Proust dans les archives d’un grand quotidien du soir

Proust dans les archives d’un grand quotidien du soir

 

Le Monde a imprimé « Marcel Proust » 1 818 fois (au 1er septembre 2016) depuis sa naissance en 1944.

 

La première fois, c’est le 11 janvier 1945, trois semaines après le premier numéro. Et c’est un écrivain — comment en aurait-il pu être autrement ? —qui le cite. Sous le titre « Chauffage et littérature », l’écrivain Albert t’Serstevens délire sur les vertus calorifiques des bouquins :

« C’est étonnant ce que les livres brûlent mal !

Qu’on les mette en paquet, qu’on les ouvre en éventail, qu’on prenne la peine de défaire le brochage et de rouler en boule chaque cahier séparément, qu’on garde le papier bien sec ou qu’on l’humidifie, qu’on y ajoute le cartonnage des volumes reliés, cela ne fait que charbonner, fumer abondamment, et dégage si peu de chaleur qu’on n’arrive même pas à se dégourdir les doigts pour écrire d’autres livres qui, dans l’une des guerres futures, serviront de combustible à un autre malheureux homme de lettres paralysé par le froid.

Les œuvres complètes d’un romancier en vogue représentent cependant, en quantité de pâte de bois, la valeur de deux ou trois bûches, pin ou sapin, c’est-à-dire bois tendre, celui qui brûle le mieux. Eh bien ! cette masse de matière calorique, dès qu’elle est transformée en bouquin, ne fait pas monter la température d’un cabinet de travail à plus de huit degrés centigrades. Il est vrai qu’un paquet de livres, parce qu’il se consume plutôt qu’il ne brûle, tient le feu plus longtemps que ne le fait une bûche, ce qui nous ramène à une sorte d’équivalence, durée contre intensité.

Il faut tenir compte, dans ce problème thermal, de l’époque de l’édition, c’est-à-dire du plus ou moins de corps du papier. C’est ainsi qu’un volume du Magasin pittoresque des premières années (dans les 1830) dégage beaucoup plus de chaleur que les rééditions de Marcel Proust des environs de 1930. On voit bien qu’en un siècle les matières employées a la fabrication du papier ont beaucoup perdu de leurs qualités incandescentes. Il vaut donc mieux, pour l’avenir, en ceci comme en bien d’autres choses, se constituer une bibliothèque de la bonne époque.

Il est possible que la littérature n’y gagne rien, mats il n’est nullement question de littérature, n’est-ce pas, dans un moment où le chauffage et le ravitaillement l’emportent sur les valeurs intellectuelles. Ce sera, sans doute, un effet de la période transcendantale que nous traversons de provoquer une nouvelle critique des livres, qui jugera de ceux-ci non pas au point de vue de leur qualité littéraire, mais des calories qu’ils dégagent. »

 

La deuxième occurrence arrive le 1er octobre 1945. Robert Kemp, critique littéraire du journal et futur académicien, inaugure les citations métaphoriques en écrivant sur la littérature gastronomique, «  Sur les œufs » : « À la première bouchée de ce « bacon and eggs », – le vrai « bacon », presque oublié, – il s’est passé un peu de ce qui advint à Marcel Proust, mordant sa madeleine trempée. Je n’ai pas retrouvé tout mon temps perdu ; mais une foule de saveurs subtiles envahirent ma bouche… Souvenirs de festins éloignés ? Oh ! Non. J’aurais honte. Souvenirs de lectures gourmandes. »

 

Il faut attendre le 22 octobre 1948 pour qu’apparaisse la troisième allusion : « Informations diverses — À l’occasion de l’ouverture des cours de l’Association philotechnique, M. P.-L. Larcher, secrétaire général de la Société des amis de Combray, a évoqué au lycée Condorcet les souvenirs de Marcel Proust dans cet établissement et la mémoire de son maître M. Darlu. »

 

Après une critique théâtrale (« Du côté de chez Proust à la Michodière », 24 novembre 1948) et l’évocation de deux ouvrages américains (Bien que les livres et les articles consacrés à Proust atteignent un nombre de quatre chiffres, tout n’est pas dit sur lui. A l’étranger notamment le vif intérêt qu’il continue à susciter est attesté par des travaux continuels. Citons entre autres l’essai de L.A. Bisson paru dans la revue French Studies de juillet 1947 (Oxford, Blackwell), et surtout le livre de R. March paru dans les derniers jours de 1948 : The Two Worlds of Marcel Proust (Oxford University Press), 22 avril 1949), arrive le premier feuilleton littéraire à propos de Proust, 27 avril 1949, signé Émile Henriot, de l’Académie française : « Le Proust de Maurois » :

