Du docteur Cottard au capitaine Haddock

Du docteur Cottard au capitaine Haddock

 

Aurait-on pensé que Marcel Proust aurait droit de cité dans le Dictionnaire amoureux de Tintin (Plon), de l’excellent Albert Algoud ?

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Il a fallu l’œil exercé de mon cadet, Olivier, pour le repérer. C’est à l’entrée Tonnerre de Brest.

« Sans doute une des exclamations les plus connues et les plus tonitruantes du capitaine Haddock. Celle qui m’a valu le plus de courriers, et qui m’en vaut encore après « Tchouk-tchouk nougat ». Rappelons que le tonnerre, du latin tonitrus, désigne aussi bien le bruit de la foudre que la foudre elle-même.

Le tonnerre étant plus volontiers attiré par les cimes, on peut se demander ce qui, dans l’exclamation de Haddock, associe ce phénomène météorologique à la ville de Brest… Cette question, déjà, taraudait Marcel Proust :

“[Cottard :] Vous dites : répéter trente-six fois la même chose. Pourquoi particulièrement trente-six ? Pourquoi : dormir comme un pieu ? Pourquoi : Tonnerre de Brest ?“ (Sodome et Gomorrhe) »

Et l’ami Algoud d’expliquer que le tonnerre était le canon du bagne construit au centre de l’arsenal.

 

Il aurait pu noter d’autres formules communes aux deux auteurs, sous forme d’insultes dans la BD, précédées ou non d’« espèce » de… », « bande de… » et « bougre de.. » : « apache » — dans la bouche de Jupien : « Il est garçon laitier, mais au fond c’est surtout un des plus dangereux apaches de Belleville » (il fallait voir le ton grivois dont Jupien disait « apache ») ; « canaille » — « Ce sont de petites canailles », dit Charlus ; « crétin des Alpes » — « vous me prenez pour un crétin du Valais, pour un demeuré » lance Saint-Loup au Héros ; « gredin »— utilisé par Mme Verdurin et M. de Cambremer.

 

Pour être encore plus précis il est une autre référence à la Recherche dans le dico Tintin. Cette seconde allusion est à l’entrée Tchang :

« À la fin de À la recherche du temps perdu, au cours d’une « matinée » donnée chez la princesse de Guermantes, le narrateur retrouve des personnages qu’il a connus jadis. Il peine d’autant plus à les reconnaître qu’ils ont le visage poudré de blanc, ce qui, vu de plus près, ne masque pas pour autant leur déchéance physique qu’accentue chez la plupart de ces survivants une décrépitude intellectuelle.

Le 18 mars 1981, à l’aéroport de Zaventem, grâce aux efforts déployés par Gérard Vallet, producteur de télévision de la RTBF, Hergé retrouve Tchang. À l’issue de ces retrouvailles, je ne peux m’empêcher de penser que le créateur de Tintin, passé les étreintes et les larmes filmées par les caméras, du éprouver des impressions fort semblables à celles du narrateur d’À la recherche…

“Au premier moment je ne compris pas pourquoi j’hésitais à [le] reconnaître [le maître de maison] […] [coupe non indiquée]. À vrai dire, je ne le reconnus qu’à l’aide d’un raisonnement, et en concluant de la simple ressemblance de certains traits à une identité de la personne. […] Alors moi qui, depuis mon enfance, vivais au jour le jour, ayant reçu d’ailleurs de moi-même et des autres une impression définitive, je m’aperçus pour la première fois d’après les métamorphoses qui s’étaient produites dans [tous] ces gens, du temps qui avait passé pour eux, ce qui me bouleversa par la révélation qu’il avait passé aussi pour moi. Et indifférente en elle-même, leur vieillesse me désolait en m’avertissant des approches de la mienne.“ »

 

Mille milliards de mille sabords !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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