; il avait effacé toutes les impressions peu agréables de manque de sincérité qu’il m’avait produites pendant le séjour à Tansonville que je viens de rapporter et j’avais reconnu en lui toutes les belles qualités d’autrefois. La première fois que je l’avais vu après la déclaration de guerre, c’est-à-dire au début de la semaine qui suivit, tandis que Bloch faisait montre des sentiments les plus chauvins, Saint-Loup n’avait pas assez d’ironie pour lui-même qui ne reprenait pas de service et j’avais été presque choqué de la violence de son ton. VII

 

*Si Bloch nous avait fait des professions de foi méchamment antimilitaristes une fois qu’il avait été reconnu « bon », il avait eu préalablement les déclarations les plus chauvines quand il se croyait réformé pour myopie. VII

 

*si le pauvre Brichot était ainsi que Norpois jugé sans indulgence par M. de Charlus (parce que celui-ci était à la fois très fin et plus ou moins inconsciemment germanophile) il était encore bien plus maltraité par les Verdurin. Sans doute ceux-ci étaient chauvins, ce qui eût dû les faire se plaire aux articles de Brichot, lesquels d’autre part n’étaient pas inférieurs à bien des écrits où se délectait Mme Verdurin. VI

 

 

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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