Début : « Les bonnes cuisinières savent bien que pour clarifier une gelée il la faut tamiser à travers des blancs d’œufs battus. C’est un peu le service que M. André Maurois, excellent clarificateur, vient de rendre à Marcel Proust dans un livre fervent et nourri, À la recherche de Marcel Proust, qui pendant longtemps fera Somme sur l’auteur de Swann et de Guermantes. Proust a-t-il d’ailleurs besoin d’être clarifié ? Non, dans un sens : Il dit très bien ce qu’il veut dire, et il n’est que de le lire avec attention pour s’en assurer, à travers les méandres de sa pensée et de son art. Mais son œuvre, d’abord difficile par sa nouveauté, ses infinis détours et sa lenteur, aujourd’hui devenue classique, reste si touffue et si abondante que des poteaux indicateurs sont nécessaires tout au moins pour se retrouver dans cette forêt compacte, et dès les premiers jours voulue telle par l’auteur lui-même. A vrai dire, depuis vingt-sept ans qu’il est mort, les commentateurs ne lui ont pas manqué — M. André Maurois, dans sa bibliographie, cite près d’une centaine d’ouvrages consacrés a sa personne et à son œuvre : tant de témoins que de critiques, de Léon-Pierre Quint et de Ramon Fernandez à Robert Dreyfus à Pierre Abraham, à Curtius, à Feuillerat ou à Jean Pommier ; et cette année même nous avons pu lire les souvenirs de Mme Elisabeth de Gramont, les Lettres d’un ami, publiées par M. de Lauris, et l’excellente étude de M Jean Mouton sur le Style de Marcel Proust. Sans parler de quelque dix volumes déjà de Correspondance, qui est loin d’être encore toute publiée. Appuyé sur cette large documentation, aidé par les importants, inédits des Cahiers intimes communiqués par Mme Gérard Mante-Proust, il appartenait à Maurois de tracer définitivement le portrait en pied, biographique et critique, de l’auteur d’À la recherche du temps perdu. »

Fin : « Je sais bien ce qu’on pourrait lui reprocher plus sûrement : peintre d’une société oisive, son système de vie intérieure et sa philosophie fondée sur la recherche du temps à retrouver par l’œuvre d’art ne sont pas valables pour qui n’en a pas comme lui le loisir, et son conseil psychologique, si intéressant pour le psychologue, n’intéresse pas le commun peuple. Mais, en soi, le spectacle est beau de ce profond observateur et de ce grand artiste à la poursuite pathétique de lui-même ; et il émeut. C’est tout ce qu’on demande à l’œuvre d’art, livre, sculpture, musique ou tableau. C’est ce qu’on admire chez Balzac, Stendhal ou Flaubert. Et Marcel Proust, qui a renouvelé le roman français, est digne d’eux. »

 

Le 22 novembre 1949, Jacqueline Piatier signale le couronnement par la Sorbonne d’une thèse de doctorat ès lettres sur Marcel Proust, Une vie, une synthèse, présentée par un professeur australien, M. Tauman.

 

Le 9 mai 1950, c’est le calendrier des fêtes de Paris.

Extrait : « 19 au 26 : Concours de vitrines avenue de l’Opéra.

19 : Le souper Marcel Proust dans les jardins des Champs-Élysées.

1 au 2 : Coupe Davis de tennis France-Suisse au stade Roland-Garros. »

 

Une vente aux enchères à l’hôtel Drouot est détaillée le 21 janvier 1950 : « Les lettres de Marcel Proust furent ensuite les plus disputées : quatre lettres, dont trois relatives à Francis Jammes, qu’il admire beaucoup, furent adjugées 20 000 francs ; quatre lettres intimes adressées à Mme Alphonse Daudet, 20 000 francs ; quatre lettres, notamment celle où il remercie d’avoir connu chez elle « le promoteur de sa candidature au prix Goncourt », 25 000 francs. »

Il y en aura beaucoup d’autres rapportées par Le Monde et, au fil des ans, Marcel Proust nourrira les articles du quotidien.

 

Certes, des près de deux mille citations de Marcel Proust, toutes ne concernent pas le romancier. Ainsi, ce bilan routier du 5 juillet 1966 : « 78 morts, 887 blessés samedi et dimanche »

• BRULES VIFS. – A la suite d’un dérapage, au cours d’un dépassement, une petite automobile a capoté et pris feu sur l’autoroute Saint-Etienne-Saint-Chamond. Trois de ses occupants ont péri brûlés vifs : MM. Georges Berthelet, Gérard Poina et Aimé Louat.

• EN DOUBLANT UNE FILE DE VOITURES sur la R.N. 13 à Pacy-sur-Eure (Eure), M. Mehmed Pasalic, qui avait passé son permis le 4 juin et ne possédait son automobile que depuis dix jours, a percuté l’entrée d’une propriété. Sa femme Gisèle, trente ans, et son fils Bruno, deux ans, ont été tués sur le coup.

• DEUX AUTOMOBILES S’ETANT HEURTEES DE PLEIN FOUET sur une ligne droite, près de Poitiers, MM. Marcel Proust et René Fougères ont été tués.

• CONDUITE PAR UN HOMME IVRE, une automobile a manqué un virage et s’est écrasée contre la façade d’une maison, rue Eloi-Morel à Amiens. La passagère, Mme Jocelyne Bronquart, a été décapitée par une vitre de la voiture.

 

Concernant Proust écrivain, deux « papiers » m’ont singulièrement conquis :  

*Proust revisité par la biologie moléculaire, par Harriet Coles, le 28 février 1997 : « L’homme reconnaît environ dix mille odeurs, ce qui est peu en comparaison avec bien des animaux. Comment les odeurs peuvent-elles avoir autant de force d’évocation, être une incitation puissante à telle ou telle action ? Ou, comme le dit Marcel Proust, « porter sans fléchir, sur leurs gouttelettes presque impalpables, l’édifice immense du souvenir » ? » […]

 

*La madeleine de Proust sur le marché aux poissons des Vikings, par Pierre Barthélémy, le 11 février 1999 : «  S’il est vrai que, pour se souvenir, il faut avoir oublié, il n’en est pas moins vrai que, pour se souvenir, il faut aussi, parfois, avoir humé. Dans une étude publiée mercredi 10 février par le British Journal of Psychology, deux chercheurs britanniques mettent en évidence comment l’olfaction peut aider le processus de remémoration. John Aggleton et Louise Waskett (université de Cardiff) ont tiré profit d’un musée unique, le Jorvik Viking Centre d’York (Grande-Bretagne), où, assis dans une « voiture à remonter le temps », le visiteur traverse la ville d’York telle qu’elle devait être en 948, en pleine occupation viking. Pour mieux saisir l’atmosphère de l’époque, aux scènes reconstituées s’ajoutent des odeurs caractéristiques : bois brûlé, pommes, ordures, viande, marché aux poissons, goudron, terre.

Pour leur étude, M. Aggleton et Mme Waskett ont fait appel à quarante-cinq personnes ayant effectué cette visite si particulière des années auparavant. Divisés en trois groupes, ces cobayes devaient répondre à un test portant sur ce qu’ils avaient vu chez les Vikings. Pour l’aider à se remémorer, le premier groupe disposait de flacons renfermant les odeurs du musée. Le deuxième pouvait, lui, respirer des senteurs actuelles (café, menthe, rose, produit antiseptique, noix de coco, sirop d’érable, rhum). Le troisième servait de groupe témoin. Résultats : le groupe 1 livrait le meilleur taux de bonnes réponses, devant le groupe témoin, le groupe 2 fermant la marche, comme si les parfums d’aujourd’hui avaient brouillé l’appel aux souvenirs.

Mais l’expérience ne s’achevait pas là. Dans une seconde phase, on échangeait les échantillons des groupes 1 et 2. Et là, surprise. Si le taux de bonnes réponses du premier ne variait pas, celui des cobayes ayant désormais à leur disposition les « vraies » fragrances progressait de près de 20 %. Pour les auteurs de l’étude, ce résultat spectaculaire confirme la persistance, l’utilité et la puissance d’évocation des souvenirs olfactifs. Même si l’odorat chez l’homme a quelque peu dégénéré, la solidité des souvenirs qu’il laisse n’a pas d’égal parmi les autres sens, d’autant plus qu’une forte charge émotionnelle accompagne souvent les parfums. A tel point que les chercheurs, en hommage à celui qui sut le mieux s’approcher d’un phénomène aussi indescriptible que les odeurs elles-mêmes, ont qualifié la mémoire olfactive de « syndrome de Marcel Proust ».

Le narrateur du Temps retrouvé finit en effet par comprendre le mécanisme subtil et presque insaisissable qui lui a permis, en de rares occasions, de vaincre la terrible force d’inertie du présent : « Qu’un bruit, qu’une odeur, déjà entendu ou respirée jadis, le soient de nouveau, à la fois dans le présent et dans le passé, réels sans être actuels, idéaux sans être abstraits, aussitôt l’essence permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée, et notre vrai moi qui, parfois depuis longtemps semblait mort, mais ne l’était pas entièrement, s’éveille, s’anime en recevant la céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous, pour la sentir, l’homme affranchi de l’ordre du temps. »

 

Il y a aussi cette invitation, le 7 juin 1991, adressée à l’éditeur de Ghislain de Diesbach : « Enfin, à l’occasion d’une des prochaines rééditions de cette biographie, désormais indispensable, on veillera, entre autres menues erreurs de composition, à rétablir page 410 le « s » qui figure normalement dans le nom du cher Marcel. Parce que sans ce « s », cela fait « Prout » et dans cette cathédrale qu’est la Recherche, c’est une coquille un peu retentissante. »

 

Et cette pépite, le 1er octobre 1993 : Payer en « Joyce »,: « La Banque d’Irlande vient de mettre en circulation ce billet de 10 livres à l’effigie de James Joyce, mort en 1941. En France, on a attendu deux siècles pour faire figurer Voltaire sur un billet de 10 francs, aujourd’hui remplacé par une pièce ; deux siècles aussi pour montrer Montesquieu sur les billets de 200 francs. Alors, combien de temps faudra-t-il pour qu’on puisse payer en « Marcel Proust », mort en 1922. ? »

Hélas, jamais, fichu Euro !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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